Sur le devant de la scène, des bougies avaient été disposées au milieu de lourds bouquets de fleurs céruléennes. Tressées, les tiges tombaient dans l’eau du théâtre et y flottaient comme les cheveux d’une noyée, aux poches lestées, se perdent dans une rivière. À quelques mètres, dans la barque qui lui a été réservée, l’orchestre résident s’installa. Les doigts experts des musiciens filaient sur leurs instruments, resserrant les cordes des violons ou imbriquant ensemble la tête et le manche d’un hautbois. Quelques notes s’échappèrent. Elles s’élevèrent vers la coupole, rebondirent contre les colonnades avant de descendre en piqué vers les sièges destinés aux spectateurs de moindre importance. « Une salle si belle pour des gens aussi laids » songea tristement Hirondelle, depuis les coulisses.
— Tout est en place, déclara Mésange. Pas trop inquiète ?
Déjà costumée en Galavin, l’écuyer loyal et désespérément amoureux de son seigneur, l’oiselle paraissait plus jeune que jamais. Les quelques poils de fausse barbe qui lui flattait le menton accentuaient les rondeurs de son visage et le fard qui assombrissait ses sourcils châtain lui donnait un air sérieux que seuls les adolescents pouvaient arborer sans rougir. Hirondelle se permit de réajuster l’épaulière de son vêtement pour que le tomber soit parfait et qu’il masque le renflement de sa poitrine. Bien que petite, Mésange était adorablement potelée et les bandes de contentions et les prothèses ne parvenaient pas toujours à dissimuler ses formes.
— J’ai vérifié une bonne dizaine de fois tous les nœuds arcanique, souffla-t-elle en retour avant de désigner Huppe d’un coup de tête et d’ajouter : je lui envie sa confiance.
— Oui. Je sais pas comment elle fait. J’ai déjà le trac pour la pièce alors pour le reste…
Hirondelle garda pour elle-même tout l’agacement que pouvait lui inspirer sa camarade. Ce n’était pas juste. Huppe était une actrice de haut vol et son expertise allait bien au-delà de savoir monter sur les planches. Les rideaux n’étaient pas encore levés qu’elle incarnait parfaitement son rôle d’héroïne douce et tragique. Même sa voix avait changé, plus aiguë, fluette.
— Tout ira bien. Et puis…
Pétrel frappa brusquement dans ses mains. Le début de la représentation était imminent. Mésange vira au gris pendant un bref instant et Hirondelle sentit son ventre se contracter non sans douleur. Finalement, une onzième vérification des nœuds n’aurait pas été de trop.
La troupe fila dans les coulisses. Des murmures d’encouragements glissèrent de bouche en bouche, jusqu’à ce que le premier des trois coups résonne dans le théâtre. Une vague d’applaudissement déferla tandis que le rideau se levait sur Pétrel. Seule au milieu de la scène, dans son costume d’hôtesse, elle déploya ses bras. Ses longues manches bardées de plumes se gonflèrent, pareilles à des ailes. Aussitôt la scénographie fut mise en lumière – de fausses ruines, quelques arbres tout aussi factices et un double escalier pour compenser la petitesse de l’espace.
— Bien le bonsoir et bienvenue dans notre humble demeure, commença-t-elle d’une voix forte et pleine d’assurance. Le temps d’une soirée, permettez-nous de vous faire oublier votre réalité. Car, au crépuscule, nous partons loin très chers spectateurs ! Puisque c’est dans la mystérieuse cité de Bien-Née que nous avons choisi de vous mener.
Un long voilage aux couleurs d’un ciel d’été cramoisi dégringola derrière le décor, découpant sa silhouette avec grâce et finesse. Chacun de ses gestes était magnifié par le reflet des bijoux qu’elle portait aux poignets. Il était impossible – ou plutôt inconcevable – de détacher son attention de Pétrel.
