Quand elle comprit que Kalen était morte, le voile devant ses yeux se déchira. Jolyn vit un cadavre au lieu d’un corps, un cauchemar au lieu d’un rêve. Elle affronta les regards de celles qu’elle ignorait depuis trop longtemps. Faè. Vabrinia. Leurs épaules basses, leurs cheveux sales, leurs guenilles, leurs visages cernés, leurs expressions figées d’horreur. Leurs yeux hurlaient ce qu’aucune voix ne pouvait faire entendre. Ce nouvel abandon de leurs mères achevait de briser leur enfance volée.
Jolyn regarda Kalen, incapable de réaliser qu’elle ne l’entendrait plus, ne la sentirait plus, ne la toucherait plus. Cette femme qui l’avait tant aidée, qu’elle avait tant aimée, n’appartenait plus au monde physique. Elle était partie rejoindre Astaè, son père et tous les disparus au monde spirituel. Peut-être y retrouverait-elle Ewannaël. Jolyn se souvint des enseignements de sa mère. La mort n’était pas une fin. Seulement une séparation temporaire. Bientôt, leurs esprits danseraient à nouveau ensemble au-dessus des nuages.
Cette espérance ne diminuait pas l’horreur d’une enfant privée trop tôt de sa mère. Les sanglots de Vabrinia, ses mains tremblantes et ses hoquets n’étaient que la manifestation dérisoire d’une peine immense. On l’avait transpercée d’une de ses blessures qui ne disparaissent jamais. Que même les années peinent à cicatriser. Jolyn sut que Vabrinia souffrait autant qu’elle avait souffert autrefois, lorsque le corps d’Astaè avait cessé de répondre à ses sollicitations. Elle se souvint du tsunami de tristesse qui avait tout détruit. Elle se souvint d’avoir marché jusqu’au bord du lac gelé en s’imaginant y plonger pour retrouver sa fille. Elle avait tenu pour Faè, pour Ewannaël, pour sa mère. Elle se demanda pour qui Vabrinia allait tenir.
L’enfant n’avait plus de famille, sinon une petite fille et une alitée désespérées rencontrées quelques semaines plus tôt. Seule et trop jeune pour affronter la rudesse du monde. Vabrinia passait ce qui aurait dû être des années d’innocence à subir son existence. Elle était le jouet du destin, un grain de sable au milieu de la tempête. On lui avait enlevé sa mère, son rempart, son gouvernail et sa racine. On lui arrachait sa seule famille. Avec elle s’évanouissaient les caresses, les étreintes, les mots tendres, les bordages du soir, les mains tendues, les bras ouverts. Vabrinia n’avait plus de modèle, plus de repère. Elle ne l’avait pas mérité.
Elle ne l’avait pas mérité. Cette injustice dépassait toutes les autres et réveilla en Jolyn une émotion qu’elle avait cru perdre : la colère. La bonne colère, la saine colère, celle qui éveille et qui agite, celle qui pousse à se battre pour ce que l’on croie être bon. Non, elle ne pouvait pas laisser cet enfant seule au milieu d’un océan hostile. Elle ne pouvait pas l’abandonner. Sans Kalen, elle ne le pouvait plus.
Le cadavre de Kalen aurait pu être le sien. Jolyn songea qu’elle avait aussi accepté de laisser son âme s’évader pour se consumer dans ses visions. Elle aurait pu ne jamais revenir. Les larmes qui coulaient dans les yeux de Vabrinia auraient pu être à Faè. Elle avait délaissé sa fille, cessé de se battre pour elle. Et cette pensée lui déchirait les entrailles. Comment avait-elle pu oublier combien cette vie était précieuse, combien leur amour était grand ? Comment avait-elle pu oublier que c’était pour la sauver du danger qu’elle avait pris la mer avec Ewannaël ? C’était elle le cœur du voyage. Son origine et son aboutissement.
Kalen avait sans doute raison : leurs vies étaient derrière. En revanche, Vabrinia et Faè ne se trouvaient qu’à l’aube des leurs. Elles devaient connaître les mêmes joies, traverser les mêmes épreuves, développer des amitiés, construire des familles. Elles méritaient de vivre libres, loin de ce camp. D’avoir elles aussi la chance d’admirer la beauté de la mer ou des merveilles de la terre. D’aimer, de se disputer et de pardonner. Elles ne devaient pas se perdre si jeunes dans la contemplation morbide du crépuscule.
