« Cher neveu ». Ces mots résonnaient encore à ses oreilles quand, sans savoir comment, Louis se retrouva devant l’entrée de son appartement.
« Déjà ? » se dit-il, abasourdi. Il regarda autour de lui à la lueur de la lampe de secours. Il n’y avait aucun doute, il était bien devant sa porte. Il se retourna vers Élusine pour la questionner, mais se reprit, il voulait d’abord voir sa mère.
La minuterie qui commandait l’éclairage étant en panne, il appuya sur la sonnette et attendit dans le noir. Élusine s’était mise en retrait derrière lui.
– Dis donc, tu as vu l’heure ? demanda sa mère en ouvrant la porte, et pourquoi est-ce que tu sonnes, tu n’as donc pas ta clef ?
Louis entra sans répondre.
– Je commençais à m’inquiéter. Qu’est-ce que tu faisais encore dehors si tard ?
– Rien, m’man.
– Rien ? Tu pars en début d’après-midi, tu rentres à la nuit, et tu me réponds « rien m’man » ? Je t’ai posé une question, j’attends une réponse, dit-elle, en repoussant la porte.
– Laisse Ranah, intervint Élusine, en bloquant du pied le battant qui avait failli se rabattre contre son nez, il n’y est pour rien.
– Toi ? s’exclama la mère de Louis, stupéfaite. Qu’est-ce que...
– L’heure est venue, coupa Élusine. Je peux entrer ?
La mère de Louis était blême.
– Mais... qu’est-ce qui te prend ?
– Il me prend, reprit Élusine en posant son gros sac sur la malle de l’entrée, qu’il est grand temps pour Louis d’apprendre qui il est !
– Grand temps ? Il n’a que douze ans !
– Treize bientôt, rectifia Élusine.
Elle regarda sa montre et précisa :
– Et ce, dans exactement quatre jours, cinq heures et quarante-quatre minutes. Et tu pourrais dire bonjour tout de même.
Les yeux de Louis volaient de l’une à l’autre en s’agrandissant. Sa mère s’en aperçut et tenta de le rassurer.
– Ne t’inquiète pas, mon chéri, lui dit-elle, en l’aidant à défaire son anorak comme s’il n’était encore qu’un enfant. Tout va bien. Je vais t’expliquer. Allez, respire un grand coup, ça dégage le cerveau !
Sauf que Louis n’écoutait plus. Dans sa tête, il n’y avait que ce prénom : « Ranah ». Deux petites syllabes qui résonnaient à l’intérieur de son crâne comme une cloche de cathédrale. Sa mère s’appelait Reine, pas Ranah. Déjà que Reine ce n’était pas trop courant comme prénom, mais, Ranah, ça sortait d’où, ça ? C’était quoi ce délire ? Il flageola. Sa mère le retint et le serra doucement contre elle, mais il se dégagea. Il fallait qu’il sache. Il prit la parole et d’une voix assourdie par l’angoisse, demanda :
– Donc, si je comprends bien, tu as une sœur et tu t’appelles Ranah ?
Il n’obtint aucune réponse. Ce silence ressemblait à un aveu. Il vomit sur le parquet.
– Tu devrais toujours avoir un peu de Chartreuse sous la main. Ça marche bien ce truc-là, remarqua négligemment Élusine, comme si elle avait élevé quantité d’enfants nauséeux.
– Toi, tu te tais ! Compris ?
La mère de Louis était livide et respirait par à-coups.
– Viens, Louis, ce n’est rien, ça va passer, répondit-elle, en nettoyant la bouche de son fils avec le mouchoir qu’elle avait tiré de sa poche.
– Ce n’est rien ? Tu... appelles ça, rien ? demanda-t-il, entre deux essuyages tout en désignant Élusine du pouce.
Sa mère reprit sa besogne de plus belle, l’empêchant de parler.
Sentant la colère monter, Louis écarta violemment la main et le mouchoir. La peau autour de sa bouche était en feu.
– Arrête de me frotter comme ça, enfin ! Dis-moi plutôt ce qui se passe !
– Plus tard, mon chéri. Ce n’est pas très important, répondit-elle, tout en s’éloignant pour aller chercher de quoi nettoyer par terre.
