Il n’y a pas grand-chose à raconter aujourd’hui. J’ai marché, je marche. Cela fait cinq jours maintenant que je ne fais que marcher. Richard reste au loin et ne se rapproche que pour me quémander de la nourriture. Il n’y a rien de complexe après tout, nous sillonnons dans les landes, entre les lacs. Nous avons passé Kells, et je ne verrai pas l’Ulster.
Je me suis arrêté sur la colline légendaire de Tara pour la nuit. Non loin, je vois se dégager du paysage la pierre des rois, Lialh Fáil. Elle est censée hurler quand celui qui la touchera sera destiné à régner sur l’Irlande. Aujourd’hui, plus personne d’autre que moi ne se souvient d’elle, mais m’est avis qu’aucun des rois d’Angleterre ne s’aventurerait à s’en approcher, au cas où. La nuit est calme et silencieuse, et les étoiles sont claires. Ce serait une nuit de veillée somptueuse, à vanter la sagesse des grands rois qui ont séjourné ici, ainsi que la force et la noblesse de Cormac Mac Airt, le fondateur de tout ce qui avait pu exister sur cette colline et en dessous. Malheureusement, je suis seul, Richard s’est déjà assoupi, et je ne suis pas d’humeur.
Non, mes pensées ne sont pas, malgré tout le mystique qui m’entoure, dans cet âge d’or. Je repense plutôt aux vestiges de Kells où je suis passé ce matin. Il n’y a pas si longtemps, cent cinquante ou deux cents ans tout au plus, il y avait dans ce petit village la plus grande, la plus riche et la plus belle abbaye d’Irlande. Je suis allé à l’intérieur aujourd’hui ; il n’en reste que des ruines, comme toutes les autres. Quand un mouvement brusque de Richard me fit sortir de mes pensées. Un attroupement se devinait non loin de là. Il y avait deux garçons en capuche verte. Des femmes jeunes et âgées leur tenaient les mains, retenant leurs larmes, tandis que les hommes effectuaient des signes de la main de loin, baissant la tête. Après quelques minutes, les deux silhouettes s’éloignèrent et partirent sans se retourner vers le sud-est. Je voyais bien sur quel chemin ils s’engageaient. Ils s’en allaient vers la même direction que moi, rejoindre le royaume disparu de Tara puis prendre la route ancestrale, le Slighe Cualann, qui allait les mener jusqu’à Dublin.
Après les avoir admirés disparaître, l’attroupement commença à se déliter. Seule restait une jeune femme qui regardait leurs ombres se fondre à l’horizon. Je me suis approché sans un bruit. J’entendis leurs murmures autour de moi. « C’est bien pitié que de perdre de jeunes bras ainsi… » « Qu’est-ce que tu aurais voulu qu’ils fassent ? Il n’y a plus assez de quoi vivre, ici. S’ils ont de la chance, ils trouveront de quoi travailler à la capitale. Autrement… Ils sont assez vigoureux pour s’en sortir en France ou en Espagne. Ne t’inquiète pas pour eux, va ! Ils sont jeunes, ils sauront se débrouiller. Et avec un peu de chance, ils pourront bientôt transmettre de l’argent pour les anciens qui restent condamnés là. »
Siúil, siúil, siúil a rúin
Siúil go socar agus siúil go ciúin
Siúil go doras agus éalaigh liom
La nuit du 04 septembre 1607, en pleine nuit, part le bateau du Seigneur de Tyrone ainsi que 90 de ses partisans. Après des années de défaite contre l’Angleterre, il fuit l’île, la peur au ventre, tentant de rejoindre l’Espagne en espérant revenir plus fort. Ils n’atteignirent jamais l’Espagne, devant s’enfuir en France puis en Italie. Le renfort espagnol ne vint jamais et ils moururent tous, lui ainsi que tous les nobles qui avaient pu le suivre, en exil. Cette fuite des comtes gaélique marque la fin de l’Irlande celte et fière telle qu’elle avait dû exister autrefois. Et la légende dit que le chant des femmes pleurant leur départ et la mort de ceux qu’elles avaient connus et aimés s’entendit jusqu’en Écosse. Elles qui les avaient sans doute regardés depuis le quai, tremblant de la volonté de les retenir, mais qui ne murmuraient que ces mots trop souvent répétés. « Va, mon amour. »
Is go dté tu, mo mhuirnín slán…
En 1691, la couronne catholique d’Angleterre est mise à terre et reprise par le prince d’Orange. Les espoirs de tous furent anéantis par quelques nobles maudits de Londres, ne voyant pas la dynastie légitime d’un bon œil. Alors, les bateaux se sont noircis de jeunes hommes. A Dublin, Galway, Cork ou Derry, tous se sont amassés sur les quais et sont partis voir un peu plus loin, grossir les rangs de chair à canon des armées françaises et espagnoles. Toutes ces oies sauvages prirent la mer en héros. Mais combien d’entre eux revinrent victorieux ?