Jolyn connaissait le chemin. Ezechios le leur avait montré. Elle sut qu’il serait douloureux et difficile, que les doutes l’assailliraient. Mais elle était prête à les affronter. Prête à terminer enfin ce voyage maudit. Prête à porter seule le fardeau qu’Ewannaël puis Kalen lui avaient laissé. Prête à se lever, à marcher. Jusqu’à trouver un refuge pour Vabrinia et Faè. Ce qu’il adviendrait après importait peu. Son propre destin ne comptait plus. Son seul bonheur résidait dans l’accomplissement de cette mission.
Elle se redressa, repoussa les draps couverts de vomissures, essuya la sueur sur son front et avança jusqu’au corps de Kalen. Vabrinia s’agitait encore contre son ventre, ses mains agrippées sur sa tunique. Jolyn hésita sur les mots à choisir avant de lui murmurer enfin :
— Elle est partie. Pardonne-moi, je n’ai pas su la retenir.
Vabrinia se retourna vers elle. Dans ses yeux, il n’y avait pas la haine redoutée, mais une infinie détresse. Jolyn ajouta d’une voix douce :
— Elle était très fatiguée, très triste. Elle ne voulait plus souffrir. Elle a fait une erreur. Et moi-aussi. Ce n’est pas ta faute. C’est la nôtre.
Entre deux sanglots, la petite parvint à articuler.
— Elle est partie … sans moi. Elle m’a oubliée.
— Elle t’aimait plus que tout. Son esprit est parti ailleurs, mais elle t’aime encore. Elle t’aimera toujours. Elle n’a pas choisi de partir, elle aurait voulu rester avec toi. J’en suis sûre.
Jolyn ne sut si ses mots étaient justes ou s’ils ne la faisaient que davantage souffrir. Elle continua de parler parce qu’elle se souvenait qu’après les disparitions d’Astaè et d’Ewannaël, rien n’était plus affreux que le silence.
— Nous sommes là avec toi. Pour toi. Faè t’aime. Je t’aime.
— Tu ne partiras pas toi aussi ?
— On restera toujours avec toi. Je ne m’en irais plus. Plus jamais. C’était une erreur. Je le vois maintenant.
Vabrinia se jeta soudain dans ses bras, assez fort pour manquer de la renverser. Jolyn ne comprit pas ce qui l’animait. Elle l’avait autant abandonnée que sa mère. Pourtant, son étreinte était bien réelle, tout autant que les larmes qu’elle déposait sur son cou. Elle referma doucement ses bras derrière son dos.
D’un geste de la main, Jolyn invita Faè à les rejoindre. Elle crut que sa fille l’ignorerait, fuirait à nouveau la tente. Elle devait tellement lui en vouloir. Il n’en fut rien. Sa fée répondit à son appel. Sur son visage, Jolyn vit autant de souffrance que d’amour. Elle était sa fille, elle était sa mère. Ensemble, elles avaient traversé les mers, fui l’enfer pour en trouver d’autres, perdu une âme-liée, perdu un père. Jolyn réalisa que Faè l’aimait autant qu’elle l’aimait. Leur lien primait sur tout le reste.
Quand Faè se lova contre sa poitrine, Jolyn manqua de défaillir. D’émotion, mais aussi de douleur. Ses blessures se rappelaient à elle. Elle grimaça, puis ferma les yeux pour cacher sa faiblesse. Elle embrassa avec tendresse les deux visages aimés, leur offrit l’amour qu’elle ne leur avait pas assez donné. Vabrinia n’était plus l’amie de Faè, elle était sa sœur. Elle n’était plus orpheline : elle était sa fille.
*
Jolyn n’osa pas sortir le corps de la tente, elle décida d’envelopper la défunte de deux couvertures. Au moment de fermer les paupières de Kalen, l’expression apeurée de ses yeux la fit frissonner. Elle avait d’abord préféré croire que son amie s’en était allée dans un univers merveilleux de tulipes et de soleil. Elle l’imaginait désormais entourée des yeux de son cauchemar, aspirée par le néant. Une mort effroyable. Faire disparaître son visage sous un linceul de fortune fut un soulagement. Elle pouvait croire que ce qu’elle avait vu n’était qu’une illusion, un fruit de son imagination.
