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Chapitre 2 : Aux Cordes

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Par Bleiz

Dans l’atelier du charpentier, un jeune homme traçait de sa lame le dessin qu’il s’apprêtait à tailler. L’acier gravait de délicats sillons dans le bois. Son ébauche achevée, il fouilla parmi les instruments dispersés à côté de lui, hésita un moment avant de choisir sa pointe la plus fine. Alors il prit la statuette et la tourna face à lui avec mille précautions. Longue comme son avant-bras, arborant déjà de nombreux détails à la tête et au corps, elle restait sans visage. Le jeune homme la contempla, la bouche sèche et l’expression troublée, comme s’il avait eu peur de perturber sa création en faisant le mauvais geste. Il finit par la poser doucement sur la table. Il repoussa nerveusement une épaisse mèche de cheveux noirs qui ne cessait de glisser devant ses yeux et posa les coudes sur sa table de travail, courbant son imposante silhouette. Grand, les épaules larges et les bras forts, le jeune homme se pliait presque en deux pour être à la hauteur de la statuette. Puis, au bout de quelques minutes à sentir la pièce se réchauffer avec la venue du matin et à respirer profondément le parfum du bois coupé qu’exhalaient les planches nues et ses projets à demi-achevé, suspendus et rangés de toutes parts, il s’apaisa. Alors il reprit sa lame et se remit à l’ouvrage.

Il dut s’y reprendre à plusieurs fois ; son poignet tremblait dès qu’il approchait son couteau de l’ovale. Sa peau brune, plus foncée encore par le soleil de Galatéa, luisait désormais d’une fine couche de sueur. Elle perlait sur son nez droit, coulait dans sa barbe de trois jours. Lui s’en apercevait à peine : ses yeux, d’un marron tendre, ne voyaient que son travail. Néanmoins, à force d’efforts et de patience, un visage apparut sous sa lame. D’abord vint l’œil gauche, puis le droit. Un nez épaté les rejoignit. Enfin, d’un mouvement vif qui lui fit presque peur, un sourire charmeur vint le récompenser.

Il plaça la statuette dans un rayon de lumière qui coulait de sa petite fenêtre. Son cœur tambourinait dans sa poitrine. Inconsciemment, son pouce droit caressait la robe de chêne de sa création, tandis que son index gauche tenait fermement l’arrière de la tête. La bouche entrouverte, n’osant faire aucun bruit de peur de rompre le sort, Ojas examina avec attention le fruit de son travail. Quand il comprit qu’il avait enfin réussi, un sourire attendri vint illuminer son visage. Les aspérités du bois frottaient contre ses paumes comme la langue d’un chat, tout aussi râpeuses et, il en aurait juré, avec autant d’affection. La poussière ensoleillée et la sciure de bois flottaient paresseusement à travers la pièce. Tenant la statuette à bout de bras, baignant dans cet éclat ambré, il se sentit l’espace d’un instant incroyablement heureux.

Son œil exercé voyait bien les éraflures par-ci, par-là. Il n’aurait pas pu ignorer les marques qui trahissaient ses hésitations et son inexpérience s’il l’avait voulu. Toutefois, le charpentier s’accrochait au sourire de la statuette : pour un peu, il l’aurait cru satisfaite, elle aussi. Son maigre talent était enfin parvenu à représenter la déesse Perlez. Certes, la figurine ne valait pas celles de véritables artistes, mais il était trop heureux d’avoir pu représenter sa divine patronne pour s’en soucier. Perlez, protectrice des artisans, des pêcheurs et des petites gens de toutes sortes ! Mère des orphelins et gardienne des foyers ! Il lui faudrait des pigments rouges pour imiter ses yeux de rubis qui voyaient tous les dangers au-delà des mers. Il y avait une alcôve à côté de sa porte d’entrée ; il l’y placerait pour qu’elle puisse veiller sur son atelier et le quartier des Cordes tout entier.

Le jeune homme se saisissait d’un nouveau couteau de travail, réfléchissant déjà à la meilleure manière de camoufler les défauts sur la robe, quand un cri le fit sursauter :

— Ojas ! Ojas, tu es là ? Ouvre, vite!

Une goutte de sang roula sur son index. Il porta son doigt à sa bouche avec un sifflement de douleur et se leva. Il avait reconnu la voix de Jan. D’un geste, il rangea la statuette sur une étagère. Le soleil derrière lui était encore bas. Pour que son ami vienne le déranger aussi tôt, il devait être arrivé un malheur. Son cœur rata un battement.