– PAS TRÈS IMPORTANT ? hurla Louis.
Sa fureur était telle que ses yeux sortaient de leurs orbites. Il talonna sa mère dans tous ses déplacements.
– Non, mais, j’y crois pas ! J’entre dans un magasin et là, je me retrouve nez à nez avec une inconnue qui m’annonce avec la délicatesse d’un bulldozer qu’elle est ma tante tout en s’enlevant des morceaux de caoutchouc. Ensuite je me cogne dans Fée Clochette version lumignon puis j’atterris devant la porte sans savoir comment ! Et pour finir, elle, ta... ta... ta sœur, entre chez nous comme si elle était chez elle en t’appelant Ranah et toi... toi, toi... ma mère, tu lui réponds comme si tu l’avais quittée la veille ?! C’est quoi ce délire ? Hein, C’EST QUOI ?
Louis suffoquait et postillonnait si fort que de la salive moussait au coin de ses lèvres. À genoux devant lui, sa mère n’en finissait plus de nettoyer le parquet à grand renfort de papier absorbant.
– Hum, ce garçon ira loin : analyse poussée, vocabulaire recherché, exposition concise des faits. Bravo !
– Ça suffit, Lulu ! siffla la mère de Louis, en se relevant brusquement.
– Mais...
– Stop !
– Mais c’est lui qui m’a suivie ! se dépêcha d’ajouter Élusine.
Décontenancée, Ranah se tourna vers son fils.
– Tu l’as suivie ?
Louis, qui avait espéré y voir un peu plus clair grâce à sa mère, eut le souffle coupé par cette question.
– Hein ? Mais... Oui. Enfin... non… J’en sais rien, moi ! bafouilla-t-il.
– Réponds, s’il te plaît, l’as-tu suivie ?
– Oui, la première fois, mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, c’est elle qui...
– La première fois ?
– Oui, la première fois, je l’ai suivie.
– Pourquoi ? trancha sa mère, d’un ton sec.
– J’en sais rien, moi, dit Louis. Pourquoi tu me demandes ça ?
– Je veux savoir ce qui a bien pu te pousser à faire une idiotie pareille !
Louis eut honte d’avouer à sa mère le pari qu’il avait fait ni la raison qui l’avait amené à le faire, aussi transforma-t-il légèrement la vérité.
– C’était pour rire, m’man. Je m’étais mis derrière elle pour imiter sa démarche. Faut dire qu’elle attirait les regards avec son déguisement. Imagine un Bibendum géant surmonté d’une avalanche de cheveux rouges et portant d’énormes lunettes noires. On aurait dit une publicité pour des pneus !
– Là, tu exagères, jeune homme, intervint Élusine en regonflant ses boucles du bout des doigts. Ils ne sont pas rouges, à peine roux.
La mère de Louis écarquilla les yeux.
– Son déguisement ? Quel déguisement ?
Élusine ouvrit la bouche pour répondre, mais Louis ne lui en laissa pas le temps :
– Si tu l’avais vue ! Elle était trop bizarre ! Elle passait tous les jours devant le collège à toute vitesse et ensuite elle s’arrêtait devant une porte en agitant un...
– Tous les jours ? Tu passais tous les jours ? coupa Ranah, en se tournant vers la nouvelle venue.
Elle fusillait sa sœur du regard. Louis remarqua que, sous sa peau mate, la colère incendiait ses joues.
– Réponds ! Tu passais tous les jours ?
Gênée, Élusine se tortilla le lobe de l’oreille
– Oui, pour faire mes courses, il faut bien que je mange.
– Tous les jours ?
– Oui, je mange tous les jours.
– Arrête ! hurla la mère de Louis. Arrête ou je ne sais pas ce que je vais te faire !
Elle attrapa le sac-poubelle qu’elle venait de remplir et l’étrangla si violemment avec les cordons qu’ils lui restèrent dans les mains. Élusine déglutit.
– Pas possible ! s’écria Ranah. Tous les jours, tu allais te pavaner devant le collège dans le seul but de te faire remarquer ! Trop pressée bien sûr !
