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Samedi 15 Août 1818 - The Booley House

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Par Pouiny

Après avoir trouvé la source du fleuve Lee, je l’avoue… Je me suis senti comme désœuvré. Les feux follets du lac Gougane barra étaient magnifiques, mais ils ne m’ont pas vraiment inspiré une route à prendre… Alors au hasard, je suis parti vers l’est. La chaîne de montagnes m’a indiqué que j’étais à la frontière entre le comté de Cork et celui de Kerry. Pas pressé de changer de région, j’ai longé la limite dessinée par les pierres en traversant les collines en sud-ouest. Peut-être que j’avais un peu envie de retrouver la mer. Et effectivement, au beau milieu des hauteurs déboisées, j’ai bien vu une mer. Blanche et laiteuse, au vacarme incomparable. Une mer de moutons !

Goguenards, les sasannach disent souvent que l’île d’Émeraude est l’île des bêtes avant celle des hommes. Si l’on s’accorde en ville pour trouver la remarque vexante… Cela ne doit pas surprendre les bergers des collines. Le troupeau était tout bonnement gigantesque, à tel point qu’il avait l’air de recouvrir la plaine. La population entière de l’Irlande aurait été parquée là qu’elle aurait paru moins impressionnante. Et effectivement, tout semblait leur appartenir plus qu’à moi : l’herbe au sol, le vent dans leur laine, les nuages grisaillants au-dessus d’eux qui reflétaient leurs couleurs. Si ces terres sont celles des bêtes et non des hommes, je pense alors que c’est parce qu’il est aisé de constater qu’un Anglais est plus cruel qu’un loup ! Voilà comment, sans le réaliser, je me suis trouvé à suivre le booleying.

Deux irish collies tournaient autour du troupeau et je n’étais pas pressé qu’ils découvrent ma présence. Ces chiens sont peut-être adorables avec leur maître, mais ils pourraient mettre en déroute n’importe quel voyageur en un ou deux bonds. Bientôt, j’allais être surpris par deux braves jeunes filles gardant les bêtes. Loin d’être farouche, elles m’ont invectivé qu’il n’y a rien à voler par ici… pas même leur virginité ! Je crois que me voir rire de bon cœur à leur méfiance les a plus détendues que ce qu’elles accepteraient de l’avouer.

Jusque-là, j’ai toujours usé de la même méthode pour briser la plus forte agressivité des personnes suspicieuses. J’ai joué de la musique, et j’ai chanté. J’ai même tenté quelques pas de danse en jouant, avant de glisser en arrière dans l’herbe. Feck, l’arrière de mon crâne me fait mal rien que d’y repenser ! Mais au moins, ça a anéanti l’intégralité de leurs craintes et elles ont toutes deux éclaté de rire.

On a commencé à discuter ainsi, à s’échanger des questions, d’un côté à l’autre du troupeau. J’ai usé de ma plus belle voix de stentor pour couvrir le tintamarre des cloches et des bêlements, mais j’ai pu leur expliquer un peu de mon voyage et de mes intentions. En comprenant que j’avais des histoires de fées, une lumière s’est immiscée dans leur regard. « Il faut que tu passes la soirée avec nous ! On a des choses à t’apprendre… » Et bien sûr, j’ai accepté.

C’est ainsi qu’en grand homme de la ville, j’ai découvert cette pratique semi-nomade qu’est le booleying. Cela faisait plus de deux mois maintenant que plusieurs familles du même village avaient mis en commun leurs bêtes avant de les suivre pour la transhumance, vivant en communauté dans de sortes de huttes rondes en pierre. Quelles drôles de petites cabanes, par ailleurs ! Elles semblent si fragiles, empilées de roche plus ou moins plate comme un château de cartes. Il y a à peine un trou laissé dans cette sphère pour qu’on puisse y rentrer, et un fin tuyau de ferraille qui dépasse, servant de cheminée. Plusieurs de ces Booley House parsèment la montagne, bien plus que nécessaire pour le modeste groupe de villageois. Entre elles, j’ai pu observer une ou deux Cabin, lieu de couchage pour les vaches ; plus allongé, avec un toit fait d’un mélange de paille et de planches de bois. Il n’y a plus qu’à espérer que les bêtes de Kerry n’aient pas le cou assez long pour manger ce qui recouvre leur tête !

Je ne suis pas un campagnard, si bien que je me suis bien demandé pourquoi ces familles ressentaient le besoin d’abandonner pendant une saison entière leur lit de coton pour suivre leurs bêtes. « On laisse l’espace pour ceux qui veulent faire de la pomme de terre, en bas », qu’on m’a dit. « Et le bétail ressort plus nourri ». Il faut croire que l’herbe verte d’Irlande est parfois encore plus verte ailleurs. Et que les Irlandais sont décidément incapables de rester en place ! Je ne pensais pas découvrir d’autres personnes appréciant le nomadisme après les Travellers, même si pour le booleying, la pratique ressemble davantage à une sorte d’immense camp d’été où les parents vont éduquer leurs enfants à la vie dans la nature irlandaise et au travail de berger.

Et encore une de ces veillées où l’on se regroupe dehors autour du feu, à goûter l’air humide de notre si belle terre et à raconter toutes sortes d’histoires, allant aux voleurs de jeunes filles aux contes plus traditionnels. Et l’on a joué… je n’ai jamais appris autant de mélodies que lors de cette soirée. J’ai une tête douloureuse certes, mais remplie de musique ! Il faut que je note là celle qui évoquait la rondeur des huttes dans lesquelles chacun a trouvé un lit pour la nuit…

À la fin de la veillée, il m’a été proposé de rester. Un des chefs de famille, je suppose, m’a dit qu’il y avait une place pour moi ici, et que les bras leur manquaient. Ma foi, j’ai accepté. Le Booleying va bientôt redescendre dans le village, et après quoi, je pourrais continuer ma route, voir un peu plus de ce comté de Kerry dont la montagne a été parsemée de pierres délimitantes. Se sentir utile fait toujours du bien.

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