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Chapitre 23 : Une nouvelle alliance (1/2)

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Par Bleiz

« Chère Chidera,

Votre île est riche de beauté et de divertissements ; à quoi bon s’enfermer dans un énième bal ? Je veux voir Galatéa dans toute sa splendeur : la cité, ses feux, et vous à mes côtés. Rejoignez-moi au sommet de la colline et, le temps d’une nuit, devenons des dieux à notre tour…

À bientôt,

-Astor. »

De rage, Chidera déchira le papier. Elle n’en avait d’ailleurs plus besoin : elle l’avait relu et relu, jusqu’à le retenir par cœur. Cette invitation digne d’un séducteur de bas étage lui donnait envie de vomir et de mordre tout à la fois. Imbécile ! Menteur ! Traître ! Car traître il était : il avait promis de se comporter en ami, et avait finalement brisé la seule règle qu’on lui avait donnée. Mais il n’était pas le vrai coupable de cette affaire. À quoi bon blâmer un loup qui mangeait un mouton ? C’était là sa nature. Astor avait agi en bon Landais et avait donc piétiné l’autorité locale pour agir selon son bon vouloir, quitte à tout détruire sur son passage. Mais Chidera, elle, était le chien de garde de sa bergerie, la protectrice de la sécurité de Galatéa.

Jamais on ne lui pardonnerait son échec.

Elle voyait déjà le Conseil pourpre, réuni en Grande assemblée. On la placerait au milieu du cercle, et les visages de ses pairs se mueraient en un seul masque de réprobation. Les hauts murs aux tentures rougeâtres se fondraient avec les dalles noires et répèteraient la sentence. Coupable ! Incompétente !

Traître !

Chidera prit une profonde inspiration. Elle pourrait se torturer tout son saoul plus tard, dans l’intimité de ses appartements. Pour l’heure, elle devait résoudre la situation.

Elle frappa la porte du palanquin et dit d’une voix forte :

— Accélérez !

Les secousses de la boîte devinrent plus fortes. Chidera ferma les yeux et se remémora la carte de Galatéa : la distance entre la Voie blanche et la demeure des Bellusuk n’était pas si grande, mais il fallait remonter ensuite la rue, et c’était une montée si raide… « J’aurais dû prendre un cheval, » pensa-t-elle pour la énième fois, tout en sachant pertinemment que sa robe ne le permettait pas, pas plus que ses maigres talents de cavalière. « La peste soit d’Astor Duad-Govel ! »

Le temple était protégé nuit et jour par des gardes. Peut-être seraient-ils parvenus à l’empêcher d’entrer. Vœu pieux : à sa place, elle aurait attendu l’inévitable relève et les quelques minutes qu’elle lui offrait pour se faufiler à l’intérieur. Mais les portes étaient lourdes, un homme seul ne pourrait les ouvrir ! « Bah, il aura trouvé un moyen, » se dit-elle en rejetant la tête en arrière. « Ne serait-ce que pour m’énerver, il l’aura fait ! Et puis il y a d’autres moyens d’entrer. Comment avait-il fait, déjà, ce fameux Chamath ? N’avait-il pas escaladé la façade au nez et à la barbe des prêtres ? » Non, Astor l’attendrait dans l’enceinte du temple. La lettre le promettait, dans son fond comme dans sa forme. Si elle était aussi mauvaise, ce ne pouvait être que volontairement. Tout du moins elle l’espérait.

Elle s’imagina un instant, seule avec lui dans les ruines désertes de la maison des dieux. Cet Astor n’était plus celui qu’elle avait appris à connaître ; c’était celui des rumeurs, dragueur et lourd, dont les yeux seraient vidés de leur éclat d’intelligence habituel, et remplacés par… Elle frissonna d’horreur. Non, Astor était un homme intelligent, qui l’informait sciemment qu’il se rendait au temple alors qu’il avait la possibilité de le faire discrètement. Il devait avoir un but en tête, et Chidera ne s’en était pas aperçue plus tôt car son attention sur la délégation s’était relâchée après les attaques de la chimère. Comme elle le regrettait, à présent !

