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Samedi 01 Janvier 1820 – The Parting Glass

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Par Pouiny

Il fallait forcément qu’il le fasse de façon théâtrale. Alors qu’on se croisait à peine tout en habitant sous le même toit. Il fallait forcément qu’il choisisse le jour où il n’y avait que moi à la maison… Et qu’il parte un samedi.

Je suis rentré du travail hier. C’est vrai que je n’avais plus écrit depuis longtemps dans ce carnet, mais j’ai bien réussi à trouver un emploi en tant que cocher. Je m’occupe des chevaux, je raconte des histoires, je voyage de partout pour n’aller nulle part… On peut dire que c’est une activité pour moi. J’ai l’habitude d’être seul le vendredi, Marty jouissant de sa soirée pour payer sa tournée de la semaine, et Mère choisit ce jour pour aller retrouver ses amies du voisinage et promener Richard. D’ordinaire, j’en profite pour aller chercher mon whistle de la fenêtre, et jouer quelques airs d’autrefois. Je m’assois dans la chaise à bascule de Grand-père. Je comprends mieux pourquoi il restait tout le temps là, à regarder dans le vide. Je joue, je fume dans sa pipe, et je repense à toutes ces personnes que j’aurais bien aimé revoir et que je ne reverrai jamais. En commençant par Violet, et Eilís bien sûr… quand, hier, j’ai entendu une voix faible venir de l’étage. Une voix tremblante qui appelait mon nom. C’était mon père, bien entendu.

Je suis monté à l’étage et je suis resté à l’encadrement de la porte, comme il me l’avait toujours demandé jusque-là. Mais cette fois-ci, il m’a fait signe d’entrer. J’ai fait quelques pas, un peu perdu. J’avais beau avoir vu cette chambre, et son propriétaire allongé là depuis des mois, des centaines de fois… J’avais l’impression d’être passé dans un ailleurs quand j’y suis rentré. Il me montra faiblement une chaise à côté de son lit, proche de sa tête. Puis il a murmuré « Fils, j’ai des choses à te raconter, moi aussi. »

Et il a parlé. Parfois interrompu par de violentes quintes de toux, comme si l’air refusait d’entrer dans ses poumons. Sa voix éraillée perdait le son parfois, mais sans jamais trembler d’une quelconque émotion. Il a raconté. Sa vie plutôt aisée non loin de Dublin, dans une grande maison avec un jardin vert à n’en plus finir. Son père qui lui paya cher pour qu’il ait la meilleure éducation d’Irlande. Il rêvait d’être un personnage politique important, comme un ingénieur ou un député. Et c’est ce qu’il est devenu, député révolutionnaire du parlement de Dublin, où lui et son parti luttèrent pour leur liberté et les conditions de vie des citoyens. Pour la paix sociale et l'opinion publique, il céda à la pression et se maria avec une jeune fille de la campagne irlandaise, une jeune fille dont la famille ne pourrait refuser ses avances.

« Tu sais, je crois que je n’aurais jamais plus grand regret que cela. Ta mère ne méritait pas d’être arrachée de sa terre de cette manière. Lui et ses parents étaient de braves gens, malgré tout, ils avaient juste le malheur d’être trop pauvres… Quelle pitié. »

 Et puis… il y eut l’Acte d’Union, peu avant ma naissance. Celui qui fit perdre à l’Irlande son statut de pays et le rendit entièrement dépendant des lois et des finances anglaises. Et c’est ainsi qu’il perdit peu à peu tout ce qu’il avait acquis : les terres de sa famille, sa position, son argent. Il tenta d’ouvrir une librairie, qui eut du succès auprès des étudiants pendant quelque temps, avant d’être vandalisée et mise à feu par des gens qui ne supportaient manifestement pas la belle devanture d’un catholique.

« Et la suite, tu la connais… Et bientôt, on en verra tous les deux la fin. La fin d’une vie misérable et qui n’aura eu aucune importance. Tu sais… Je pensais que l’instruction était notre force. Qu’avec notre savoir, si peu accessible aux autres gens, on aurait la possibilité de changer les choses ! Pour cela, je n’arrivai pas à accepter que malgré tous nos efforts, tu aies décidé de fuir. De vivre une vie vaine. J’avais tort, je le comprends aujourd’hui. Je suis désolé, Paddy. »  

Je n’ai rien dit. Je n’ai rien trouvé à dire. Après un long silence pesant, il s’éclaircit la gorge. Et il s’est mis à chanter, d’une voix qui était plus proche du murmure.

Of all money that ever I had,

I spent it in good company.

And of all the harm that ever I done,

Alas it was to none but me.