Brusquement, le jour présent disparut. Ne resta plus que le souvenir de l’atelier en flammes. La fumée opaque remplissait sa bouche de volutes âcres. Le bois brûlait dans des crépitements infernaux. Le toit s’effondrait au-dessus de lui avec un craquement de fin du monde. Les yeux de Perlez devenaient charbons ardents et coulaient de ses yeux fraîchement taillés des larmes de sang. Et lui restait planté là, incapable d’échapper au feu rugissant.

Ojas s’arracha à l’illusion en entendant de nouveaux coups frappés à la porte. Il secoua la tête pour chasser les dernières images de l’incendie.

— Ojas, tu te grouilles oui ?!

Il courut à toute vitesse jusqu’à la porte. À peine l’eut-il ouverte que Jan le bouscula pour rentrer :

— On a un malade, s’écria l’homme en s’engouffrant chez lui.

Le charpentier s’écarta, laissant passer Maïa. Il jeta un coup d’œil aux alentours avant de refermer la porte. Ce n’est qu’alors qu’il vit la silhouette affaissée sur le dos du pêcheur.

— Par Maen, qu’est-ce qui s’est passé ? C’est qui, un des fils de Petra ?

— Non. Tu as un endroit où l’allonger ?

Ojas hocha la tête et lui indiqua sa propre chambre. Sans plus attendre, le pêcheur y alla. Ojas se retourna vers Maïa, mille questions sur les lèvres, mais déjà la jeune femme s’exclamait :

— On l’a trouvé sur la plage. Il a dû s’échouer avec la tempête de la semaine dernière… Oh, Ojas, gémit Maïa en tirant de plus en plus fort sur le ruban de sa natte. Tu crois qu’il va mourir ?

— Non, bien sûr que non, répondit aussitôt le charpentier. Il s’en voulut immédiatement de promettre l’incertain, mais continua malgré tout : Regarde, il a tenu jusqu’ici. Il va s’en remettre. Vous avez vu Calos ?

— Aucune idée d’où il se trouve, comme d’habitude, lui dit Jan en revenant vers lui à grandes enjambées. Du coup, on s’est dit qu’il valait mieux venir vers toi directement.

— Je ne suis pas médecin ! s’exclama Ojas en présentant ses mains calleuses et impuissantes.

L’angoisse le reprenait – les flammes, la fumée, les corps inertes sur le dos de leurs proches qui s’extirpaient des décombres, tout remontait à la surface avec cet inconnu qu’on déposait chez lui sans raison. Mais Jan le fixait toujours de sous ses sourcils broussailleux et lui rappela, non sans douceur :

— Gamin. Tu es représentant de quartier. C’était soit toi, soit la garde portuaire.

Ojas vacilla sous ces mots. Il avait honnêtement oublié le titre qui était désormais le sien.

Ses voisins l’avaient élu représentant des Cordes afin qu’il puisse plaider leur cause et porter leurs doléances au Conseil pourpre. Tel était le nom de l’institution née des cendres du temple : les prêtres ayant été exécutés ou s’étant enfuis, ne pouvant en aucun cas mener les affaires de la cité, les grandes familles avaient décidé de créer un Conseil capable de gérer la politique interne et de dialoguer avec les autres États. L’un de ces nobles marchands avait eu l’idée de faire participer le peuple de Galatéa à ce nouveau système : que les petites gens aient la possibilité d’assister aux débats et exposer leurs problèmes aux membres permanents des grandes familles qui se feraient alors une joie de les régler. De là venait le rôle de représentant de quartier. Or Ojas, qui ne se serait jamais proposé pour une telle mission, s’était retrouvé propulsé au poste de délégué. Pour des raisons qui lui restaient encore complètement mystérieuses, les habitants des Cordes semblaient avoir vu en lui l’homme de la situation.

Jamais Ojas ne s’était senti moins à la hauteur.

— On a pas trente-six solutions, dit Jan en se grattant le crâne. Soit on appelle la garde portuaire maintenant, et donc on prévient le Conseil pourpre de l’arrivée d’un inconnu suspect sur l’île…

— Il n’est pas suspect ! s’exclama Maïa, les cils pleins de larmes naissantes.

— Soit, poursuivit Jan en plantant son regard dans celui d’Ojas, on prévient d’abord Calos, et on voit après. C’est toi qui vois.