Siúil, siúil, siúil a rúin
Siúil go socar agus siúil go ciúin
Les deux capuches des garçons avaient disparu depuis quelques minutes lorsque j’entendis les premiers pleurs. Ils provenaient de deux femmes d’âge mûr, sûrement leurs mères. Restait immobile une jeune fille, le poing serré face à la plaine. Dans le vent résonnaient ces mots gaéliques qui sont les seuls à demeurer quand les hommes de courage partent vers la mort. Siúil, siúil, siúil a rúin. Va, va mon amour. Va aisément et calmement. Va jusqu’à la porte et fuis avec moi. Et que tu ailles en toute sécurité, mon chéri.
Il était difficile de ressentir autre chose que de la pitié. La plaine verte et vide, le vent, les maisons de pailles entourant une vieille ruine aux pierres effondrées. Et ces pathétiques gens, qui n’avaient rien de plus pour vivre que quelques pommes de terre. Jadis, l’Irlande brillait comme un joyau pour son savoir-faire, son art, sa poésie et sa piété sans égale. Les plus grandes abbayes clairsemaient la campagne, gardant près d’elles les ouvrages les plus beaux que les moines purent écrire. Aujourd’hui, voilà le bilan de mon voyage ; tout n’est que ruine. Ruine des églises, ruine des villes, ruines des champs, ruine des gens. Que sommes-nous devenus ?
Un autre jour, peut-être, je me serai arrêté davantage dans l’abbaye de Kells. J’aurais scruté les pierres, tenté d’imaginer sa splendeur d’antan. J’aurais dessiné les croix de son cimetière, fières et finement gravées. Mais je n’en eus pas le cœur. Je suis parti sans demander mon reste, sans que personne ne s’intéresse à moi. Et bien que je savais que ce chant ne m’était pas adressé, l’air mélancolique de la jeune fille continua de me poursuivre comme un écho.
Je comprends mieux pourquoi je ressentais tant l’envie de m’enfuir. Sur quelles traces j’avais besoin de m’évader. Faire vivre les histoires, écouter les ruines donne l’impression qu’elles peuvent continuer de vivre. Peut-être ai-je eu la stupide pensée qu’elles pouvaient ainsi devenir éternelles, ou bien qu’elles pouvaient faire reculer les malédictions des sasannach. Mais il n’en est rien. La tribu de Dana, les hommes de Fionn MacCumhaill, les dieux comme les Voisins… Tout ceci est disparu, oublié, mort et enterré. Aucune force, même la plus surhumaine au monde, ne serait capable de restaurer tous ces vestiges d’un temps où la vie en Irlande n’était pas que fuite et misère. Alors, à part chanter dans le vide, comme toutes ces jeunes filles observant dans l’ombre de leurs aimés l’inéluctable… Que puis-je bien faire ?
I wish I was on yonder hill
'Tis there I'd sit and cry my fill
'Till every tear would turn a mill
Is go dté tú mo mhuirnín slán.
I wish, I wish, I wish in vain,
I wish I had my heart again,
And vainly think I'd not complain
Is go dté tú mo mhuirnín slán.