— Percival le Bon aime la ravissante Hibiscus, mais elle l’ignore. Et tandis qu’il soupire auprès de sa belle, chaque libation à sa dame est pour Galavin le fidèle, un arrêt de mort. Néanmoins, au coeur de la nuit, les dieux déversent leurs vœux en pluie d’étoiles. Qui pourrait alors prédire ce que leurs éclats dévoilent ? Sinon les sinistres desseins d’un galant courroucé et qui, dans l’ombre, est prêt à frapper…
Depuis la barque de l’orchestre, un léger filet de musique s’envola et, à mesure que la mélopée prenait de l’ampleur, les lumières, elles, se tamisèrent.
— Est-ce que vous la voyez ? chuchota Pie en serrant un peu plus la main d’Hirondelle.
Elle avait les paumes moites, la plus terrible des sensations possibles pour une acrobate.
— Non…
— C’est pas rare qu’elle arrive après le début, asséna Pie. Ne vous inquiétez pas. Et donnons le meilleur de nous.
Le regard de Huppe se riva à celui d’Hirondelle qui hocha la tête. L’étincelle du jeu luisait dans ses yeux ambrés, créant un frisson le long de l’échine de la voltigeuse. « Soit à ma hauteur », hurlait le sourire que l’actrice prodige lui décocha. L’envie de lui tordre le cou, autant sinon plus que celle de l’embrasser à pleine bouche, gronda dans les entrailles de l’oiselle. Ou peut-être était-ce les sentiments de Percival qui parlaient ?
— Mais pour l’heure, l’aube se lève sur les remparts de la cité qui voit le retour de son fils adoré et de son fervent écuyer !
L’orchestre commença à jouer la partition de la scène une de l’acte un ; Hirondelle et Mésange passèrent le rideau, foulèrent les planches et s’effacèrent, le texte au cœur et aux lèvres.
*
— Voici que je meurs, par cette lame vorpaline. Je vous en conjure, ô Hibiscus, sauver vos larmes de tourmaline. Mon temps est venu. Ainsi les dieux en ont voulu, déclama Percival en tombant à genoux, une épée fichée dans le ventre. J’aurais juste aimé, ne serait-ce qu’un jour, exister dans vos yeux…
Avec un sourire vicieux, son rival en amour, Rengade, retira son sabre. La voltigeuse sauta et effectua une pirouette élégante pour que de son costume, une myriade de bandes de tissus vermeils volent et entourent sa silhouette. Une fois retombée, face contre le sol, Hirondelle plaqua une main sur son abdomen. Son râle d’agonie factice recouvrit les sanglots qui pullulaient déjà dans le public.
— Mon doux ami, pardonnez-moi. Que n’ai-je été aveugle à vos sentiments ! Je ne mérite pas ce cœur qui larmoie. Et, pourquoi, oui pourquoi, par les Dieux ou plutôt par les Diables, a-t-il fallu que j’aille contre mes pressentiments ? implora Hibiscus tandis qu’elle se faisait traîner par le bras hors de la scène par des adjuvants. Les étoiles filent et meurent. Mais, je jure qu’à jamais vous resterez dans mon cœur !
Disparue dans les coulisses, la belle ne fut alors plus l’héroïne de l’instant. Galavin, titubant, se rapprocha de son sir et tomba à son côté. Il plaça sa joue contre la poitrine encore chaude d’un Percival déjà en route vers l’Après.
— Au seuil de la mort, oserais-je vous avouer ce qui m’anime ? Ami, mentor et je le crains, soupire dans la nuit, déclara-t-il entre deux hoquets douloureux. Que donnerais-je pour moi aussi, plongé dans l’abîme ? De votre meurtrier, je jure l’agonie ! Maintenant, dormez, Percival. Dormez et rêvez sous les étoiles de votre idéal. Et puissiez-vous pardonner cet écart ; puisque à la faveur de ce soir, je fais de vos lèvres mon fanal…
Penchée sur Hirondelle pour ce baiser factice, Mésange déclencha le nœud arcanique. Les rideaux chutèrent brusquement. Dans leurs effondrements, ils libérèrent des volutes étincelantes, parfaitement en rythme avec la montée crescendo de la musique. Un gazouillis ravi se déploya dans toute la salle.
