Vos phares distordent l’espace autour de vous. La droite se creuse, la gauche s’étend, droit devant devient le bas, et le gouvernail est à l’envers ! Voilà que vous plongez vers les étoiles dont l’écume se dissout derrière vos yeux en diffraction d’éclats de rêves. Que criiez-vous dans le noir ? Vous avez halluciné de longues oreilles et des yeux ronds de pupille, une cavalcade de lapins à la queue blanche, et vos paumes portent la brûlure d’une corde. Vos oreilles sifflent, en images rémanentes s’agitent des lèvres désincarnées, comme des ailes de papillon, sans qu’aucun son n’en sorte.
Vous clignez des yeux. Vous donnez l’ordre de rallumer les phares, mais votre voix se perd dans des échos brisés et rien ne vient troubler les ténèbres. Vous bousculez un matelot en allant vous-même jusqu’à la lampe de proue. Elle ne s’allume pas. Des profondeurs de l’Orphée monte un gémissement ; vous reconnaissez la voix de votre ingénieure, qui se plaint du froid. Les moteurs se sont tus. Vous dérivez au gré des vagues.
Pourquoi avez-vous pensé pouvoir occire les sirènes avant qu’elles ne vous ensorcellent ?
Alors que vous fixez les flots, le souffle court, vous apercevez l’éclat d’yeux jaunes qui vous guettent, leur pupille fendue comme un coup de couteau. Des mains griffues crissent contre l’acier de la coque de l’Orphée. Les vagues ont des crocs, désormais, et les sirènes n’attendent plus que l’erreur qui vous précipitera à leur portée.
L’endroit n’est nullement accueillant, toutefois, sans fioul, vous n’avez plus les moyens d’être ailleurs.
Les ténèbres vous feront perdre la raison, ou vous vous jetterez à la mer et les sirènes vous dévoreront. Mais qui sait, peut-être qu’avant cela, on vous portera secours...