« Ojas doit en avoir bien peur, s’il en rêve la nuit. » Sa main se referma en un poing sur la soie fragile de sa robe. En voilà un qui ne lui ferait plus confiance. « Je ne sais pas comment je vais faire. Je n’ai personne d’autre. Qui va se renseigner pour moi ? » Dame Qatiss resterait à ses côtés toute la soirée durant. Il ne serait pas seul. Elle avait rompu sa promesse, cependant.

Chidera s’en voulait bien plus qu’elle ne l’aurait cru possible.

La nuit prochaine, peut-être, elle pourrait s’auto-flageller pour ce qu’elle avait fait. "Demain," se dit-elle en tapotant le carnet du prêtre dans sa poche. "Demain, j'y penserai."

Elle souleva le rideau de sa fenêtre : le pied du temple se rapprochait.

Si Astor avait pénétré dans le temple, autant partir du principe qu’il avait découvert le pot-aux-roses. Cette fois, Chidera dut se mordre un doigt pour ne pas hurler. La pression de ses dents dans la chair lui faisait une étrange sorte de bien. « Il sait, donc. S’il sait, alors l’ambassadeur le saura, et l’empereur avec. Les Landes comprendront que Galatéa est sans défense. Qu’est-ce que je peux faire ? »

La réponse lui apparut subitement.

Il fallait tuer Astor pour l’empêcher de parler.

Une froide clarté descendit sur elle. Oui, c’était la seule issue. Aucune promesse ne suffirait à protéger le secret. Ils ne pouvaient pas non plus le jeter en prison. La mort était l’unique solution.

Elle n’avait jamais tué quiconque, ou quoi que ce soit. Peut-être un oiseau ou deux, lors d’une partie de chasse, et encore. Elle se demanda ce que ça faisait, de prendre la vie d’un homme. Ce devait être triste, terrible, sans parler de la difficulté physique d’un tel acte. Et pourtant, elle sentait déjà qu’elle en était capable. « Tout pour Galatéa, » se dit-elle. Par la fenêtre, elle apercevait enfin les imposantes marches qui menaient aux portes du temple.

Le palanquin s’arrêta et la porte s’ouvrit. Elle sauta sans attendre, lissa les plis de sa robe et releva la tête vers l’immense structure.

Que c’était grand ! Que c’était beau ! Les portes aux pierres ruisselantes de lumières colorées, la pierre blanche comme l’os qui s’élevait jusqu’au ciel et s’étendait loin sur les côtés, les grandes arches reliant les tourelles des différentes divinités : elle avait oublié à quel point le temple était imposant. On en oubliait presque les traces de l'incendie et les piliers cassés à grands coups de maillet pendant la révolte, cachés dans l'ombre.

Cela semblait mal, de venir ici pour une affaire si sordide. « Les dieux me pardonneront mon crime, vu que je suis obligée de le faire par leur faute, » se justifia-t-elle. « Ou peut-être que non, mais ça n’a aucune espèce d’importance. Je ne leur pardonnerai pas non plus. »

— Attendez-moi là, lança-t-elle aux porteurs.

Comme prévu, deux soldats se tenaient devant l’entrée. Ils paraissaient minuscules en comparaison de ce qu’ils gardaient. Ils se redressèrent en la voyant :

— Dame, vous… ? Vous êtes dame Chidera Volindra, n’est-ce pas ? s’assura le premier en la dévisageant de la tête aux pieds.

— En effet. Comment allez-vous ? demanda-t-elle avec une politesse machinale.

— Oh, eh bien, bafouilla-t-il en échangeant un coup d’œil perplexe avec son collègue. On se plaint pas. Je veux dire : très bien, dame, merci. Et tout va bien ici aussi ! Y’a pas un chat.

La jeune femme hocha la tête. Astor était là pourtant, à l’intérieur des murs, entré à l’insu des gardes. Son instinct le lui criait.

— Il faut que je vérifie quelque chose à l’intérieur, déclara-t-elle finalement. Restez devant jusqu’à ce que je ressorte. Et quoi qu’il arrive, n’entrez pas. Compris ? Bien. Ouvrez-moi.

Les hommes obéirent malgré leur surprise. À deux, ils parvinrent à tirer le battant de fer : l’interstice suffirait à la laisser passer. Elle s’apprêtait à s’y glisser quand une idée l’arrêta. Elle se retourna :

— Qu’avez-vous comme armes, hormis vos lances ?