D’un signe de tête entendu, les deux oiselles s’activèrent aussitôt. Tandis que l’une gagnait les coulisses, l’autre s’enfuyait par la trappe de maintenance. Entre les lattes, un peu de poussière dégringola. Le plancher vibrait des exclamations joyeuses des spectateurs. La représentation était déjà un triomphe et personne ne se doutait de rien.
Comme convenu, l’acrobate trouva un uniforme de garde. Les vêtements puaient la transpiration et la graisse utilisée pour entretenir les lames. Hirondelle fronça le nez. Comparé à la pile de costumes sales qui devraient être lavés après ce soir, ce n’était rien. Mais l’idée de devoir enfiler des habits encore empreints de la moiteur d’autrui lui hérissait les plumes. Elle passa outre son dégoût et boucla sa ceinture avant de constater que la chemisette de maille était un peu grande, en dépit de sa carrure large. De loin, les autres soldats n’y verraient que du feu, mais de près… « Non, ne pense pas à l’échec », se rabroua Hirondelle en descendant le bicoquet sur son nez. Lui aussi, empestait.
Depuis la scène, il lui avait été impossible de savoir si leur cible était là. C’était un pari, à l’aune de chaque représentation. Main sur la garde de son épée, Hirondelle arpenta les couloirs du théâtre. Elle salua, en silence, les employés et les quelques spectateurs qui étaient brièvement sortis pour utiliser les latrines ou prendre l’air. Accroupie près des portes qui menaient aux sièges les moins onéreux, elle croisa une bande de gamins curieux. Tour à tour, ils échangeaient leur place contre la traverse où, un éclat dans le bois permettait d’entendre quelques répliques si l’on tendait assez l’oreille. Ils lui firent de la peine. Alors, même si cela allait contre le rôle qu’elle embrassait, elle ne les chassa pas. Hirondelle détourna le regard – ce qui était peut-être pire.
À l’étage, la décoration de l’amphithéâtre était bien plus riche. Les tapis n’étaient plus du jonc de rivière tressé et teint, mais de véritables œuvres d’art sur lesquels des fils de soie formaient un récit à la gloire des acteurs et actrices. Les tentures avaient fait place à des dorures et des mosaïques. Quelques fontaines intérieures proposaient de l’eau fraîche et des liqueurs fruitées. Hirondelle sentit sa gorge devenir aride à cause des doux clapotis. Mais aussi parce qu’elle songe que c’était peut-être là, les derniers vestiges de la vie avant Parian.
Soudain, elle entendit des pas métalliques venir dans sa direction. La relève de la garnison était en avance. Hirondelle étouffa un juron et se cacha dans le renflement d’une porte, faisant mine d’y entrer. Les soldats la saluèrent et elle se surprit à leur répondre quelque chose, n’importe quoi, d’une voix grave. Ils échangèrent quelques mots, se plaignant probablement de ce petit nouveau étrange, mais que, vu l’effectif maigrissant de la garde, personne n’allait faire la fine bouche. Une fois sûre qu’elle pouvait continuer, elle se détacha du chambranle et fila.
Ses mains se mirent à trembler alors qu’elle se rapprochait de sa loge. Elle frappa et pénétra à l’intérieur. La musique lui caressa la peau tout comme la fraîcheur de l’eau qui séparait les premiers rangs de l’orchestre. D’ici, la scène était d’une beauté sans pareille et la troupe, merveilleuse. Cependant, elle se recentra sur la silhouette solitaire qui occupait l’unique siège de ce balcon. Dissimulée par des voiles blancs qui pendaient depuis les bijoux piqués dans sa chevelure, il était impossible de distinguer ses traits. En revanche, il était difficile de nier son aspect fragile tant elle était frêle. Noyé sous toutes les couches de vêtements bleus, son corps était une brindille prête à craquer. « Et c’est ça qui conseille ceux qui dirigent Faïence ? C’est ça qui cause toutes ces souffrances ? » songea rageusement Hirondelle, les poings serrés.
