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Chapitre 6 : Les jeux des hommes (2/2)

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Par Bleiz

Ce n’est qu’après avoir quitté la pièce que la vieille femme déclara :

— C’était une prise d’otage.

— Ne vous en faites pas, lui dit Chidera. À votre place, j’aurais probablement agi de même.

— Je parlais de lui et de son verbiage. Qui s'épanche ainsi en société ? Et avec ma jambe, impossible de m’éclipser. Si au moins un de mes enfants étaient venus à la rescousse ! Heureusement que vous étiez là : j’étais à deux doigts de le noyer dans son verre.

— Je doute qu’il ait besoin d’aide pour ça.

Derrière elles, le bruit des conversations s’étouffait sous le silence du couloir désert. La musique et les bavardages restaient confinés au giron lumineux du banquet. Seul un large rectangle orange se découpait sur le carrelage en mosaïque, appelant les visiteurs à les rejoindre. Les deux femmes continuèrent de marcher vers l’obscurité.

Dame Qatiss soupira profondément. Chidera, sentant qu’elle s’apprêtait à parler, se tourna vers elle : l’obscurité, percée des restes de lumière de la fête, creusait les rides de la matriarche et transformait ses iris verts en yeux de chat.

— Ce n’est pas plus mal, au fond. Je crois que j’avais réellement besoin d’air. Je tenais également à vous parler. Cela fait trop longtemps que je ne vous avais pas vue.

— Nous nous sommes vues ce matin, remarqua Chidera.

— Quel genre de rencontre est-ce là ? Nous n’avons même pas pu discuter !  

La petite dame paraissait si réellement offensée que Chidera ne put retenir un sourire.

— C’est vrai, dit-elle, et d’ajouter après un temps : Votre compagnie m’avait également manquée.

Dame Qatiss lui tapota le bras avec un coup d’œil complice. Elles marchèrent encore un peu, jusqu’à ce qu’apparaisse le cloître. De hautes colonnes révélaient le début d’un jardin intérieur, à ciel ouvert. Le chuchotement d’une fontaine se faisait déjà entendre.

— Je voulais également vous parler de votre idée, dit soudainement la vieille femme.

— Dame, vous allez devoir être plus précise : j’ai des idées tous les jours.

— Ha ! Je veux bien le croire. Mais je fais référence à une idée particulièrement audacieuse.

Chidera saisit aussitôt à quoi elle faisait allusion. Son cœur se mit à battre plus fort. Elle comprenait mieux pourquoi dame Qatiss avait tenu à s’éloigner du banquet. L’avertissement de Léonide retentit dans sa mémoire : ne pas parler des dieux, encore moins de partir les retrouver, alors que les Landais étaient présents. C’était une évidence ; pourtant, la matriarche à côté d’elle paraissait juger opportun d’en discuter ici, maintenant, malgré les risques. Cachant toute hésitation, Chidera inclina la tête d’un air nonchalant :

— Ah, oui. Vous voulez parler de ma petite chasse au trésor.

— Précisément. Vous savez à quel point ma famille aime ce genre de jeux.

La foi et la proximité des Qatiss avec le culte étaient connues de tous. Si proches que la chute du temple avait failli causer la leur. La jeune femme acquiesça :

— Bien sûr.

— C’est pourquoi j’étais désolée de ne pas entendre de nouvelles à ce sujet. J’étais très enthousiaste à l’idée d’une nouvelle partie. Voyez-vous, ma chère, moi et les miens sommes prêts à jouer avec vous. Nous souhaiterions faire partie de votre équipe. Cependant, nous voulons jouer maintenant.

« Relance tes recherches immédiatement, ou nous ne te soutiendrons pas. » Le message était limpide.

— Je comprends ce que vous voulez dire, répondit Chidera en hochant la tête. Toutefois, il y a tant de joueurs intéressés en ce moment, je ne crois pas pouvoir organiser une partie sans froisser quelqu’un. D’autant plus que vous savez à quel point ma mère est à cheval sur l’étiquette. À moins que vous n’ayez une idée pour mettre tout le monde d’accord ?

