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Samedi 04 Avril 1818 – L’Assemblée du dieu Lugh

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Par Pouiny

Le jour où j’écris ces lignes ne correspond pas à celle que je viens d’inscrire au graphite sur cette page du carnet. Mais après tout, qu’importe ? Car la date la plus importante, bien sûr, n’est-ce pas celle où j’ai enfin trouvé le courage de mettre les pieds sur mon propre chemin ? Je peux l’écrire avec force maintenant : je suis parti. J’ai quitté les rues sales de Dublin, j’ai quitté la musique et les chants de ses vieux pubs, et j’ai quitté ma mère et mon frère. Et quelle exaltation de le vivre !

J’ai pris la porte tôt hier matin, alors même que Père n’était pas encore levé. Le soleil n’éclairait qu’à peine les docks quand j’ai quitté la ville. Progressivement, les grises rues pavées ont fait place à l’or des chemins des champs. J’ai soutenu ma marche, droit devant moi. La boussole pointait vers le sud, et les montagnes de Wicklow déjà se détachaient de la brume de l’horizon après tout juste une heure de marche. En les voyant ainsi, se détacher et grossir devant moi, pas après pas… Si le monde n’était pas à ma portée, c’était tout comme. Et redoublant d’ardeur, espérant atteindre le sommet du premier mont avant midi, je ne pouvais m’empêcher de penser au délice de se sentir le roi du monde, aussi grand que Brian Boru, tout seul en haut des mille yards de Lugnaquilla, la plus haute montagne du massif de Wicklow.

Mais je n’ai pas atteint les collines avant midi. Il faut dire que ça monte rude ! À Dublin, le plus complexe à escalader serait la table du pub une fois saoul. Ici, la terre d’Irlande prend une autre dimension : la hauteur. Dire que l’on m’a enseigné à l’école que l’île était principalement constituée de landes et de plaines… Ont-ils déjà tenté l’ascension des montagnes de Wicklow ? Les ont-ils ne serait-ce qu’une fois observées, enfermés dans leurs couvents et leurs hospices ?

J’ai pu quand même atteindre, après être passé par quelques cascades et m’être débattu avec des ajoncs épineux, un versant dégagé de Kippure. Devant moi, le glorieux Lugnaquilla, au centre de la chaîne des montagnes. Derrière moi et autour de mois, l’herbe courte dévorée par les moutons et je suis caché par la callune qui forme des buissons d’un violet éclatant. Pour la première fois, j’ai levé le camp. J’ai appris à me faire un feu et l’encercler de pierre pour ne pas embraser tout ce qu’il y a autour. J’ai appris à cuisiner au feu de bois de ce que j’ai pu trouver et de ce que j’ai pu emporter, et je l’avoue, ce ne fut pas si frugal que ça en avait l’air. Fort heureusement pour moi, je ne me suis que superficiellement brûlé un doigté, mais rien qui ne puisse m’empêcher de jouer de la musique, écrire ou dessiner. Sitôt le repas fini, c’est d’ailleurs ce que j’ai fait : quand la lumière du soleil fut trop descendue pour me permettre de gribouiller les branches des bruyères et l’ombre des oiseaux, je sortis avec un peu d’impatience mon whistle et me pris à jouer. Et c’est là que mon histoire, ma première véritable aventure, la chose la plus étrange que je pus vivre jusqu’alors dans ma vie, commence.

Car après quelques minutes, alors que désormais les montagnes étaient recouvertes par une chape d’obscurité, j’eus comme l’impression que l’on répondait à ma musique. Étonné, car qui d’autre qu’un fou comme moi puisse être à Wicklow à cet instant ? Je crus au départ que le son de mon whistle rebondissait entre les montagnes. Après tout, si mon instrument est celui des bergers, et si ses notes sont comparées au sifflement et au chant des oiseaux, c’est qu’il peut bien rebondir sur les parois de la roche, non ? Mais bientôt, l’écho qui me revenait devenait de plus en plus distinct… Et son timbre n’était pas celui d’une flûte. Non, c’était le son d’une harpe qui résonnait dans le versant de la montagne.

