side_navigation keyboard_arrow_up

Une bourse de billes

visibility 4
article 3,1k

« Il existe un moment précis

où l’on cesse d’être seulement maladroit

pour devenir responsable. »

Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays

Le lac s’étendait, calme et serein, un miroir figé dans le temps, où la surface immobile ne laissait aucune empreinte d’onde, aucune trace d’âme. Les montagnes alentours, coiffées d’une brume légère, veillaient sur l’étendue d’eau. La lumière du matin effleurait l’eau et faisait danser de minuscules éclats argentés comme des étoiles noyées dans un ciel proche. Effleurés par la brise légère, des roseaux se courbaient et dansaient solennellement au rythme d’une musique muette.

Les arbres, aux racines profondément ancrées dans la terre humide, se penchaient parfois au-dessus du lac ; leurs branches effleuraient la surface et frémissaient sous le souffle du vent. Le paysage respirait une lenteur intemporelle, une douce mélancolie née du silence absolu, entrecoupée seulement par le cri lointain d’un oiseau ou le plouf discret d’une pierre tombant sous l’eau, perturbant l’équilibre fragile du miroir.

Et là, sur la rive, un homme. Cléandre, seul, un sac posé à ses côtés, sa silhouette engloutie dans la quiétude du lieu. L’éclat du matin se reflétait dans ses yeux, et la sérénité du lac lui offrait un répit qu’il n’avait pas cherché, un moment suspendu entre deux existences.

Dans la poche de son manteau, il sentit la forme familière de sa bourse. Il la sortit avec une lenteur méditative. Il fit glisser ses doigts sur le tissu usé. La bourse n’était pas grande, ni particulièrement soignée, la douceur de son contenu ne trompait pas. Légère, mais pleine.

Il la posa doucement sur ses genoux, la fermeté des billes à l’intérieur pressait contre le lin, autant de petites empreintes d’un passé qui n’avait jamais vraiment quitté son esprit. Ces billes, il les gardait là, bien serrées, témoins de tout ce qu’il avait traversé. Parfois, il ne les regardait même pas, se contentant de sentir leurs contours polis sous ses doigts, sans chercher à comprendre ce qu’elles représentaient. Elles étaient devenues une extension de lui, une présence invisible et intime.

Chaque bille respirait à son rythme, chacune d’elles portait une histoire secrète qu’il n’avait ni le désir ni la force d’exhumer. Des souvenirs qu’il n’avait jamais voulu effacer, et qu’il ne partageait pas non plus. Parfois, une d’entre elles glissait sous sa paume, une brève pression, un souvenir précis, assez lourd pour être ignoré. D’autres fois, tout était calme. Quoi qu’il arrive, il y en avait toujours une nouvelle, qui s’ajoutait à la petite collection. Les billes ne le laissaient guère, et, de la même manière, il ne les laissait pas partir. C'était un échange silencieux, à sens unique.

Cléandre s’installa sur un rocher, les doigts déjà en mouvement, animés par un réflexe aussi vieux que lui. La bourse restait ouverte, attendant son attention, tandis qu’il en sortait une bille. Il lissa sa surface rugueuse entre ses paumes. Le regard perdu dans l’étendue tranquille de l’eau, il se concentra sur la pierre. La lumière douce du matin jouait sur sa surface en capturant des reflets argentés et dorés à chaque mouvement. Il n’était pas pressé. La bille n’était pas parfaite, loin de là. Il lui fallait de la patience.

Les événements de la veille avaient laissé leur marque dans son esprit. Le toit qui s’était effondré, ce fracas, cette fraction de seconde où il avait cru que tout était fini. Il avait eu de la chance, cette chance était à la fois son fardeau et sa compagne. Chaque chute, chaque évènement imprévu, s’inscrivait dans sa mémoire sous la forme d’une bille polie, chaque accident devenait une empreinte indélébile sur la pierre, chaque moment de son existence une nouvelle couche qu’il ne pouvait effacer. La bille qu’il façonnait ce matin en était une de plus, née de l’effort et du souvenir, façonnée au fil du temps.

Il fit glisser la pierre entre ses doigts, écouta le doux crissement du granit contre sa peau. Ce n’était pas tant la forme qui importait, mais la manière dont il pouvait, dans cet instant, donner à la pierre la douceur qu’elle n’avait pas. La surface se faisait lisse, ronde, à la fois fragile et forte. A chaque tour de ses mains, le souvenir du toit qui s’effondrait, la poussière, la chute, tout cela se dissipait, perdu dans le mouvement, devenu juste une autre bille dans sa bourse.

Quand enfin la bille eut trouvé son équilibre, il la posa à côté de lui. Un sourire discret effleura ses lèvres. Une de plus. Une nouvelle petite empreinte qu'il emportait avec lui.