« La présence de la délégation sur l’île empêche toute enquête. Je le sais, vous le savez. Alors quelle solution me proposez-vous ? » La dame Qatiss s’arrêta de marcher. Chidera n’eut d’autre choix que de faire de même.

— Vous devriez trouver quelqu’un pour vous aider.

— Un autre joueur ?

— Non, bien sûr que non. Un pion. Quelqu’un qui vous serait entièrement acquis. Mais il faut faire vite : nous n’aurons pas toujours l’opportunité de jouer. Après tout, le temps passe et nous vieillissons tous.

— Puissent les dieux nous prêter longue vie, répondit Chidera machinalement.

Cela déclencha un petit rire chez la vieille femme, secouant les rubans de sa robe et les perles dans ses cheveux.

— Vous n’en croyez pas un mot. Oh, Chidera, vous êtes beaucoup de choses, mais dévote n’est pas l’une d’entre elles. Non, non, pas la peine de le nier. Nous ne pouvons pas nous ressembler en tout. Peut-être est-ce normal, de se croire immortel à vingt ans. À quoi servent alors les dieux ? Elle lui tapota la joue avec affection. Peu importe nos différences : je tiens à vous prêter main-forte dans votre « chasse au trésor ». Tenez.

Elle sortit d’un repli de sa robe un petit carnet. La couverture était en cuir noir, la tranche légèrement abimée et tachetée d’encre. Chidera leva un sourcil interrogateur auquel la matriarche répondit :

— Un petit cadeau pour vous aider dans vos préparations. Elle baissa soudainement la voix et Chidera se rapprocha pour l’entendre : Il appartenait au grand prêtre. Nos hommes l’ont récupéré avant que le temple soit mis à sac.

Cette fois, Chidera ne put masquer sa surprise. Elle marqua un temps d’arrêt puis, choisissant ses mots avec précaution, chuchota :

— Rien d’importance n’a été retrouvé dans ses appartements. Comment… ?

— Votre mère n’est pas la seule à avoir des yeux et des oreilles partout sur l’île.

— Certes. La Volindra examina le carnet avec une attention nouvelle. Le bout de ses doigts était comme piqué de petits éclairs. Qui est au courant ?

— Personne. Après tout, ce carnet n’existe pas, dit la dame Qatiss en haussant les épaules. En revanche, je dois vous prévenir : il est illisible. Apparemment, notre vénérable grand prêtre Iasonas utilisait un code. Mes gens n’ont pas réussi à le déchiffrer.

Chidera comprenait mieux pourquoi elle le lui confiait. Avec un tel atout en main, elle n’avait plus le choix : il fallait qu’elle se mette en quête des dieux le plus tôt possible. Peut-être aurait-elle dû se sentir acculée par ce cadeau. D'aucun l'aurait dit empoisonné. Mais Chidera voyait au-delà : c’était le premier indice concret qu’elle ait, et la confirmation qu’elle n’était pas seule. Elle serra le livret contre elle et dit sincèrement :

— Merci, dame.

— Bien sûr. Je vous l’ai dit, nous souhaitons la même chose.

Elle l’embrassa sur la joue et Chidera sentit qu’elles avaient noué là un pacte. La vieille dame reprit :

— Je vais retourner à la fête. Vous, restez un peu dans les jardins. Je m’occupe de votre mère.

— Et du seigneur Bellerezh ? lança Chidera tandis que dame Qatiss repartait déjà.

— S’il le faut ! s’exclama-t-elle en agitant la canne.

Chidera le regarda disparaître dans les ombres. Déjà, son esprit s’éloignait du banquet de bienvenue. Il sortait de la demeure Serza et remontait la Voie blanche, grimpait jusqu’au temple. Il s’arrêtait devant ces portes encore constellées de cristaux et, le souffle court, se demandait : « Par où commencer ? » Machinalement, ses pieds l’emmenèrent dans le cloître. L’herbe vint lui chatouiller les chevilles.