— Votre Grâce ? sollicita l’oiselle d’une voix nette, débarrassée de tout tremblement furieux. Il m’a été demandé, par vos gardiens, de venir vous chercher. En guise d’offrande pour votre anniversaire, la troupe vous propose de rencontrer l’héroïne et, si cela vous fait plaisir, de converser avec l’actrice qui l’incarne.
Elle tourna la tête. Ses bijoux chantèrent. Le long de l’accoudoir, ses doigts gantés glissèrent et elle se leva. Sans un mot, elle quitta la pièce, à la suite d’Hirondelle. Dans son sillage flottait un parfum léger de roses et d’ambre ; l’oiselle la détesta d’autant plus de sentir aussi bon lorsque elle, puait.
Les soldats croisés ne posèrent pas de questions et baissèrent les yeux, soumis. Après tout, il était monnaie courante que des nobles paient pour faire la rencontre des actrices et acteurs les plus prisés. Au pire, cela la rendait plus accessible, plus humaine.
Avec toute la déférence qu’elle devait lui témoigner, bien que cela la dégoûte, Hirondelle la guida dans les méandres du théâtre, vers une loge privée. Cachée au premier étage, l’alcôve était d’une taille modeste, mais proposait tout le confort pour une entrevue privilégiée : canapés, fauteuils et même un lit pour celles et ceux qui auraient la bourse assez leste pour s’offrir plus qu’une simple conversation.
Hirondelle guettait non sans angoisse la porte dérobée, celle par laquelle les artistes entraient. Son souffle se fit rare lorsque la clenche s’abaissa. Depuis la pénombre des chemins de traverse, Huppe émergea. Sur son front perlait de la sueur. Les boucles de sa chevelure s’emmêlaient et collaient à son maquillage. Pourtant, elle était radieuse.
— Votre Grandeur, c’est un immense privilège que de faire votre connaissance, déclara-t-elle en se fendant d’une révérence. Sachez que je suis honorée de pouvoir vous rencontrer.
Pendant un instant, à cause de sa diction parfaite et de ce langage châtié, Hirondelle se demanda s’il s’agissait bien de Huppe. Mais elle resta silencieuse, immobile et muette, feignant à merveille sa fonction de garde.
— Moi de même, répondit-elle depuis les méandres des voiles. Vous êtes digne du rôle-titre de cette pièce.
Sa voix était d’une finesse sans égale, un souffle exquis et délicat. Elle donna des frissons à Hirondelle qui sentit ses rémiges la piquer. Comment une parole si douce pouvait appartenir à quelqu’un d’aussi… méprisable.
— Puis-je… Ô pardonnez-moi de vous demander cela, mais puis-je vous serrer la main, votre Grâce ? quémanda Huppe avant de poursuivre, un trémolo dans la voix : je suis une fervente croyante et être en votre présence est tout bonnement… C’est un véritable… Pardon, je manque d’éloquence !
D’Hibiscus à fanatique émue, il n’y avait décidément rien que l’actrice ne savait jouer. Elle hocha la tête, releva lentement l’une de ses longues manches, dévoilant un poignet d’opale et tendit la main. Huppe fit de même. L’éclat de la seringue flirta avec le jour et fila sous sa peau. Il s’écoula quelques secondes avant qu’elle ne tombe dans ses bras, inconsciente.
— ‘Fait son poids, putain !
— C’est sans doute celui de sa conscience endormie, marmonna Hirondelle. Tout se passe bien, sur scène ?
— Oui, mais il va pas falloir traîner, le plan à prit du retard, répliqua Huppe en la basculant sur le lit. Aide-moi à lui enlever ses fringues.
— Hein ?
— T’as bien dû croiser des gens, non ? proposa-t-elle avant de reprendre une fois qu’Hirondelle eut opiné : ils vont donc la chercher ici. En semant ses frocs et en battant les draps, on pensera qu’on a taquiné le goujon ensemble et qu’elle dort encore.
— Tu crois vraiment que…
— Même sa Grâce peut s’en payer une tranche ! ricana Huppe, en faisant voler une ceinture en velours. C’est quoi toutes ces fringues ?! J’jure par toute la verroterie de Bellum ! Delle, tu m’aides, oui ou non ?