Cléandre replaça la bille dans sa bourse avec un soupir satisfait. Il se redressa, l’esprit déjà en train de vagabonder vers des préoccupations moins philosophiques, par exemple, savoir comment il allait s’en sortir aujourd’hui avec seulement quelques pièces de cuivre et une réputation de gredin. Il attrapa son sac, jeta un dernier regard au lac, et se tourna pour repartir vers la route.

C’est alors qu’il entendit un bruit étrange, une éclatante série de glissements et de cliquetis.

Un arbre, tout près de lui, semblait avoir pris vie. Non, pas un arbre. Un homme. Un vieux, coiffé d’une toque démodée, avec un manteau rapiécé et une démarche vacillante. Il s’était probablement caché derrière un buisson, ce qui expliquait le fait qu’il n’avait pas remarqué Cléandre tout de suite. L'homme venait de trébucher sur une racine et s'était écrasé de tout son poids, envoyant son chapeau voler avant de rebondir dans le lac.

Cléandre se pencha en avant, à la fois amusé et incrédule. Le pauvre vieillard se haussait péniblement sur ses jambes, la toile de son manteau déchirée sur un côté, le regard paniqué cherchant désespérément son chapeau, qui glissait lentement dans l’eau. Le tout sous les yeux impassibles de Cléandre.

Le vieil homme chercha frénétiquement le bord du lac avec une énergie nouvelle, s’approcha du rocher où Cléandre avait laissé sa bourse et trébucha de nouveau, juste devant lui. Tout en continuant d’errer, il se tourna vers Cléandre, désemparé. Le vieil homme marmonna sans pour autant s’arrêter dans sa quête aquatique.

— Je crois que mon chapeau s’est noyé…

Cléandre, toujours plus amusé, haussait un sourcil tout en observant la scène, sans savoir s’il devait lui tendre la main ou ignorer la comédie absurde qui se jouait sous ses yeux. Il dit avec un sourire narquois :

— Si vous me permettez, je suis sûr que ce chapeau n’aurait pas eu une vie très longue de toute manière.

Le vieux tourna son regard confus vers lui, avant de hocher la tête, ayant compris une vérité fondamentale et oubliée.

— Oui, vous avez probablement raison. Il était mon meilleur ami, ce chapeau.

Il leva les bras au ciel, les yeux noyés de mélancolie.

— Il me portait bien, ce vieux chapeau…

Cléandre ne put s’empêcher de rire, il se fit un devoir de ne pas éclater fort, par politesse. C’était bien la première fois qu’il voyait un homme aussi attaché à un chapeau perdu. Ironique pour celui amouraché de petites billes polies. Cléandre proposa avec un clin d’œil malicieux.

— Eh bien, je suppose que ce n’est qu’une nouvelle occasion pour vous d’acquérir… un chapeau plus moderne.

Le vieil homme réfléchit longuement à la suggestion, son regard soudainement plus clair. Un instant plus tard, il lança un grand éclat de rire et secoua la tête.

— Un chapeau moderne… Quel concept !

Puis, d’un coup, il se tourna vers le lac, s'apprêtant à plonger à sa recherche.

Cléandre n’avait pas prévu de faire un compagnon de route aujourd’hui, cependant il n’était pas contre un peu d’imprévu. Après tout, un vieillard en quête de chapeau n’était peut-être pas la pire des aventures. Une nouvelle bille allait sûrement naître de cette rencontre, même si, franchement, ça ne valait pas vraiment un hommage dans sa collection.

Le vieil homme se redressa, son regard toujours rivé sur le lac, où son chapeau se perdait lentement dans les ondulations imperceptibles. Ses gestes étaient frénétiques, mêlant panique et désespoir, il ne voyait plus que l’objet perdu, obsédé par la perte. Cléandre observait, une lueur de malice dans les yeux.

Le vieux se pencha une nouvelle fois, son manteau déchiré glissait sur ses épaules aussi frêles que des brindilles, tandis que ses doigts tremblants cherchaient frénétiquement le bord du lac. Aucun miracle ne sauverait ce chapeau, léger comme une feuille, prêt à se dissoudre dans les eaux froides et profondes. Cléandre, peu habitué à venir en aide à son prochain, regardait cette comédie se dérouler sous ses yeux, même si l'absurde avait pris des allures de farce tragique.

Tout à coup, un éclair de triomphe illumina le regard du pêcheur improvisé. D’un mouvement de danse maladroit, il pivota, se retrouvant face à Cléandre avec une telle soudaineté qu’il manqua de s'étaler dans la boue. D'un coup de bras furieux, il envoya notre esprit amusé valser dans les eaux glacées du lac sans le moindre égard. L’élan était tel que le malheureux n’eut même pas le temps de comprendre ce qui se passait. Le froid mordant de l’eau l’enveloppait déjà, ses vêtements trempés se collant à sa peau.