Ojas passa sa main dans ses cheveux. La loi était claire : tout étranger et toute activité sortant de l’ordinaire devaient être reportés au Conseil pourpre. Il n’y avait pas de soupçon trop petit. N’importe qui pouvait être un espion, désireux de sonder la stabilité de la cité-état. Or le silence du haut du temple ne pouvait être découvert. La vie et la sécurité de la cité toute entière étaient en jeu. Inconsciemment, Ojas se tourna vers sa chambre où reposait désormais l’inconnu. La porte entrebâillée ne laissait voir qu’une forme immobile déposée sur la paille. Son cœur se serra. « Ô Perlez, protectrice des plus faibles, » pria-t-il en reportant son attention vers Jan et Maïa. « Faites que ce soit le bon choix. »

— Maïa, va chercher Calos, dit-il, et le visage de la jeune femme s’emplit d’espoir. Il se trouve sans doute au bordel, près des fileuses de lin. Dis-lui de faire vite.

Elle ramassa les volants de sa robe et sortit à toute vitesse. Jan et Ojas, restés seuls, échangèrent un regard. Le jeune homme, plus haut que son ami d’au moins deux têtes, essaya pourtant de se faire tout petit. Il lâcha :

— Il est évanoui. Je ne pouvais pas le remettre au Conseil dans cet état…

— Je sais, gamin. Je sais.

Et le pêcheur se laissa tomber sur un tabouret. Ojas s’assit en face de lui :

— Qu’est-ce qui s’est passé ? Je n’ai pas vu Maïa aussi nerveuse depuis… Il passa une main sur son visage, frustré mais incapable de mentionner la chute du temple. Elle était au bord des larmes.

— Ouais, lâcha Jan en pianotant la table. Les filles étaient choquées de le trouver là.

— Tu penses… Ojas se pencha vers lui et baissa la voix : Tu penses vraiment que ça pourrait être un espion ?

— Ah ! s’esclaffa le pêcheur. Non, je ne crois pas non ! Il a pas le profil pour. Après, je suis pas expert, mais…

— Mais tu as pu lui parler, donc ? insista le charpentier, de plus en plus dérouté.

— Non, il est dans les pommes depuis qu’on l’a récupéré. Je dirais juste que… Ben, il passe pas inaperçu. Bon sang, tu aurais dû voir ça : le pauvre type, dans les vapes, le nez dans le sable et les filles qui le couvaient des yeux ! C’était… Il eut un rire incrédule. C’était bizarre.

— Elles étaient inquiètes, suggéra Ojas.

Mais Jan secoua la tête :

— Non. Enfin oui, mais… c’était juste étrange. Je te dis, il fallait le voir. Il se tut, les yeux dans le vague, jusqu’à ce qu’il claque soudainement ses cuisses et déclare : Bon, en attendant que la petite revienne, je vais te piquer un peu de vin…

— Il n’est même pas midi, dit Ojas sans le retenir.

D’un œil désabusé, il suivit le pêcheur se traîner vers le coin qui lui servait de cuisine et lui lancer par-dessus son épaule :

— Ouais, et pourtant la journée est déjà longue ! Va le voir, je te dis. Tu comprendras.

Il obéit. Le léger « pop » d’une amphore débouchée résonna faiblement dans son dos. Il leva les yeux au ciel. Peut-être demanderait-il à Calos de jeter un œil à Jan et à son foie, quand il serait ici.

Son doigt le lançait encore. Une entaille écarlate d’où perlait deux larmes rouges ornait désormais la pulpe de son index. Suçant la chair blessée, Ojas traversa le couloir et s’arrêta devant la petite pièce assombrie. Il hésita. Il essaya d’abord de se convaincre que s’il allait voir l’inconnu évanoui, c’était avant tout pour évaluer son état de santé. À peine s’était-il ainsi justifié qu’une vague de honte lui gonfla la poitrine. Les gens de bien ne mentaient pas, même pas à eux-mêmes, voilà les enseignements des dieux. Ojas dut bien reconnaître que sa curiosité était la plus forte. Il poussa la porte avec lenteur et, une fois sûr qu’il ne gênait rien ni personne, entra.

