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Chapitre 9 : La malédiction des dieux (1/2)

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Par Bleiz

Le port de Galatéa s’étendait enfin devant lui. Sa longue jetée de pierre s’élançait sur plusieurs centaines de mètres avant de s’arc-bouter et s’ouvrir sur l’océan. Commerçants et voyageurs entraient dans Galatéa par ce cercle brisé. En plissant les yeux, Mirage pouvait distinguer l’extension du port : il s’agissait d’un long couloir où les navires les plus imposants avaient largué leurs ancres. Là-bas, les eaux turquoise étaient couvertes de galères qui, avec la distance, ne paraissaient pas plus grosses que des jouets.

Il pouvait désormais examiner les navires tanguer sur l’eau, fermement rattachés au port. Les plus petits bateaux se comptaient par dizaines, leurs voiles blanches, rouges, jaunes, bleues repliées tout en haut du mât. Il lui en faudrait un capable d’être dirigé à deux, puis par une seule personne. Mirage n’avait pas la moindre intention de garder qui que ce soit en sa compagnie au-delà du nécessaire.

L’air salé et la frustration le firent froncer le nez. Il avait beau scruter les embarcations, aucune ne lui apparaissait comme la bonne. Il se demanda un instant si un vrai marin aurait su distinguer au premier coup d’œil un bon bateau d’un mauvais, à la manière des guerriers dont l’œil exercé repère immédiatement les meilleurs chevaux au sein d’un troupeau. Les coques de bois avaient beau flotter côte à côte, il aurait été incapable de dire en quoi elles différaient. Elles étaient toutes en bois, avec un gouvernail et des voiles. Certaines avaient des yeux rouges peints sur la coque, d’autres des traits diagonaux noirs et vert foncé qui rappelaient les algues et les lames de la mer en pleine tempête. Encore des protections divines, sans doute. Un soupir agacé lui échappa et il s’engagea sur les quais : ne lui restait plus qu’à se rapprocher pour faire son choix.

Un frisson lui parcourut brusquement la colonne vertébrale. Aussitôt ses mains se plaquèrent sur sa tête et son torse, collant la cape à sa peau. Il ne bougea plus : seuls ses yeux fouillaient l’espace autour de lui. La nuque raide, les muscles bandés et le regard alerte, il attendit. Les gens autour de lui ne paraissaient même plus le voir ; on marchait autour de lui comme on aurait contourné une pierre. Le port était plein d’étrangers et de curieux personnages. Une figure enserrée dans une étoffe rêche, même pétrifiée dans une étrange position, n’avait pas de quoi attirer l’attention. Chacun s’occupait de soi et de ses tâches : des hommes portaient et lâchaient de lourds paquets empaquetés de toile et de corde, des barils venaient se ranger cahin-caha dans des chariots tirés par des bêtes et des travailleurs, des marchands ambulants proposaient nourriture et rafraîchissements à ceux qui daignaient les écouter… Tout ce qui venait de la mer montait vers la Voie blanche et son marché. Personne n’avait le temps de voir Mirage, encore moins de le regarder.

Pourtant on le fixait. Il en aurait juré.

Lentement, Mirage se retourna. La même marée humaine continuait d’aller et venir. Les quais commençaient à s’éclaircir : l’heure du déjeuner approchait et même les plus durs à la tâche acceptaient de manger un bout et de s’asseoir à l’ombre quelques minutes. Il scruta les visages sans en reconnaître un seul, sans croiser un regard. Pourtant, il ne put retenir une petite voix dans un coin de son esprit de souffler : « Quelque chose ne va pas ». Sa nuque fut parcourue d’un crépitement d’électricité ; il fit volte-face.

Il ne comprit tout d’abord pas ce qu’il voyait. Au milieu des passants, un chien patientait. La grande bête noire grattait la terre de ses lourdes pattes. Une mère, l’apercevant, prit sa fille par l’épaule et fit un large cercle autour d’elle. Les autres passants la remarquèrent à peine : les chiens errants n’étaient pas rares dans les parages. Quoique certains levaient les sourcils en voyant cet animal, plus proche d’un loup par ailleurs, renifler l’air. Une si belle bête devait appartenir à quelqu’un ; mais à peine se faisaient-ils cette réflexion qu’elle s’éloignait.

Était-ce le soleil qui lui jouait des tours ? Mirage aurait pu jurer que les contours de la bête tremblaient. On aurait dit une esquisse possédée, une tache d’encre qui avait pris vie. Il suivit des yeux l’animal. Celui-ci reniflait l’air avec attention. Soudain, une violente secousse lui parcourut l’échine. Son museau partit violemment sur le côté ; ses griffes vinrent labourer la pierre sous ses pattes. Sa queue fouetta l’air ; tout son corps fut parcouru de tremblements frénétiques alors qu’il roulait la tête par mouvements saccadés, les yeux roulant dans ses orbites.

Mirage fit un pas en arrière.

