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Samedi 28 Novembre 1818 - The Rose of Tralee

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Par Pouiny

Décidément, l’automne n’est pas une saison pour les amoureux. Plus je voyage, plus je me dis que le mieux pour moi serait de rester avec Richard jusqu’à ce que la mort nous sépare ! Cela fait plusieurs jours déjà, mais j’ai encore en tête le visage de cet homme marié à l’ondine, quand je lui ai transmis le message que j’avais pour lui et ses enfants. Il est devenu livide en l’écoutant, et m’a supplié de lui révéler où j’avais bien pu la croiser. Je n’ai pas eu le courage, j’ai menti en lui disant que j’avais oublié. Il s’est précipité l’œil hagard sur le sentier d’où je venais, et je crains qu’il ne sache pas quand il faudra pour lui s’arrêter. Le pauvre diable a laissé ses enfants tristes pour pleurer seul vers la mer. J’ai bien peur qu’il ne pense à faire l’impardonnable pour la rejoindre… Mais au moins, par la magie de l’ondine, peut-être ? Les enfants ont l’air de ne manquer de rien. Alors, je suis parti, j’ai repris ma route vers l’est pour quitter la péninsule. J’ai longé la côte en me laissant porter par le vent, jusqu’à arriver ici, à Tralee.

Je pense qu’Oran avait dû m’en parler il y a longtemps. C’est la plus grande ville du comté, même si l’on est très loin des cités que j’ai pu visiter jusque là, et c’est sans parler de Dublin. On dirait presque que cinq grosses maisons aussi larges que hautes ont été posées en carré afin de créer l’immense place de marché qui va réunir tous les marchands de la région. Et justement, alors que j’étais en train de griffonner cette place peu après le repas de midi en chantonnant l’air de l’ondine, pensant à quel point l’amour n’était pas un sentiment dans lequel on allait me reprendre de sitôt, un jeune homme s’est approché de moi. Il semblait poli, avenant et très soigné, bien qu’un peu triste et perdu. Richard n’a pas manqué l’occasion de salir son costume en lui sautant dessus. Après quelques secondes de lutte, il arriva à se débarrasser du wolfhound, ce qui m’arracha un sifflement d’admiration. Et il me demanda alors si j’étais poète, musicien, ou les deux.

« J’ai besoin d’aide pour écrire un poème qui pourrait séduire ma bien-aimée… Mais je n’ai jamais été capable de produire une rime de ma vie, je vous en prie, vous êtes mon dernier espoir ! »

Le temps de marchander un repas sans viande et sans alcool, puis un lit pour ce soir, voilà que nous étions partis pour la rédaction d’un poème d’amour, ironie du sort ! Pour ce faire, j’ai dû lui poser beaucoup de questions sur lui, leur relation, et puis sur sa bien-aimée. J’étais bien payé, j’ai pris ça au sérieux ! Mais il faut avouer qu’il était assez touchant. C’est un jeune protestant de la petite bourgeoisie campagnarde, qui est tombé amoureux de, selon lui, la plus belle femme de Tralee ; une pauvre servante de sa famille. Seulement, elle est catholique et ne veut pas s’attirer de problème et donc rejette toutes ses avances. Qu’est-ce qui lui dit qu’une chanson sur elle lui fera changer d’avis ? Parce que les plus beaux airs et les plus beaux mots font chavirer les cœurs de n’importe qui.

Même si elle se refuse à lui, ils ont l’air d’avoir vécu beaucoup de moments ensemble. Il m’a raconté qu’en juin, sa mission devient de s’occuper du jardin et qu’il n’y a rien de plus agréable que de la voir au milieu des roses en fleur. C’est ainsi que m’est venu l’intitulé — la Rose de Tralee. Il n’était pas sûr au départ, puis il s’est mis à aimer l’idée.

Le soir est tombé avant que je finisse le poème. C’est qu’il voulait beaucoup de couplets ! À croire qu’il souhaitait une ballade complète à lui réciter. Comme promis, il m’a invité à rester chez lui et m’a offert la chambre. Nous finirons l’écriture demain sans doute, mais pour l’heure il s’est débrouillé pour que je sois servi par la fameuse Mary, rose de Tralee. Elle est en effet très belle, avec de longs cheveux cachés par un bandeau et une peau si pâle qu’elle fait ressortir la pivoine de ses lèvres comme un bouton de rose, justement. Mais elle avait l’air fatiguée, et triste, bien plus que lui par ailleurs. Lui qui était si ouvert a la discussion, elle ne m’a pas offert un regard et ne m’a adressé la parole que par obligation. Comme si elle ne rêvait que de quitter ce travail et cette vie dont elle se sentait prisonnière. Quelque chose me dit que même avec le plus beau poème du monde, leur histoire n’est pas gagnée à l’avance… Décidément, l’automne n’est pas la saison des amoureux. Et je regrette tant d’avoir refusé la viande et le vin ! Ils avaient l’air succulents… J’espère que Dieu est fier de moi, et que les Voisins maléfiques trouveront une autre âme à ennuyer avec tous ces efforts. Mais au moins, pour cette nuit, j’aurais droit au meilleur lit que je n’aurais jamais de toute ma vie et Richard à la plus belle pièce de bœuf du pays !

The pale moon was rising above the green mountain,

The sun was declining beneath the blue sea;

When I strayed with my love to the pure crystal fountain,

That stands in the beautiful Vale of Tralee.

She was lovely and fair as the rose of the summer,

Yet 'twas not her beauty alone that won me;

Oh no, 'twas the truth in her eyes ever dawning,

That made me love Mary, the Rose of Tralee.

The cool shades of evening their mantle were spreading,

And Mary all smiling was listening to me;

The moon through the valley her pale rays was shedding,

When I won the heart of the Rose of Tralee.

Though lovely and fair as the Rose of the summer,

Yet 'twas not her beauty alone that won me;

Oh no, 'twas the truth in her eyes ever dawning,

That made me love Mary the Rose of Tralee.

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