Le parquet grinça doucement sous son poids. Aussitôt il leva le pied et s’immobilisa. Quelques secondes s’écoulèrent. Dehors, un merle chantait. Il attendit un peu puis, sûr de ne pas avoir réveillé le malade, osa respirer à nouveau. Cette chambre qui était pourtant la sienne lui paraissait entièrement différente maintenant qu’un autre y reposait. La faible lumière que déversait la fenêtre prenait la place qui lui était due parmi les ombres et renversait l’ordre habituel. Elle peignait les murs de chaume de reflets inédits. Le sol craquait aux mêmes endroits que le matin même et pourtant, à cet instant, tout appartenait à l’inconnu. Même son lit, simple cadre de bois qu’il avait lui-même construit, rembourré de paille et recouverts de draps encore frais, n’était plus le sien. En valait pour preuve le bras blanc qui y reposait.

Ojas s’agenouilla en silence auprès de lui. L’inconnu était tourné vers le mur, dissimulé dans la pénombre de la chambre. Malgré ça, Ojas lui jeta un rapide coup d’œil qui le rassura : pas de sang ou de plaie ouverte. S’il y avait du mal, il était caché. Il se força à respirer lentement pour mieux entendre le souffle de l’inconnu. Au bout d’un moment, il crut entendre une légère, lente respiration. Ses épaules se relâchèrent. Il s’assit par terre et, petit à petit, son souffle se cala sur le sien. Il n’y eut bientôt plus qu’un seul et même son.

La poitrine d’Ojas se gonflait doucement. Il aspirait avec soin l’air plein de bois et de cire. Il lui plaisait de savoir que l’autre faisait de même. Le jour qui coulait de la fenêtre était encore loin du lit ; pour eux, c’était encore la nuit.

Ses yeux s’habituèrent à l’obscurité. Il retrouva le contour de la cruche au pied du lit, pleine d’eau froide, et la coupe qu’il utilisait. Les meubles retrouvèrent peu à peu leur aspect familier. Il se trouvait à nouveau chez lui. Ojas se redressa, s’étira avec un grognement satisfait. Pour un peu, il se serait endormi. Il voulut se relever et prit appui sur le sommier. Il se pencha à nouveau sur le malade – pour vérifier que tout allait bien ? Qu’il ne manquait de rien ? Ojas ne savait pas, ne savait plus. Ses yeux s’étaient posés sur l’inconnu et le reste du monde avait disparu.

Tout ce qu’il y avait de mots en lui mourut. Son esprit n’était plus qu’un espace blanc, vide de pensées, de souvenirs. Il était entièrement tourné vers le jeune homme : tous ses sens se consacraient à lui. Ne pas l’avoir regardé auparavant lui parut folie ; sa vue emplissait ses yeux, son cœur, tout son être. Il allait du brouillard à la plus complète lucidité : la soie noire en auréole autour de son visage, la paille qui devenait plus fraiche parce qu’il s’y trouvait, le blanc des draps fatigués qui enserraient ses épaules et qui pâlissaient en comparaison de la douceur laiteuse de sa peau. La chambre n’était plus plongée dans l’obscurité. L’inconnu était la lumière.

Ojas inspira brutalement une grande bouffée d’air. Il tremblait, il le sentait, voyait ses mains fébriles s’accrocher au cadre de bois. Toutefois ce corps aurait aussi bien pu être celui d’un autre. Ojas n’était plus que l’infime vibration qui tirait sur les draps quand l’inconnu respirait, le parfum de fleurs et d’eau salée qu’il ne décelait que maintenant, le froid que dégageait cette main abandonnée au sommeil, si proche de la sienne et pourtant inatteignable.

Avec mille prudences, le charpentier se releva, les yeux rivés sur l’étranger. Il recula à pas lents jusqu’à ce que son dos touche le mur. S’éloigner était un déchirement. Il ne pouvait pourtant pas rester auprès de lui plus longtemps. Son sang bouillonnait sous sa peau. Son cœur galopait avec la puissance de dix chevaux. Il sentait le parquet sous ses pieds et la chaume contre ses omoplates ; alors pourquoi avait-il l’impression de voler ? Le brun de la pièce disparaissait sous le bleu du ciel et l’encre de ses cheveux, sous le coton des nuages et le rouge de ses lèvres. Son cœur tambourinait contre ses côtes. Il voulait s’enfuir et ne jamais partir tout à la fois. Ojas sentit sa gorge se nouer, s’étrangler de ces émotions qui naissaient si brutalement, tombaient pêle-mêle et envahissaient chaque parcelle de lui-même. La peur monta à son tour. C’était trop, trop, trop nouveau, trop étrange, trop impossible, il fallait qu’il sorte !

Le charpentier se retournait pour s’échapper quand la silhouette de Jan apparut dans l’entrebâillure de la porte. Les bras croisés, il regardait le malade en faisant la moue.