À contrecœur, Hirondelle se pencha sur l’endormie. Elle déposa la première couche de sa tenue sur une chaise, près de l’entrée puis roula en boule la seconde pour la fourrer sous la literie de satin, bien loin d’être convaincue par l’idée de sa partenaire. Pendant ce temps, Huppe défit quelques épingles de sa coiffure pour les semer çà et là. De longues mèches blanches s’échappèrent, aussi brillantes que la corolle d’un lys en fleur.
— Qu’est-ce que tu fais ? gronda Hirondelle en voyant son amie soulever les voiles de son visage.
— Quoi ? Me dis pas que t’es pas curieuse, toi, de savoir à quoi elle ressemble ?
Dire le contraire aurait été un mensonge. Et, l’interdiction d’apercevoir les traits de celle qui apportait la parole divine à Faïence n’était une contrainte que pour les fidèles. Depuis longtemps, Hirondelle ne croyait plus en rien sinon l’argent qui pouvait tout acheter, y compris la liberté. En pensant cela, elle caressa le tatouage qui barrait sa joue.
— On a pas le temps, trancha-t-elle avant de chasser la main de Huppe et d’attraper leur cible sous les bras. Prends les jambes, c’est plus léger.
Sans un mot de plus, les deux oiselles s’engouffrèrent dans le passage qui menait aux coulisses du théâtre.
*
Le rideau tomba à l’instant même où la dernière note de musique se réverbéra à la surface de l’eau. Comme une nuée de lucioles prenant son envol, les lumières de la salle se ravivèrent. Pétrel s’avança sur la scène pour recevoir la première salve d’applaudissements puis invita le reste de la troupe à la rejoindre. Hirondelle avait abandonné juste à temps son uniforme de garde pour revenir sous les traits de Percival le Bon. À cette distance, personne ne pouvait voir les auréoles de sueurs qui décoraient ses aisselles ni celles qui imbibaient le dessous de sa poitrine, cachée par sa brigantine.
Il y eut plusieurs rappels et ovations. Y compris de la part de ses gardiens, pressés dans la loge qui était à côté de la sienne. Les dents serrées, Hirondelle espérait que personne ne remarque son absence. Et, le cas échéant, que l’on croit au mensonge qu’elle avait fabriqué avec Huppe.
Alors que La Cage aux Miracles se désamarrait de l’amphithéâtre et que les spectateurs les moins fortunés quittaient leurs sièges, la deuxième scène se déploya pour devenir une salle de bal. Haute bourgeoisie, nobles et proches du théocrate désertèrent leurs loges pour gagner les niveaux inférieurs puis montèrent dans des barques pour venir sur les planches des Grandes Eaux. Un buffet avait été dressé, avec en son centre, une impressionnante sculpture de cygne en glace.
Pour faire bonne figure, les personnages principaux de la pièce ainsi que Pétrel devaient rester pour profiter – si l’on pouvait dire cela – des mondanités. Hirondelle n’avait pas le charme de Mésange, l’esprit de Pie, ni le talent de Huppe à jouer un rôle. Ainsi, après quelques conversations ennuyeuses où elle ne brilla pas, les convives se désintéressèrent d’elle – ce qui, il fallait bien l’avouer, l’arrangeait. Sans surprise, elle fut la première à retourner dans les coulisses, une heure après le début de la réception.
Face au miroir des loges, elle se trouva fatiguée. Le maquillage couvrait à peine les cernes violets qui alourdissaient son regard rouille. Elle soupira et passa un linge imbibé d’un mélange d’eau de fleurs d’oranger et d’alcool pour dissoudre le gras des fards. Sa fausse barbe commença à fondre en de grandes coulées brunâtre.
Soudain, elle sentit le navire trembler. Une secousse, plus forte que les autres, manqua de faire s’écraser la glace au sol et de faire tomber ses affaires étalées sur la console devant elle.
L’odeur de la poudre à canon se répandit entre les lattes de bois. Hirondelle se mit à blêmir, ses jambes subitement trop molles pour la porter.
Ils avaient compris.