Elle faisait le tour de la pièce à grandes enjambées en balançant son sac-poubelle. À son passage, les bibelots qui se trouvaient sur les étagères se mettaient à sautiller, menaçant à chaque fois de tomber. Louis avait rarement vu sa mère aussi bouillante. Même Élusine, pourtant animée d’une personnalité bien marquée, ne bougeait pas d’un iota. Elle s’était plaquée contre le mur comme si elle essayait de s’enfoncer à l’intérieur.
– Tu sais de quoi j’ai envie, là, maintenant ? reprit la mère de Louis sur un ton plein de menaces.
Élusine pâlit.
– C’est lui qui m’a suivie ! se défendit-elle. C’est peut-être un signe !
Plus elle cherchait à se justifier, plus sa voix se perchait dans les aigus.
– Un signe ! ironisa Ranah. Il va falloir que tu m’expliques ce que tu entends par là. Avoue plutôt que s’il ne t’avait pas suivie, tu aurais fini par le traîner par la manche. Sais-tu que les choses doivent se faire en temps et en heure ? Tu ne veux pas non plus le pendre par les cheveux pour qu’il grandisse plus vite ?
– C’est de moi que vous parlez ? demanda Louis, qui ne comprenait rien à cette discussion.
Les deux sœurs s’arrêtèrent net et se tournèrent vers lui.
Devant l’inquiétude de son fils, Ranah se radoucit. Elle alla jeter son sac dans la poubelle de la cuisine et se dirigea vers le vieux canapé du salon.
– Viens t’asseoir.
Louis ne se fit pas prier et s’installa à côté d’elle. Élusine les suivit sur la pointe des pieds et prit le fauteuil le plus éloigné.
La mère de Louis demeura un long moment sans rien dire, le corps tendu, les mâchoires crispées, elle regardait l’âtre devant elle et semblait réfléchir intensément. Louis observait sa mère sans oser rompre le silence. Enfin Ranah poussa un long soupir puis se tourna vers son fils d’un air grave. Louis connaissait sa mère, elle ne prenait pas cet air-là pour rien.
– Louis... Si tu savais combien de fois j’ai failli te parler, combien de fois j’ai imaginé le moment où je devrai te révéler certaines choses, mais je n’arrivais jamais à franchir le pas. À présent, et bien que les méthodes employées par ma sœur ne me plaisent pas, il me paraît difficile de reculer après ce que tu as vu et entendu. Élusine est bien ta tante et, comment te dire...
Elle soupira de nouveau, se frotta les joues énergiquement comme pour se donner du courage et ajouta :
– Il est vrai que tu as grandi et qu’il est temps pour toi d’apprendre qui tu es...
Elle étouffa un sanglot et se détourna.
– M’man, ça va ?
Louis n’avait jamais vu sa mère dans un tel état. Que signifiait tout ceci ? Qui était donc cette tante qui chamboulait leur vie sans crier gare ?
– Et vous, cracha-t-il en direction de l’intruse, pourquoi est-ce que vous êtes venue chez nous ?
– Ne t’inquiète pas, tout va bien, le rassura sa mère. Il faut juste que je trouve la manière d’aborder tout ça.
Élusine était blême et ne cessait de se tordre les doigts.
– Veux-tu que ce soit moi qui lui explique ? demanda-t-elle, d’une toute petite voix.
– Non, Lulu, merci. Tu en as déjà bien assez fait comme ça.
Élusine se figea. Il n’était pas rare qu’on lui renvoie sa maladresse en pleine figure. Elle voulut rétorquer que, pour cette fois, elle n’avait pas agi sans réfléchir, mais elle se ravisa et garda le silence.
Louis observait sa mère. Elle fixait l’âtre de ses grands yeux sombres et semblait perdue dans ses pensées. Après un long soupir, elle murmura :
– Lorsque tu as eu dix ans, expliqua la mère de Louis, je me suis dit qu’il était temps de te révéler la vérité, mais je ne savais pas comment m’y prendre et je repoussais sans cesse le moment. Je ne sais même pas qui, de toi ou de moi, je voulais épargner. Plus le temps passait, plus ça devenait difficile.