And all I’ve done for want of whit,

to memory now I can’t recall.

So fill to me the parting glass,

goodnight and joy be with you all.

Il fit une petite interruption. Sa voix n’avait pas tremblé, mais son souffle, lui, trébuchait. Quand était la dernière fois que je l’avais entendu chanter ? Et pourquoi y tenait-il maintenant, alors qu’il n’en avait manifestement plus les capacités ? Je vis un verre vide et, peut-être un peu pour m’enfuir, je le pris pour mieux le remplir dans la cuisine. Je m’en pris un pour moi, que je remplis de whiskey. Il ne me regarda même pas quitter la pièce, et chantait encore quand je lui tendis son verre plein.

If I had money enough to spend,

and leisure time to sit awhile.

there is a fairmaid in this town,

that sorely has my heart beguiled.

Her rosy cheeks and ruby lips,

I own she has my heart enthralled.

Then fill to me the parting glass,

goodnight and joy be with you all.

Son bras amaigri prit le verre et, peut-être par réflexe ou maladresse, l’entrechoqua avec le mien. Avais je ne serais-ce qu’une fois trinqué avec mon père avant cette fois-là ?

Il répéta sa dernière phrase une fois, avant d’engloutir son contenu. Le silence nous enveloppa tous les deux. Lui, allongé dans son lit, transpirant, peinant à peine à ouvrir les yeux. Et moi, debout comme en attente de quelque chose, n’osant même plus m’assoir sur la chaise qu’il m’avait proposée quelques minutes plus tôt.

Je ne saurais dire combien de temps s’est écoulé avant que l’un de nous n’ose dire un mot, mais alors que je pris une inspiration pour demander si je pouvais partir, il murmura :

« Je suis désolé d’avoir mis fin à ton voyage, Patrick. Mais, si tu veux le reprendre… J’aimerais que ce retour à la maison ne soit qu’un contretemps à ta route, si tu le veux bien. Et peut-être… Après mon départ, pourrais-tu ramener ta mère aux collines d’où elle vient ? Afin que mon passage sur ce monde soit aussi discret et insignifiant que possible… Reprenez tous vos vies comme si je ne les avais pas interrompues. »

Là encore, je n’ai pas répondu. J’avais l’impression qu’il n’y avait plus rien dans mon esprit, pas même une phrase, ni même un mot. Rien ne ressemblait à ce que j’avais pu connaître de lui, qui avait toujours été si strict, si sûr de ses choix et de ceux que l’on devait prendre. Dans le silence, j’eus un mouvement de tête. Je ne saurais dire si ce fut d’assentiment ou un réflexe. Mais en le voyant, il soupira et je crus même se dessiner sur son visage l’ombre d’un sourire. Il ferma les yeux, et je m’en allai.

Of all the comrades that ever I had,

they are sorry for my going away.

And of all the sweethearts that ever I had,

They would wish me one more day to stay.

But since it falls unto my lot,

that I should rise and you should not.

I gently rise and I softly call,

Goodnight and joy be with you all.

I gently rise and I softly call,

Goodnight and joy be with you all.

Je me suis enfermé dans ma chambre pour la nuit, mais j’ai bien entendu les cent pas de Mère, sa marche rapide dans le couloir et les escaliers. Je n’ai même pas cherché à fermer les yeux de la nuit. Assis à mon bureau, j’ai relu tous ces jours que j’avais pu écrire dans mon journal. Certains jours m’ont fait rire, d’autres m’ont peut-être fait perdre une larme quelque part. Et alors que j’atteignais la dernière page que j’avais écrite, j’entendis la voix de Mère murmurer à travers ma porte : « Il vient de partir. »

Elle ne tenta même pas d'entrer. Comment savait-elle que je ne dormais pas ? Le soleil se levait à peine dans la brume, ma bougie était presque complètement consumée. Alors je me suis levé chercher une autre chandelle, et elle me tomba dans les bras en pleurs. Nous sommes le premier janvier de 1820. Marty doit encore fêter la nouvelle année, se souhaitant les meilleurs vœux ou décuvant quelque part sur les ports. Et voilà que j’écris dans ce carnet de voyage abandonné, dans le salon, aux côtés de ma mère dévastée. Je devrais être triste, je le sais, et sûrement que je le suis peut-être d’une certaine manière. Mais son départ est aussi le début de quelque chose.

Il faudra du temps et du courage. Annoncer son départ, mener les funérailles, faire le deuil. Mais l’espoir est revenu en mon cœur. Cet espoir qu’un jour, quelque part, je pourrais remplir de nouveau ce carnet de toutes sortes d’histoires qui, peut-être insignifiantes, ne seront pas oubliées.

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