L’impact gelé le figea un instant. Cléandre émergea, battant l’air de ses bras, son esprit noyé dans une confusion totale. À peine eut-il le temps de reprendre ses esprits que son regard se posa sur la berge. Là, le vieux briscard était déjà en train de s’éloigner, un sourire satisfait étirant ses lèvres frémissantes.

Cléandre, sonné par l’assaut, se redressa avec une furie sourde. Il hurla de rage, sa voix résonnant et nagea à toute vitesse, son cœur battant à tout rompre, ses yeux fixés sur la bourse que l’usurpateur brandissait triomphalement. Il rugit de toutes ses forces, la fureur rendant sa voix rauque, sa gorge enflammée par la colère.

— Espèce de vieux rat !

Le vieil homme, tout à fait inconscient, croyait tenir un trésor d’or et de brillance ; mais, aux yeux de l'infortuné, ce qu’il tenait était bien plus précieux. C’était le poids de son passé, de ses souvenirs perdus, le fragile équilibre de son âme que l’infâme agitait dans ses mains tremblantes.

Une terreur envahit Cléandre à l’idée que, lorsqu’il réaliserait sa méprise, le vieillard puisse se débarrasser des billes aux quatre vents. Si elles s’échappaient dans la confusion, il n’aurait plus aucune chance de les retrouver. Chacune d’elles était une partie de lui, un fragment d’histoire qu’il n’était pas prêt à abandonner. Il n’y avait aucune chance que le misérable sache la valeur de ce qu’il tenait entre ses doigts.

Le vieux fourbe, insensible à la richesse de son butin, poursuivit sa marche avec une détermination insoupçonnée, un sourire satisfait plaqué sur son visage grimaçant. Cléandre, fou de rage, émergea enfin du lac, ses vêtements aussi lourds que des chaînes d’eau. Cette fois, il n’allait pas simplement rester à regarder la scène. Il ne laisserait pas un vieux cinglé, ni n’importe quel autre sacripant, se débarrasser ainsi de ses billes, de ses souvenirs.

Il se remit en marche, traversant les roseaux, ses pieds s’enfonçant dans la boue avec l’élan de sa colère. La forêt se refermait autour du voleur, cependant il n’y prêtait aucune attention. Il entendait déjà le chapardeur se faufiler entre les arbres, son rire étrange flottant entre les branches.

Chaque battement de son cœur amplifiait l'urgence de la situation. Il ne permettrait pas que ces billes disparaissent dans les brumes du temps. Il serra les poings, une détermination farouche s’insinua en lui. La bourse était à lui. Il la récupérerait, qu'importe le prix à payer.

Cléandre, habituellement voleur et maître des escapades, se retrouvait pour la première fois dans la peau du chasseur, traquant sa proie avec une furieuse détermination. L'ironie du destin faisant de lui, ce jour-là, l'inattendu poursuivant.

***

Cléandre courait, le souffle arraché à sa gorge, déchirant le froid du matin naissant. Autour de lui, la forêt expirait ses brumes nocturnes, traînées de vapeur qui rampaient entre les racines et s’effilochaient sous la caresse hésitante du jour. Les frondaisons, lourdes du sommeil de la nuit, laissaient filtrer les éclats de l’aurore en des lueurs diffuses entre les branches entremêlées. L’humus détrempé cédait sous ses pas, exhalant des senteurs âcres de feuilles mortes et de terre gorgée d’ombre.

Là, devant lui, le vieillard fuyait d’une démarche erratique, silhouette frêle qui tanguait sous les dernières étoiles. Ses pieds foulaient maladroitement le sous-bois, soulevant à chaque pas un frisson de fougères et de brindilles brisées. Cléandre tendit la main, élan fébrile, précipité, et son geste, emporté par l’urgence, devint maladresse. L’autre vacilla, bras flottants, emporté par un faux pas traître. Une racine noueuse s’enroula à sa cheville, piège tendu dans la pénombre sylvestre. Un souffle coupé, un frémissement dans les feuillages, puis la chute.

Sa nuque heurta la pierre, bruit mat qui résonna un instant sous la voûte des arbres, avant de s’éteindre dans le silence épais du petit matin. Les oiseaux, jusque-là muets, s’éveillèrent d’un même cri, dispersant l’aube en mille frissons de plumes.

Le silence s’étira, sans fin, drapé dans les lambeaux brumeux du matin. Cléandre demeura figé, les doigts tendus vers l’ombre affaissée sur la mousse. L’instant d’avant, le vieillard vacillait, silhouette chancelante aux confins de l’aube. À présent, il gisait, le cou tordu dans un angle mauvais, le regard voilé sous des paupières entrouvertes.