Elle espéra que Faè et Vabrinia n’avaient pas interprété l’ultime expression de Kalen de la même manière. Elle s’était efforcée de la leur cacher le plus possible. Les larmes de Faè peinaient à se tarir, celles de Vabrinia avaient laissé place à un masque impassible. Jolyn n’avait plus la force de les consoler, de parler. Un abattement silencieux pesait désormais sur ses épaules, aggravé par l’intensité du silence. Elle savait ce qu’il fallait faire le soir : aller à l’orée du bois, aider à la fabrication du radeau. Elle espérait que ses jambes seraient assez fortes pour une telle distance. Les heures qui la séparaient du rendez-vous lui semblaient vides, vaines, longues et écrasantes.
Sortir n’aurait pas chassé le spectre de Kalen. Son visage, ses paroles et ses contacts s’étaient profondément incrustés dans l’esprit de Jolyn. Elle repensait à leur rencontre au milieu des larmes, à l’argent que Kalen lui avait donné, au récit de leurs histoires mutuelles, à toutes les journées où son amie l’avait soignée, veillée. Elle savait que sans elle et Ezechios, elle aurait abandonné depuis longtemps déjà. Alors elle demeura à genoux entre Faè et Vabrinia, à espérer de tout son être que Kalen avait retrouvé Eïmka.
Faè fut la première à se réanimer. Ses larmes taries, elle se mit debout et dit :
— Il faut chercher Ezechios.
Après un temps d’hésitation, Jolyn acquiesça. Sa fille avait raison. Le soleil brillait déjà fort derrière la tente, les tuniques blanches devaient déjà préparer la distribution. Elle n’avait pas vu le temps s’enfuir, ce même temps qui lui avait pourtant paru insurmontable. Elle se leva pour la première fois seule depuis l’attaque des chiens, en s’appuyant avec peine sur ses mains. Vabrinia l’imita comme son reflet. Faè ouvrit la tente.
Jolyn eut la sensation de recevoir une rafale de fraîcheur sur tout son corps. Dans la douceur de l’air matinal, elle réalisa combien l’atmosphère de la tente était lourde et rance. Malgré le vent, la puanteur semblait s’accrocher à chaque particule de son corps. Elle parcourut les premiers pas sans effort, avant que la faiblesse de ses mollets ne se rappelle à elle. Sa progression à travers les tentes, jusqu’aux lointaines tables des tuniques blanches, devint pénible, puis douloureuse. Faè et Vabrinia durent s’arrêter plusieurs fois pour l’attendre. Jolyn arriva à bout de souffle.
Ezechios remuait sa louche dans un immense récipient circulaire. Il parlait avec deux jeunes tuniques blanches aux cheveux agités par le vent. Ce fut l’une d’elles qui les aperçut, et tapota son épaule, sans doute inquiétée par leurs expressions. Dès qu’elle croisa son regard, Jolyn sut qu’il avait compris la gravité de la situation. Il se dépêcha des les rejoindre, la mine soucieuse. Elle lui livra la nouvelle comme on avoue un secret honteux :
— Kalen est morte.
Morte. Elle avait appris ce mot dans la bouche de son amie, quand elle lui avait parlé d’Eïmka. Jamais Ezechios ne l’avait prononcé. Dans cette langue, il avait une sonorité rugueuse, agressive, comme pour en souligner la brutalité. Ezechios s’arrêta net, la bouche arrondie. Seules ses paupières continuèrent de battre. Comme pour chasser des larmes malvenues. Jamais Jolyn ne l’avait vu aussi proche de pleurer. Mais au lieu d’un flot libérateur, le vieil homme ne laissa échapper qu’une phrase :
— Que s’est-il passé ?
Jolyn lui dit tout. Elle raconta les vapeurs magiques, elle raconta les rêves et les cauchemars, elle raconta cet affreux réveil. Ezechios l’écouta sans dire un mot. Elle vit qu’il essayait d’apposer une façade de calme sur un tourbillon d’émotions : tristesse, colère et même pitié. Elle se sentit honteuse et coupable. En s’entendant décrire les évènements des jours passés, elle ne se reconnut pas. Elle n’était pas cette Jolyn allongée, désespérée, négligente. Elle ne le serait plus.