Le chien releva la tête vers le ciel d’un coup sec. Un long sifflement strident s’éleva. Mirage agrippa sa capuche et recula, plus vite. Il fallait qu’il parte d’ici immédiatement, avant que l’inévitable se produise. Son pied glissa sur la pierre humide. Il tomba en arrière. Une exclamation de douleur lui échappa mais personne ne l’entendit. L’étrange cri de la bête, cette complainte aux accents métalliques avait attiré l’attention de tous les gens présents sur le quai. Le silence retomba.

Alors le chien retroussa lentement ses babines. Tous présents purent voir deux rangées de longs crocs acérés. Il darda une langue grise pour mieux humer l’air. Ses mâchoires claquèrent avec un écho de fer.

— Monstre. Monstre ! hurla soudainement un marin.

Son cri sortit les autres de leur transe. Aussitôt la poignée de personnes proche de l’animal lâchèrent ce qu’ils avaient dans les mains en hurlant et tentèrent de s’enfuir. Seul restait Mirage, au sol. Le marin qui avait crié essaya de courir, trébucha, se releva à quatre pattes.

L’animal bondit sur lui.

Mirage observa le chien se jeter sur le marin avec un détachement sonné. À dix mètres de lui, moins, peut-être, l’homme rampait sur ses coudes, les yeux exorbités et les veines de son front pulsant avec désespoir. Il suppliait, il appelait à l’aide – quoique Mirage ne soit pas sûr de ce qu’il disait. Les mots étaient trop stridents pour être compréhensibles.  

Comment avait-il pu croire un seul instant qu’il s’agissait d’un chien ? La lumière n’avait rien à voir avec ce qu’il voyait : le dos de la bête, ses pattes, ses oreilles plaquées sur son crâne, tout son corps vibrait comme le gaz, détachant les contours de l’animal comme du feu noir. Son pelage n’en était pas un ; il était juste une ombre brûlante, et cette ombre lacérait de ses longues griffes troubles le dos de sa victime. Son hululement de bouilloire se joignit aux hurlements.

Des gouttes aspergèrent Mirage. Machinalement, ses doigts se portèrent à sa joue. Ils lui revinrent rouges.

Le choc lui fit l’effet d’une gifle. D’un coup, il se retrouvait sur les quais humides de Galatéa, par terre, à quelques mètres d’un cadavre sursautant par à-coups sous les coups de gueule d’une bête qui plongeait ses crocs toujours plus profondément dans sa cage thoracique. Le port était plongé dans le chaos : des cris retentissaient de toutes parts, des chariots avaient été renversés, les cargaisons abandonnées. Un rapide coup d’œil alentour lui fit comprendre que s’il voulait sortir de cette situation en un seul morceau, il allait devoir agir, et vite. À peine avait-il eu cette pensée que des lambeaux de tissus et de chair atterrirent à ses pieds. Il rapprocha instinctivement ses pieds de son corps en grimaçant de dégoût. Mirage bondit sur ses pieds et courut jusqu’à l’abri le plus proche. L’animal ne le remarqua pas partir.

Ce n’était qu’un modeste chariot de bois, les paquets qu’il contenait jonchant désormais le sol et déversant leur contenu en vrac sur les quais. Des feuilles de thé, des grains de blé et des billes de verre recouvraient les pierres blanches.

Mirage sauta par-dessus les brancards vides et se glissa derrière le plateau. Il réajustait son capuchon, masquant toujours sa face, quand un bruit à côté de lui manqua de le faire bondir ; l’abri était déjà utilisé par un autre. Un homme, sans doute le conducteur du chariot, était recroquevillé sur lui-même et se balançait frénétiquement d’avant en arrière. Les mains serrées en prière, le regard fixe et à mille lieux du carnage, il murmurait une litanie que Mirage ne comprit qu’après un temps :

— Maen, grand Maen, roi des dieux, protégez-moi, douce Perlez, prenez pitié, prenez pitié de moi, puissant Andon, ne venez pas encore me prendre, attendez un peu, je vous en supplie, je vous en supplie, et sa voix se brisa le temps d’une inspiration tremblante. Il reprit en hâte dans un chuchotement : Il faut que je voie mon fils avant de partir, je ne peux pas quitter cette vie maintenant… Ô Heol, détournez cette bête de moi, faites-la partir loin d’ici… Ashtar, amour tout puissant, protège-moi !

La colère prit Mirage d’un coup. Il serra les dents à se les briser et siffla :

— Et où sont-ils, les dieux, hein ? Que fait le temple à un moment pareil ?!

— Morts, souffla l’homme sans cesser de prier.

Mirage s’arrêta. L’espace d’un instant, il oublia les cris renouvelés derrière lui alors que le monstre se trouvait une nouvelle victime. Il répéta :

— Morts ? Les dieux sont morts ?

— Non ! s’exclama l’homme en se tournant vers lui, les yeux écarquillés. Les prêtres !