— Pauvre gosse, toujours dans les vapes. Il doit avoir ton âge, pas plus. Bon sang, mais à quoi on les paie, ces damnés gardes ? Même pas capables de nous prévenir quand un type passe par-dessus bord !

Ojas hocha la tête. Sa gorge sèche l’empêcha un instant de parler. Il déglutit, toussa, avant de parvenir à murmurer :

— S’il manquait un passager dans un des derniers navires venus, on en aurait entendu parler. Mais ils auraient dû le voir depuis le port, s’il était proche de vos coins à pêche. Ils l’auraient manqué ?

— M’étonnerait qu’à moitié. Avec ce qu’ils boivent… Pourtant tu m’connais, je suis le dernier à juger là-dessus ! Mais vu les circonstances, c’est juste pas tenable.

Ojas acquiesça. Le dos tourné au lit, face à son ami, il reprenait petit à petit contenance. Les mots de Jan faisaient revenir le monde extérieur à l’intérieur de la chambre.

Ojas n’était pas sûr d’aimer ça.

Jan soupira, revenant au jeune homme étendu et inerte.

— Sérieusement, regarde-le. Il est plus beau que ma femme. Qu’est-ce qu’il fait ici ?

Presque malgré lui, Ojas chuchota :

— Je n’ai jamais vu quelqu’un de pareil.

— Oui, les filles disaient ça aussi, dit Jan en lui lançant un coup d’œil moqueur.

— Non ! s’exclama Ojas. Ses joues le brûlèrent, et le regard goguenard de son ami n’aidait pas. Je veux dire… Tu penses qu’il vient d’où ?

Jan haussa les sourcils, se gratta le menton. Ojas profita de son silence pour sortir de la chambre et retourner dans le couloir. Il le regretta aussitôt : l’odeur de fleurs et d’océan était restée auprès du lit. Jan le rejoignit dans le couloir et finit par déclarer :

— Il me rappelle certains visiteurs d’Atern, du temps où ils avaient encore une flotte. Il a un peu leur tête… mais va savoir.

— Atern ? répéta Ojas, confus, avant de réaliser : tu veux dire Ludu.

— J’ai dit Atern parce que je voulais dire Atern, assena Jan en se tournant vers lui. C’est pas parce que l’Empire l’a renommé après y avoir planté ses griffes qu’on doit les appeler comme ça nous aussi.

— Tu vas t’attirer des ennuis, dit simplement Ojas.

Les sourcils broussailleux du pêcheur tracèrent une ligne mécontente. Déjà sa bouche se tordait pour lâcher une de ces diatribes dont il avait le secret, quand ils entendirent la porte d’entrée claquer et Maïa s’écrier :

— Le docteur est là !

— Oui, oui, pas la peine de hurler, la rabroua une voix rauque.

Calos, sacoche à la taille et canne à la main, pénétra dans la maison en marmonnant dans sa barbe. Âgé par les excès plus que par les années, ses yeux pâles roulaient sous ses paupières tombantes et examinaient l’intérieur de la maison avec curiosité. Ojas soupira de soulagement à sa vue. Jan, lui, s’écria aussitôt :

— Tu as fait vite. Le gosse a eu le temps de mourir dix fois. Record battu !

— Merci d’être venu, Calos, s’écria Ojas en allant serrer la main du vieil homme et le conduisant jusque dans la chambre. Il respire plutôt bien, mais il ne se réveille pas. Je n’ai pas vu de blessure à la tête…

Il s’empressa de récupérer un tabouret, rangé dans un coin de la pièce, et de le présenter à Calos qui s’y assit bon gré, mal gré.

— Maïa m’a expliqué la situation, le coupa le docteur. Il massa ses genoux noueux avec une grimace, puis, sans autre forme de procès, balança sa sacoche sur le lit. Je vais regarder ça de plus près, conclut-il, couvrant le hoquet choqué de Maïa.

Ojas et Jan grimacèrent. Les manières de Calos laissaient à désirer, mais ses soins étaient sans égal. Ses gestes assurés et rapides en étaient la preuve. Jan, Ojas et Maïa se mirent en retrait pour mieux le laisser faire. Ses ongles longs grattèrent ses cheveux épars tandis qu’il jetait un regard incisif à son patient. Il écouta la respiration de l’homme évanoui, prit son pouls, vérifia sa température. D’un grand geste, il retira les draps et examina chacune des coupures sur ses jambes et sur son ventre. Ojas garda les yeux résolument baissés jusqu’à ce que Calos le recouvre à nouveau.