Quand elle en eut terminé, le vieil homme se contenta d’acquiescer. Il alla murmurer quelques mots à l’oreille d’une jeune tunique blanche, qui partit en courant vers l’entrée du camp. Puis il se retourna vers elle, vers les deux enfants. Jolyn l’imagina pris de lassitude après tout ce qu’il avait fait pour elles en vain. Elle gémit :
— Je suis désolée, je n’aurais pas dû… Nous voulions seulement rêver. Nous échapper.
Ezechios secoua la tête.
— C’est trop tard pour les regrets. J’ai envoyé chercher les policiers. Ils s’occuperont du corps. Vous ne retournerez pas dans la tente, on en montera une autre. Promets-moi seulement de ne plus jamais toucher à cette… chose.
Dans ce « chose », il imprima le fiel d’une vieille rancœur, que la mort de Kalen venait renforcer.
— Plus jamais.
— Viendras-tu à l’orée du bois ce soir ? Je garderai tes filles.
Jolyn acquiesça, émue qu’il lui renouvelle cette proposition après ce qui s’était passé. Elle avait tellement craint de voir cette porte se refermer.
— Je serai là.
— Parfait. Faè, Vabrinia, vous voulez bien m’aider à préparer les bols ? La distribution commence bientôt.
Lentement, les corps des fillettes se mirent en branle. Ezechios les guida avec des consignes simples, des petits gestes, une voix rassurante. Il les arracha à l’immobilité, au silence, à l’angoisse et à la mort.
*
— Dormez encore un peu les filles. Le radeau est fini. On part demain et le voyage sera long.
Jolyn s’allongea entre elles, fourbue par la nuit écoulée. Faè et Vabrinia s’étaient réveillées peu avant le départ d’Ezechios, pour l’accueillir comme à chacun de ses retours de la plage. Comme tous les matins depuis la disparition de Kalen, elles avaient partagé une longue étreinte commune. Un rituel où chacune d’elles déversait tout son amour, sans retenue. Une fois couchée, Jolyn poussa un soupir de soulagement. Reposer ses mollets en fusion était la plus douce des sensations. Alors qu’elle fermait les yeux, la voix de Faè résonna dans l’obscurité.
— Il y aura beaucoup de monde ?
— Nous serons vingt-deux, répondit Jolyn.
— Avec des enfants ? demanda Vabrinia.
— Il y aura deux petits garçons, une adolescente et le reste d’adultes.
— Ce sera comme Maëlval après ?
Le retour de la curiosité de Faè réjouit sa mère. Elle lui avait tant manqué. Lui répondre demeurait en revanche toujours aussi difficile.
— Je ne sais pas. Je ne pense pas. Mais on restera toutes les trois. Quoi qu’il arrive.
— On cherchera plus Aapa ?
Jolyn souffla, un goût d’amertume en bouche.
— Pas pour l’instant. On va d’abord trouver un endroit où vivre. Mais s’il est vivant, je te promets qu’on le retrouvera.
— Je crois pas, murmura Faè.
— Quoi ?
— S’il était vivant, il serait déjà revenu. Il doit être au-dessus des nuages. Comme Œil-du-Soir. Comme Astaè.
Jolyn demeura bouche-bée, stupéfaite d’entendre ce nom prononcé par Faè. Elle ne lui avait jamais parlé de sa première née.
— Comment connais-tu ce nom ?
— Aapa m’en a parlé il y a longtemps. Tu pleurais près du feu.
— Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
— Que c’était ma grande sœur. Qu’elle était partie demeurer au milieu des étoiles. Qu’il fallait pas parler d’elle parce que t’étais triste.
Jolyn fut reconnaissante à son Ewan de lui en avoir parlé. Il lui permettait, des mois après, de lancer la conversation qu’elle avait trop repoussé. De livrer enfin la vérité, brute et entière.
— Astaè est morte à cause de son esprision. La cérémonie l’a blessée, puis elle a été malade. C’est pour ça qu’on est parti de la maison. Pour te protéger de l’esprision.
— Aapa me l’avait dit. Tu penses que c’est à cause de moi, tout ça ?
— Ce n’est pas à cause de toi. C’est pour toi. C’est seulement la faute des adultes.
— De toutes façons, c’est pas grave.