Voyant que Louis était attentif, sa mère continua.
– Ta tante et moi sommes un peu différentes, reprit Ranah.
– Un peu différentes ? s’offusqua Élusine. Totalement différentes, oui !
– Arrête Lulu, s’il te plaît !
Louis fusilla sa tante du regard et lui tourna ostensiblement le dos.
– Pendant longtemps j’ai cherché le moyen de t’éviter ce choc, expliqua la mère de Louis. Malheureusement, ça ne me semble guère possible. Sache cependant que ce que je vais te confier est de la plus haute importance. Puisque tu as fait la connaissance de Lyl, la petite fée, et qu’il semblerait que ma sœur t’ait transporté jusqu’ici à sa façon, autant que je continue sans trop de détours. Je vais donc te montrer quelque chose.
Elle fixa la cheminée et claqua des doigts. Aussitôt, de longues flammes jaillirent des bûches. Sidéré, Louis écarquilla les yeux et se mit à suffoquer. Sa mère effleura aussitôt son front.
– C’est la première fois que je me permets de t’aider de cette façon.
Louis ne répondit pas. Si le malaise s’était dissipé, un grand vide venait de s’ouvrir en lui. Il se sentait totalement perdu.
– Tout d’abord, reprit Ranah, je vais t’expliquer ce que…
– Attends maman, coupa Louis, je veux d’abord savoir comment tu t’appelles vraiment.
Pour la mère de Louis, avouer qui elle était et quel était son véritable prénom était à la fois angoissant et libérateur. Angoissant parce que cela risquait encore d’ébranler la confiance que son fils avait mise en elle et libérateur parce qu’enfin, elle ne serait plus dans le mensonge. Et puis, elle avait tant de choses bien plus importantes encore à confesser qu’elle n’hésita pas une seconde.
– Ranah est mon véritable prénom.
– Pourquoi est-ce que tu ne me l’as jamais dit ?
– Essentiellement pour nous protéger, avoua-t-elle, avec un pâle sourire.
– Nous protéger ? C’est si grave que ça ?
Ranah préféra éviter de répondre trop franchement à cette question. Il serait bien temps pour Louis d’apprendre la vérité.
– Tu sais bien que la moindre différence attire les regards. Que ce soit un prénom, un accent, un physique, une façon de vivre dès que tu n’es pas dans la norme, mille yeux se braquent sur toi.
Perdu dans ses pensées, Louis écoutait à peine. Ce n’était pas ce nouveau prénom qui le dérangeait. Ce qui le dérangeait c’était toutes les années de dissimulation qu’il signifiait.
Percevant sa détresse, sa mère l’attira à lui et lui caressa les cheveux.
Assommé par le poids de ces révélations, Louis se laissa faire. Il ne parvenait ni se concentrer ni à réfléchir. Comme souvent après une émotion forte, une immense fatigue l’envahit. Les visages autour de lui devinrent flous, les voix s’étirèrent. Il fit un dernier effort pour rester éveillé, mais plonger dans l’oubli que procure le sommeil était si tentant qu’il se laissa emporter loin de toute cette folie.
*****
Après avoir calé un coussin sous la tête de son fils, Ranah se retira dans la cuisine. Le relatif sang-froid qu’elle avait affiché ne tenait qu’à un fil. Aussi, avait-elle jugé préférable de s’isoler afin de se calmer.
Pendant qu’elle essuyait la table, elle repensa à ce qu’avait fait sa sœur. Pourquoi maintenant ? Et pourquoi ne pas lui en avoir parlé avant ? Certes, Élusine avait probablement compris à quel point avouer la vérité à Louis lui était devenu difficile, mais de là à utiliser des stratagèmes aussi radicaux !
En repensant à l’énergie qu’Élusine avait dû déployer pour arriver à ses fins, Ranah ne put s’empêcher de sourire. Le déguisement saugrenu évoqué par Louis était typique des excentricités dont sa sœur était capable. Se laissant peu à peu gagner par de meilleurs sentiments, elle remonta ses manches et s’attaqua à la vaisselle. Ce qui était fait était fait, une dispute n’y changerait rien.