D’un geste hésitant, Cléandre s’agenouilla. La rosée transperça le tissu de son pantalon. Sa main, tremblante, se posa sur l’épaule du défunt. Une secousse, infime, pour le rappeler à la vie. Le corps ne lui rendit qu’une inertie muette. Sous sa paume, la chair, déjà livide, se figeait sous l’assaut du froid.

Son cœur battait à s’en briser. Une tempête contenue dans la cage étroite de sa poitrine. C’était la première fois. Le premier sang sur ses mains, et il n’avait même pas voulu le verser. Pas de combat, pas de duel où l’acier tranche dans une danse mortelle. Juste un faux pas, une maladresse, un excès d’empressement. Une vie soufflée par une impulsion vaine, un élan privé d’intention. Pourtant… l’issue restait la même.

Son regard glissa jusqu’à sa besace où dormaient ses précieuses billes, lisses et silencieuses, mémoire polie de ses triomphes. Chacune racontait une ruse, un tour subtil, une victoire arrachée sans fracas ni effusion de sang. Il n’était pas un bretteur, encore moins un bourreau. Son talent résidait dans la dextérité, dans l’art du subterfuge, dans la finesse d’un coup joué à la perfection.

Ce matin-là, une bille manquait. Ou plutôt, une s’imposait d’elle-même, surgie de l’ombre du crime. Non pas cueillie dans la liesse d’un exploit, mais arrachée au silence d’un trépas. Elle n’existait pas, et pourtant, il la sentait déjà peser contre sa paume, funeste évidence. Il lui faudrait la sculpter de ses propres mains, façonner cette faute dans la matière froide, y inscrire le souvenir de ce moment irrévocable.

Sa première bille noire.

Avant cela… que faire de ce corps inerte, de cette vie fauchée dans la précipitation d’un geste maladroit ?

Ses doigts, tendus et tremblants, s’agrippèrent au manteau râpé du vieillard, usé par le temps et la poussière des chemins. L’idée d’une sépulture, aussi simple soit-elle, était impossible. Où pourrait-il l’enterrer, dans cette forêt étrangère, où le sol n’accueillerait jamais ce poids funeste ? Lancer le corps dans le courant d’une rivière ? Il savait que les eaux, loin de laver la faute, la renverraient toujours à lui, à la surface, dans les plis de l’eau stagnante. Et l’abandonner là, dans ce sous-bois que la lumière du matin effleurait à peine, aux crocs des charognards, semblait plus répugnant, plus infâme. Chaque option s’enfonçait dans une fange plus noire que la précédente, et son esprit, piégé par la culpabilité, se noyait dans ces choix répugnants.

Un léger bruissement s'invita alors dans le trouble.

Cléandre se figea, le souffle suspendu. Le vent ? Non. D’un mouvement brusque, il se redressa, scrutant les ombres, les frondaisons dansantes sous la lueur fragile de l’aube. Là, derrière un buisson tordu, des yeux, deux éclats brillants dans l’obscurité, deux petites billes noires, le fixaient. Ils luisaient, spectraux, comme des orbes de lumière noire. Une enfant, une silhouette frêle, immobile, les traits indéchiffrables dans la pénombre.

Elle avait tout vu. Silencieuse, cachée derrière son refuge végétal, elle avait observé tous ses gestes, tous les instants fatidiques de la scène.

Et maintenant ? Que faire d’elle ?

Cléandre resta un instant figé, le regard fixé sur l’enfant, son esprit tourbillonnait dans une confusion qu’il n’avait jamais connue. Un frisson de panique lui remonta le long de la colonne vertébrale, un frisson qu’il n’aurait jamais cru pouvoir ressentir. Lui, l’habitué des petites combines et des coups tordus, un maître du dérobé, du mot d’esprit acéré et des sourires enjôleurs, se trouvait à présent face à un dilemme d’une toute autre nature. Où étaient passés sa trombine de roublard, ses détours pleins de malice et ses échappatoires élégants ? Il n’était plus le petit filou qui vole une bourse sans laisser de trace, seulement l’assassin d’un vieillard… par accident. C’était un monde où il n’avait jamais mis les pieds, une sphère étrangère où même son esprit agile peinait à trouver une issue. Et cette enfant… Elle n’avait pas sa place dans cette farce tragique, elle était l’ironie pure, le témoin muet d’un accident qui défiait sa propre logique. Il tenta de s'éclaircir l'esprit, une pensée le traversa, d’abord légère puis un peu plus lourde : Que diable fait une gamine à rôder ainsi dans les bois au petit matin, tout juste sortie de son lit, ou plus probablement du ventre d’une mère délaissée ?

Commentaires

forum Fond et forme exigeant
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.