— Nos épées, dame. De la poudre explosive aussi, mais c’est vraiment en dernier recours… Et puis nos dagues.

— Donnez m’en une. C’est un ordre, ajouta-t-elle sèchement en les voyant hésiter.

La lame était tranchante, le manche orné d’un morceau de tissu vert et or. « Ça ne va pas du tout avec ma tenue, » pensa-t-elle d’abord, avant de lever les yeux au ciel face à cet élan de coquetterie mal placé. Au moins, l’arme n’était pas trop lourde. Elle fit un dernier signe de tête aux gardes et entra dans l’obscurité du temple.

Celui-ci était bien différent de son souvenir. Les célébrations de son enfance avaient vu la vaste salle principale bondée de croyants aux bras chargés de fleurs, chantant à pleins poumons les merveilles de leurs protecteurs. Elle se souvenait que l’on brûlait des bâtons d’encens et des huiles précieuses qui donnait à l’air même une chaude teinte ambrée. Ce soir, le gigantesque hall était désert. Seule la lune éclairait les lieux abandonnés. La poussière flottait dans ses rayons. Surtout, l’odeur des pétales en décomposition se mêlait à des relents de poussière et de fer. Pour un peu, elle aurait pu sentir l’encens qui ne brûlait plus. Chidera se dépêcha de le traverser.

« D’abord le premier étage, où vivaient les prêtres. Puis le deuxième, avec les appartements du grand prêtre et les salles de prières des grands donateurs. Puis la coupole, » se répéta Chidera en montant les marches. Maintenant qu’elle se rapprochait de son but, l’anxiété la gagnait à nouveau. Le grand escalier était jonché de débris de feuilles mortes, parfois calcinées, qui craquaient sous ses pieds. Par deux fois, elle sursauta en croyant entendre un bruit. Chidera se sentait stupide, à guetter ce qui pouvait jaillir des ombres, mais ne pouvait s’e empêcher. Le poids de sa dague la rassurait un peu ; mais pas assez.

Les statues à demi rongées par la lumière argentée la suivaient dans sa marche : les dieux fuyards la jugeaient. Des dizaines d’Andon, d’Heol et d’Ashtar l’observèrent gravir lentement les marches. Les yeux rouges de Perlez lui paraissaient plus réels que les siens, quasi-aveugles dans la demi-clarté. Elle n’osait même pas se tourner vers la haute figure de Maen. Chidera s’humecta les lèvres. Elle se força à fixer l’étage qui s’annonçait, tendant l’oreille au cas où Astor viendrait à sa rencontre. Mais elle n’entendait que le claquement de ses sandales et le frottement de sa robe contre la pierre. Par moments, les battements de son cœur pulsaient dans ses oreilles et étouffaient tout autre son. Enfin, elle atteignit la dernière marche, et détala dans les couloirs.

Elle alla à grandes enjambées jusqu’aux appartements du grand prêtre. Il fallait avancer plusieurs minutes, d’après ses espions. Or le temps lui glissait entre les doigts. Si elle s’était écoutée, elle aurait juré être dans le temple depuis des heures. La jeune femme passa devant plusieurs portes, certaines marquées de coups de haches, d’autres intactes ; elle ignora les murs nus qui jadis devaient porter des tapisseries et des tableaux. Enfin, elle s’arrêta devant la bonne porte.

Celle-ci était grande ouverte.

Chidera, le souffle coupé, observa un instant l’entrée. Puis la tension qui l’habitait disparut brusquement. « C’est donc ainsi, » fut tout ce qui lui vint à l’esprit.

La jeune femme pénétra dans la pièce et se dirigea d’un pas égal jusqu’au passage secret, ignorant les étagères vides et les quelques objets, abîmés, que les pillards avaient dédaignés. L’escalier caché ne l’était plus : lui aussi, trou béant dans le mur, lui tendait les bras. « Quelqu’un a vendu la mèche, » pensa-t-elle tandis qu’une froide détermination la gagnait. « Une fois que j’en aurais fini avec ça, il faudra que je trouve de qui il s’agit. »

Une lumière tendre illumina les dernières minutes de sa marche. Pulsant doucement, elle l’attirait jusqu’à elle. Elle se rappela les portes du temple, et elle n’hésita pas.

Chidera entra dans les quartiers des dieux.

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