— Les prêtres sont… balbutia Mirage. Mais comment… Ça veut dire que les dieux-

— Disparus, et un sanglot lui échappa. Ils nous ont abandonnés – quittés ! se reprit-il aussitôt. Ses mains vinrent agripper fiévreusement la tunique de Mirage : Je ne voulais pas dire abandonner, ils ne seraient pas partis sans une bonne raison. C'est une épreuve, une épreuve, c'est tout ! Si nous nous montrons dignes, ils reviendront ! Le monstre aussi, tout n’est qu’une épreuve.

Il semblait réussir à se convaincre lui-même. Le calme lui revenait petit à petit, si ce n’était ses mains toujours tremblantes. Mirage hocha la tête distraitement.

Tout commençait à prendre sens : le Conseil pourpre et les représentants de quartier comme Ojas, la délégation impériale et les grandes familles qui l’avaient accueillie au lieu des représentants du culte, le temple en ruine… Soudain, la vérité lui apparut clairement. Le grand prêtre avait été renversé. Et les dieux, au lieu d’habiter la colline, étaient partis.

Voilà qui changeait tout.

— Où sont-ils allés ? Les dieux ? le pressa Mirage en se rapprochant de lui.

— Je ne sais pas, personne ne sait ! Sinon, on aurait – Oh, par Maen, murmura-t-il avec horreur. Je n’aurais pas dû… Je ne voulais pas… Le tabou… ! Oublie ce que j’ai dit, étranger. Oublie, répéta-t-il avec ferveur, et prie avec moi. Qu’Andon ait pitié de nous.

L’homme se saisit de ses avant-bras et reprit sa litanie. Mirage le laissa faire. Toutefois, il dit :

— Je ne suis pas un étranger. J’ai reçu mon nom sur les côtes de Galatéa. Moi aussi, je fais partie de la cité.

Un hurlement fendit l’air, avant de s’arrêter brusquement. Des bruits humides de chair déchirée et de mastication suivirent. Mirage raffermit sa prise sur les bras de son compagnon d’infortune et le força à se tourner vers lui.

— Je ne suis pas ton ennemi, dit-il d’une voix douce, réconfortante, étrangement captivante, et le regard de son interlocuteur commença à vaciller. Je suis là, avec toi. Nous vivons la même épreuve.

— C’est vrai, concéda l’autre d’une voix quelque peu pâteuse.

— Tu n’as pas besoin de me cacher quoi que ce soit. Tu n’en as pas envie, n’est-ce pas ? Ses mots fondaient dans l’air, pénétraient l’esprit de l’homme qui acquiesça lentement. Alors dis-moi ce que tu sais du départ des dieux.

— Peux pas, marmonna l’homme, et Mirage sentit l’agacement grandir en lui. Le tabou. Faut pas dire aux autres… Faut protéger l’île…

— Oublie l’île, dit sèchement Mirage. N’y pense plus.

Il rejeta son capuchon en arrière d’un mouvement de la tête ; ses yeux apparurent à l’air libre et se plantèrent dans ceux de l’homme. Mirage sourit.

— Pense simplement à moi.

Subjugué, l’homme hocha la tête. Il déglutit avec difficulté, fasciné par le visage qui attendait ses paroles, charmé par sa voix. Il murmura :

— L’incendie, l’année dernière…

— Tenez bon ! s’exclama une voix au loin, au-delà du chaos. La garde portuaire arrive !

— La ferme ! siffla Mirage avant de reporter son attention sur l’homme en face de lui. Et donc, l’incendie ?

— Le feu… brûlé le temple, les maisons… les champs derrière la porte Est aussi… Les bêtes couraient partout pour échapper aux flammes… Ma vache avait l’échine toute brûlée, elle a traversé la ville avec ses cornes comme des flambeaux…

— Les dieux ! insista Mirage en le secouant par les bras. Où sont-ils ?

— Personne ne sait. Quand Chamath est entré dans le temple, ils étaient déjà partis… Et depuis longtemps.

Des larmes se mirent à couleur sur ses joues. Mirage le relâcha. Son dos retomba lourdement contre la charrette renversée. Il n’obtiendrait rien de plus de lui. Au moins avait-il une nouvelle certitude : les dieux de Galatéa avaient disparu, de leur plein gré ou non, et restaient cachés. Ne restaient plus qu’à savoir où ils se trouvaient.

Par-dessus la silhouette sanglotante de l’homme à côté de lui, il pouvait voir l’océan et son eau turquoise et brillante. Le soleil s’étalait en paillettes sur la surface, s’éparpillait dans les vagues. Mirage se perdit un instant dans sa contemplation.

— Pas de bateau pour moi, soupira-t-il.

Il allait devoir rester à Galatéa quelques temps encore, de toute évidence. Il repensa à l’océan de nuit et au charpentier. Mirage. Il pouvait s’y faire. Un nouveau nom pour une nouvelle vie.

Tout du moins s’il parvenait à rester en vie.

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