La cour intérieure formait un carré, divisé en quatre parterres fleuris. Blanc, rouge, rose, jaune : partout les fleurs offraient leur parfum et courbait la tête sur le passage des visiteurs.  Au centre se trouvait une fontaine où était perché un chasseur. Il brandissait fièrement une tête de lion. De sa gueule figée coulait une source. Chidera l’observa un instant, l’utilisant comme support physique pour mieux laisser libre cours à ses pensées. Un brise fraîche se leva et lui fit lever les yeux vers le ciel : toutes les étoiles s’étaient rassemblées sur les eaux sombres du ciel. Elles dessinaient des spirales blanches, éclatantes. Elles avaient chassé les nuages.

Chidera respira profondément. Dame Qatiss avait raison, il lui fallait quelqu’un pour l’aider dans sa tâche. Si elle voulait rester discrète, non seulement envers les Landais mais aussi envers Léonide, elle aurait besoin d’une personne de confiance, qui lui serait entièrement dévouée. Cela voulait dire quelqu’un qui ne travaillait pas pour les Volindra : tous, ils étaient dévoués corps et âme à sa mère. Tout à coup, un visage s’imposa à elle.

— Ojas, souffla-t-elle par devers elle.

Le représentant du quartier des Cordes, ce pauvre coin de l’île qui l’était encore plus depuis l’incendie. Lui qui l’avait sauvée des flammes il y a un an de cela et qui ne lui avait rien demandé en retour. Voilà un homme qu’elle pourrait rallier à sa cause. Il fallait qu’elle le mande à la demeure Volindra, sur-le-champ !

Soudain, quelque chose à l’extrémité de son champ de vision attira son attention. Par réflexe, elle tourna la tête, et elle vit alors Astor Duad-Govel, immobile, le visage encore dans l’ombre et les pieds baignés de lune.

Il la dévisageait d’un air étonné, presque timide, comme s’il avait été témoin de quelque évènement qu’il n’aurait pas dû voir. Mais Chidera, elle, ne voyait que ce qu’il représentait. « Il nous a entendues, » pensa-t-elle tandis qu’un grand froid lui gelait la poitrine. « Il sait tout. L’Empire… ! » Mais non, c’était impossible. Il ne se serait pas montré si ç’avait été le cas. Il aurait rapporté leurs paroles à son père et Chidera n’en aurait jamais rien su. Une sueur froide coula le long de sa nuque en songeant aux dangers auxquels elle s’était exposée. Elle glissa discrètement le carnet le long de sa robe, le cacha dans ses replis.

Loin de la musique et des dorures, silencieux comme il était, Astor paraissait plus jeune. Le jeune homme remonta ses lunettes rondes sur son nez pour se donner une contenance, pour remplir le silence qui les entourait. Toutefois, les habitudes reprirent bien vite le dessus. Mettant ses mains en évidence, il s’excusa :

— Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous faire peur.

— Pas peur, le corrigea Chidera. Juste surprise. Que faites-vous là ?

Elle sentait avec une acuité particulière le cuir contre la paume de sa main. Le fils de l’ambassadeur retrouvait déjà son assurance habituelle. Il lui répondit avec humour :

— En tant que membre de la délégation impériale, il est de mon devoir de m’occuper des victimes du seigneur Bellerezh. J’ai bien cru qu’il ne vous lâcherait jamais !

— Moi non plus, dit Chidera, et ils échangèrent un sourire.

Astor se rapprocha de la fontaine, s’agenouillant pour mieux voir la mosaïque, puis se mit à tracer des ronds dans l’eau comme un enfant curieux. Chidera, gardant sa main droite camouflée dans le tissu de sa robe, s’agenouilla à côté de lui. Ainsi, elle était sûre de garder le carnet hors de vue. Elle l’observa un peu, avant de lâcher :

— Vous faites ça souvent ? Il leva un sourcil. Vous enfuir des banquets pour jouer ? ajouta-t-elle en désignant du menton la fontaine.