— Alors ? demanda-t-il tandis que le médecin rangeait ses instruments. Qu’est-ce qu’il a ?

— Il va aller mieux ? s’écria Maïa, les mains tordues d’angoisse.

— M’est avis qu’il a bu un peu trop la tasse. Sa respiration n’est pas gênée, c’est bon signe. Il ne doit pas y avoir d’eau dans les poumons. Garde-le au chaud : il ne tardera pas à refaire surface…

— C’est tout ? demanda Ojas alors que Calos se levait. Pas de concoction à préparer, pas de poudre à avaler ? Juste de la chaleur ?

— Écoute, mon garçon. Il n’a rien de cassé, il n’a pas de fièvre. Il dort comme un loir ! Il a une chance de pendu, ça arrive. Mais si tu insistes, et il eut un sourire vorace, je peux te passer une tisane de ma spécialité. À bon prix, s’entend.

— Ça ira, s’écria Jan en le prenant sans ménagement par le bras. On ne va pas te retenir plus longtemps, tu dois être débordé.

C’est alors qu’une grande clameur se fit entendre. Tous s’immobilisèrent. Des éclats de voix retentissaient, des gens couraient et tambourinaient aux portes. Mais Ojas entendait surtout ce qu’il n’y avait pas : pas de hurlements, pas de détresse, pas de combat. « Pas de feu, » pensa-t-il malgré lui. Ojas contourna ses amis encore pétrifiés et courut jusqu’à l’extérieur.

La rue grouillait de gens. Il y avait une trentaine de personnes, tous voisins, réunis en petits groupes, discutant avec énergie. Il scruta la foule jusqu’à ce qu’une femme le remarque. Elle s’approcha de lui, pâle. Ojas désigna l’agitation et demanda :

— Myra, qu’y a-t-il ?

— Ils sont là, dit-elle à voix basse. L’Empire est là. La garde a repéré les bateaux de la délégation.

— Déjà ? murmura-t-il en se tournant vers l’océan.

Les clameurs du port lui semblèrent brusquement plus fortes. Il plissa les yeux, essayant de déceler les navires qui se rapprochaient. Sans qu’il ne l’ait réalisé, Jan, Maïa et Calos l’avaient rejoint.

— Ça y est, murmura Ojas par devers lui. Ça commence.

— Qu’est-ce qui va se passer, maintenant ? demanda Maïa dont les doigts agrippaient à nouveau le ruban de ses cheveux.

— Les grandes familles vont les accueillir, et le Conseil pourpre va préparer le nouveau traité de paix, répondit Ojas sans cesser de scruter l’horizon. Ils ne vont pas les laisser se balader, crois-moi.

Il finit par se tourner vers elle et vit ses yeux écarquillés, sa bouche formant un « o », comme un cri retenu à grand peine. Pour elle, il sourit et ajouta :

— Ils ne resteront pas longtemps. Quelques semaines, tout au plus.

— Des semaines ? s’étrangla la jeune fille.

Ojas acquiesça et continua de sourire avec toute l’assurance dont il était capable. Il lui serra l’épaule. Elle tremblait sous sa main.

— Ça va aller. Ça va aller, répéta-t-il à la ronde. Les conversations s’éteignirent pour mieux l’entendre. Rappelez-vous : tout est normal. On en a déjà parlé. Faites comme d’habitude. Allez !

La foule se dispersa dans un murmure. Ojas les regarda partir les uns après les autres, entendit vaguement ses amis lui dire au revoir. Il resta le dernier dans la rue désormais déserte. Seul, il faisait face aux trois points noirs qui se dirigeaient vers le port.

Il ignorait combien de temps il était resté planté là, à sentir le vent lui fouetter le visage et les sangs. Il lui portait l’odeur de la marée, et ce goût d’iode et de sel le rasséréna quelque peu. Ce parfum lui en rappela un autre, et il sut qu’il devait rentrer.

Il fit demi-tour, passa devant l’alcôve vide près de sa porte d’entrée. Il repensa à la statuette qui l’attendait dans son atelier. Perlez, de là où elle se trouvait désormais, avait-elle vu la délégation de l’Empire des Landes arriver ? Si l’ambassadeur et les siens débarquaient sans que les dieux ne reviennent, cela voulait-il dire que l’Empire voulait vraiment la paix ?

Ojas referma la porte derrière lui. À l’horizon grandissaient les navires aux voiles cousues de fleurs dorées.

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