J’aurais dû être effrayé. Je l’étais en vérité, il faut le dire. Néanmoins, jamais de ma vie je n’avais entendu une telle harpe. Son son, même éloigné, était particulièrement cristallin, maîtrisé, pur. Il était enchanteur plus que de raison… Oubliant ma couche et mon feu, je suis sorti de la callune et me suis dirigé vers un bosquet de pin, dont semblait provenir la mélodie.

Le bois était pourtant petit vu de l’extérieur, mais une fois à l’intérieur tout sembla prendre une densité folle. La plus petite des herbes m’arrivait à la taille et toute la végétation semblait s’affronter en duel. Mais je me rapprochais du son de la harpe, et plus je m’approchais et plus elle sonnait fort et merveilleusement bien. Sa mélodie commençait à me tourner la tête et faire battre mon cœur plus de raison quand ce que je vis me figea de terreur.

Il y avait, au cœur de la forêt, un cercle où rien ne poussait. Et dans ce cercle, il y avait une assemblée, entourant en un cercle parfait une silhouette cachée dans l’ombre. Mais ce n’était pas une assemblée comme les autres, non. Ce qu’il y avait là, sagement assis là et écoutant la harpe au son de lune, c’était des loups, des sangliers et des cerfs aux bois démesurément grands. Ils ne se regardaient même pas, leur attention étant toute fixée sur la silhouette encapuchonnée, cachée dans une ombre produite, ni par un arbre, ni par la lumière. Car le cercle était très bien éclairé par la lumière de la lune, pleine et ronde, tout juste au-dessus de nous. Et alors que la peur maintenant m’emplissait tout entier, je vis un long bras blanc sortir de la cape de l’individu, et de ses doigts fins sortirent encore quelques notes de harpe. Alors sa voix se fit entendre, forte et pourtant comme brisée par l’âge. Il chanta là, en gaélique, accompagné seul de sa harpe dont il jouait à une main ; et cela suffisait pour faire taire la peur et naître le charme, dans le cœur de tous ces animaux et moi inclus.

Il conta ainsi bien des histoires disparues depuis longtemps. Il narra les légendes de l’antique Dieu-soleil, Lugh, dont on rendait honneur en ces montagnes autrefois. Dans la nuit, il narre sa naissance de son père Cian, dieu de la lumière, et de sa mère, une ennemie des dieux appelée Eithnée. Il raconta comment il dut combattre une partie de sa propre famille pour le compte des grands Dieux… Lui était l’Ingénieur, dont les mains étaient capables de faire vivre bien des choses ; et de faire mourir, aussi. Et la voix si rauque et profonde de la silhouette contrastait tant avec la beauté pure de sa harpe, que pour la nuit, j’en oubliai ma peur, les animaux, le bois dense et difficile. Non, il ne restait dans l’univers que lui, sa cape noire, son bras blanc, sa harpe d’or aussi brillante qu’une étoile, et ses contes d’un autre temps. Jamais je n’ai connu quelqu’un capable de raconter aussi bien ces histoires, et jamais je ne serai capable de porter ses mots, quand bien même je n’en oublierais pas un de cette nuit.

Puis, je ne saurai dire comment pourquoi, tout est devenu noir. Quand je rouvris les yeux, je vis les braises de mon feu, puis les contours de Lugnaquilla dans le soleil levant. Et bien que je ne pourrais jamais expliquer ce que j’ai vu, tout ceci me fait penser à ce que me racontait Grand-Père, il y a longtemps. Autrefois, le peuple d’Irlande partageait d’autres croyances que celle de Notre Seigneur et avait divisé l’année en quatre fêtes saisonnières. Et durant l’été, chacun fêtait les Lugnasads, les assemblées du Dieu Lugh. Durant celles-ci, riches et pauvres se mélangeaient afin de rendre hommage à celui qui a offert les outils permettant de cultiver la terre, et chacun redistribuait ce qu’il avait en trop à celui qui n’avait pas assez. Plus qu’une fête, c’était la célébration de la paix, cette même paix à laquelle le Dieu aspirait sans jamais pouvoir l’atteindre.

Que deviennent les Dieux et les croyances, quand tout le monde cesse d’y croire ? Aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de repenser à ce que racontait cette silhouette avec un peu de mélancolie. Dans quatre mois, ce sera les Lughnasads. J’espère que je pourrais offrir cette histoire à celui qui ne connaît pas le Dieu Lugh.

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