Un sentiment revient souvent dans les histoires du temps d’avant : l’impression que le monde devrait s’arrêter de tourner puisque l’être aimé l’a déserté. Puis, un jour funeste – un dernier jour pour compter les corps – le monde s’est bel et bien figé, et même la mort s’en est allée.
La Faucheuse ayant abandonné le navire, ceux qu’elle a laissés dans son sillage n’eurent plus qu’à saisir la barre et prier pour que les vents leur soient favorables. Vain espoir : aussi sûrement que la nuit est devenue éternelle, l’océan sans soleil ne connaît pas de clémence. Dans la face sombre du monde, tout ce qui peut écouter ne répondra qu’à une offrande rouge.
Le sel brûle les plaies. Les ténèbres béent, voraces. Et vous, vous êtes sur un bien petit bateau...
Mais vous ne pouvez pas mourir, et une fois encore vous et votre équipage ramenez l’Orphée à bon port. Vous leur donnerez quartier libre une fois mis à quai votre chargement de graines d’abyssines et d’eau-de-mort, et vous ordonnez que soit réparé le bastingage arrière, à demi arraché par l’ire d’un collectionneur.
En attendant, vous rajustez votre casquette et, rouleaux de feuilles de fer sous le bras, vous partez à grands pas vers les bureaux de l’Amirauté. Le bâtiment surplombe les quais, chimère de bois pétrifié et de métal rongé par la rouille. Au moment de franchir ses doubles portes, vous ne pouvez vous empêcher de lever les yeux vers l’ancre à l’envers qui surplombe l’entrée. Pour ceux qui prennent la mer, c’est un rappel de ne jamais, ô grand jamais, mouiller au large. Vous ne voulez pas savoir ce qui se grouille dans les profondeurs. Plus que tout, vous ne voulez pas que cela remonte le long de la chaîne...
Vous touchez, à travers l’épaisseur de votre pardessus raidi par le sel, l’étoile nautique tatouée par-dessus votre cœur. Sur terre, vous hésitez à croire qu’elle pourrait influencer l‘œuvre des tisseuses. En mer, vous offririez votre main, votre langue, votre peau toute entière, si vous pensiez que cela pourrait vous sauver.
En pénétrant dans les bureaux de l’Amirauté, vous espérez pourtant une nouvelle mission – vers les côtes boréales et leurs falaises de quartz aux mille éclats, peut-être, ou à l’est, par-delà ces eaux où brillent les algues. Vous n’avez pas non plus goûté depuis longtemps au nectar des belles de nuit, ni entendu les chœurs de veuves de l’îlot du dragon, ni... Vous faites jouer vos épaules, vos doigts. Le contact de la barre vous manque déjà.
Le secrétaire vous adresse un sourire de circonstance, qui ne dévoile pas ses dents ni ne monte jusqu’à ses petits yeux noirs. Il a un visage rond, lisse. De lourdes boucles. Il vous dit que vous méritez bien une pause, non ?
« Profitez d’Atlante, Capitaine. Nous vous ferons quérir quand nous aurons besoin de vous et de votre bâtiment. »
Vous ruminez cette immobilité forcée sur le chemin du port. Vous pourriez suivre le conseil du secrétaire... ou vous pourriez en profiter pour mettre le cap là où vous le souhaitez. Vous vous arrêtez pour considérer votre équipage, accoudé au bastingage de l’Orphée, attendant votre retour et votre décision. Des visages burinés, marqués de cicatrices et de la morsure du sel, ternis par les jours sans soleil. Le blanc de leurs yeux accroche la lumière des lampadaires.
Vous leur annoncez que l’Amirauté n’a rien pour vous et un frémissement agite leurs rangs. Ils étaient soulagés d’arriver au port, mais maintenant qu’ils risquent d’y rester, les voilà qui se languissent de l’océan ! Ils vous font confiance pour les guider à travers les ténèbres et rendre le bord chaque fois plus riches, plus braves, plus vivants. Et si aujourd’hui vous leur promettiez rien de moins qu’un soleil... alors, ils vous suivraient jusqu’au bord du monde.
Vous êtes Capitaine à bord de l’Orphée. À vous de fixer le cap dans le noir.
Il n’y a pas de fin heureuse.