— Seulement quand j’ai une belle femme pour partenaire.

Chidera leva les yeux au ciel, mais n’essaya même pas de feindre l’agacement.

—Tous les habitants des Landes sont de beaux parleurs, ou seulement vous ?

— Je ne vois pas ce que vous voulez dire. Je ne suis qu’honnêteté ! déclara-t-il. Mais vous avez raison sur un point : je voulais vous demander quelque chose.

— Dites-moi.

— C’est à propos de mon tour de l’île. J’aimerais vraiment pouvoir visiter le temple.

Chidera se fit violence pour ne pas réagir. « Nous y sommes, » pensa-t-elle. Dame Qatiss avait bien fait de lui donner le carnet. Quoi qu’en dise sa mère, Galatéa était bien plus en danger qu’il n’y paraissait de prime abord. La curiosité du Landais, son insistance, tout cela cachait quelque chose de plus sombre. Chidera en avait désormais la certitude. Astor, insensible à son trouble, poursuivit :

— Je sais qu’on ne peut pas y entrer, surtout depuis l’incendie… Chidera tiqua à cette mention. Mais j’espérais vraiment pouvoir y jeter un œil. N’y a-t-il vraiment aucun moyen ?

— Navrée, répondit Chidera d’un ton doux mais sans équivoque. Personne ne peut y accéder, et encore moins les étrangers.

— Je comprends. Toutefois, la relation entre Galatéa et l’Empire est particulière : nous sommes deux pays alliés, deux pays amis ! Ne serait-ce pas là un moyen de renforcer les liens qui nous unissent ? Je sais l’attachement que vous avez pour vos dieux, y compris parce qu’ils sont un symbole de votre indépendance….

— Un symbole ? répéta Chidera, outrée. Nous n’avons pas besoin de symbole pour marquer notre indépendance, monsieur. Galatéa est une cité-état, libre et neutre.

— Oui, bien entendu, concéda Astor.

— Vous n’avez pas l’air convaincu.

— Eh bien, dit-il, légèrement incertain, c’est le but du traité de paix. Galatéa doit beaucoup à l’Empire, vous devez le reconnaître.

« Votre liberté n’est due qu’à notre mansuétude, voilà ce qu’il est en train de me dire. » Chidera sentit la colère l’envahir. Cette fois, Astor le vit, et un éclair de regret traversa son visage. Cela ne fit qu’énerver Chidera plus encore. Oui, le jeune homme avait fait un faux pas, oui, c’était une erreur diplomatique, et si Chidera allait répéter ses propos à sa mère, nul doute qu’il subirait une punition. Mais Galatéa ne pourrait pas prendre offense à ses mots et ne pourrait pas véritablement l’utiliser dans les négociations, parce qu’Astor avait raison : Galatéa était faible face à l’Empire. Leur cité avait un besoin vital du renouvellement du traité de paix. Chidera le savait, Astor aussi : l’insulte en était plus grande encore. Avant même que le jeune homme ne puisse ouvrir la bouche, Chidera lâcha :

— Je suppose qu’à force de dépendre de quelqu’un aussi fortement, on ne peut s’empêcher de voir de la servitude partout.

Astor pâlit. Utiliser l’amitié du prince envers le vicomte n’était probablement pas digne d’elle ; faire référence aux rumeurs qui faisaient d’Astor le chien du jeune Janus, la créature qui obéissait à ses moindres désirs, encore moins. Chidera le regretterait, mais plus tard : pour l’heure, elle était satisfaite de le voir aussi offensé qu’elle. Elle se leva, épousseta la poussière de sa robe et dit :

— Il est temps pour moi de rentrer. Profitez de la fin du banquet, vicomte.

Elle quitta le cloître sans attendre sa réponse, et sans se retourner.

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