Jolyn fronça les sourcils, surprise de cette réponse imprévue.
— Quoi ?
— C’est bien qu’on soit partis. Sinon, on n’aurait pas rencontré Vabrinia.
Jolyn sentit son cœur fondre, émue par cette déclaration d’amour d’enfant. Elle admira ces petites âmes qui avaient trouvé de la beauté dans une prison infernale. Qui avaient créé un lien, qui, elle n’en doutait plus, les unirait à vie. Elle ajouta :
— Oui. On a de la chance.
La voix de Vabrinia se leva à son tour, vacillante mais chaleureuse :
— Moi aussi, je suis contente de vous connaître.
Leurs voix se turent, comme si chacune savourait les mots qu’elle avait offerts ou reçus. Dans ce silence, Jolyn s’aperçut qu’elle souriait. Elle en eut un peu honte, si tôt après la mort de Kalen, mais dans la nuit, personne ne la voyait. Elle voulut dormir, prendre des forces pour le départ à venir, mais ses yeux demeuraient grand ouverts. Faè devait aussi peiner à trouver le sommeil car elle demanda :
— Aama, tu peux nous raconter une histoire ?
— Moi ? Mais…
Les histoires, c’était toujours Ewannaël qui les racontait. Elle avait toujours été fascinée par la douceur de sa voix quand il s’asseyait au chevet d’Astaè, puis de Faè. Par son imagination débordante, capable d’invoquer des univers toujours nouveaux, aussi beaux qu’absurdes. D’innombrables fois, elle s’était prise à écouter ses récits avec autant d’emphase que son enfant. Elle admirait ce talent de faire vivre l’immatériel par des mots, mais n’avait jamais envisagé de le posséder.
— Oui ! s’exclama Vabrinia. Une histoire !
Comment résister à un tel enthousiasme ? Jolyn prit une grande inspiration, et raconta.
*
C’est l’histoire d’une géante qui gravit un escalier infini. Les marches s’étendent à perte de vue et sont de tailles variables. Elle doit prendre garde à leur forme et leur composition pour ne pas glisser ou retomber en arrière. Elle a déjà chu plusieurs fois, se souvient de la douleur de l’impact, de la difficulté à se relever. De plus, elle porte un grand sac, aussi lourd que s’il était rempli de pierres. Elle ignore son contenu, sait seulement qu’elle ne pourra s’en débarrasser. Autour d’elle, il y a des milliers d’yeux. Tournés vers elle, ils jugent chacun de ses pas, méprisent sa lenteur. La géante a oublié d’où elle vient, mais sait où elle va.
Dans un lointain aussi proche qu’inaccessible, comme le sommet d’une montagne, elle peut apercevoir un doux mirage. C’est une terre gorgée de verdure et de vie, avec plusieurs villages côtiers dont les ports font la fierté. Le temps y est doux et le ciel coloré d’arc-en-ciel. Il y a un vent léger, des champs couverts de tulipes. Tous les habitants travaillent dur pour entretenir leur paradis, pour y accueillir les voyageurs et naufragés. Car dans ce pays, tous ont leur place, tous font leur place. Il n’y a pas à porter de tunique blanche pour venir en aide aux autres. C’est un devoir, une obligation morale.
Ce pays si tangible n’est pourtant qu’une perspective lointaine. À nouveau, la géante glisse, chute. Son corps est meurtri par les coups. Elle redescend d’innombrables marches, perd le fruit de longues journées de marche. Son sac l’écrase, lui déforme le dos. Enfin, elle échoue contre une marche plus large que les autres, ferme les yeux en gémissant. La douleur est intense, son épuisement immense et pourtant, elle se relève.
Ce mouvement, elle le connaît par cœur. À chaque fois, il lui est inspiré par la même raison, par les mêmes personnes. Car, près d’elle, se tiennent deux filles qui la suivent comme son ombre. Elles montent quand elle monte, tombent avec elle. C’est pour elles qu’elle refuse de s’endormir, de s’abandonner à un songe, qu’elle garde les yeux ouverts et se redresse. C’est pour elles qu’elle refait les gestes qu’elle a déjà fait tant de fois, qu’elle remonte la pente qu’elle a déjà gravie, qu’elle le refera s’il le faut jusqu’à la fin de sa vie.
Pour elles.