Ils gravirent les marches glaciales. Leurs souffles ricochaient dans l’escalier en colimaçon. L’obscurité les enveloppait, et Mirage en était soulagé. « Nous allons entrer, chercher, trouver et repartir immédiatement, » se dit-il en prenant appui sur la paroi humide. « Il n’y aura sans doute rien d’évident, rien de dissimulé dans les chambres. S’il y a un indice, soit il sera trop gros pour que les soldats aient compris de quoi il s’agit, soit suffisamment bien caché pour qu’aucun humain ne le trouve. » Il s’accrochait à son plan, le retournait dans tous les sens, l’étudiait sans aller nulle part ; n’importe quoi pour ne pas penser à cet horrible tunnel dans lequel ils se trouvaient.
Enfin, un rai de lumière apparut : horizontal et proche des marches, sous une porte qui devait donner accès à ce qu’il était venu chercher. Son estomac se tordit violemment et il ralentit le pas. À nouveau, son corps devenait lourd et difficile à mouvoir, sa bouche s’asséchait. Il eut brusquement envie de hurler.
— Mirage ? chuchota Ojas dans son dos. Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je ne veux pas y aller.
L’écho de sa voix se répercuta tout autour d’eux. Mirage se sentit à l’étroit dans ce son étranglé.
— Ah, fit Ojas. Moi non plus.
Ils restèrent un moment ainsi, Ojas une marche derrière Mirage, contemplant silencieusement ce qu’ils s’apprêtaient à faire. Jusqu’à ce que le charpentier ne dise :
— Mais on doit y aller, non ? On n’a pas d’autre choix, si on veut retrouver les dieux.
— C’est vrai, concéda Mirage. C’est vrai, répéta-t-il avec plus d’assurance.
Il se redressa, rajusta la cape sur ses épaules. Il gravit les dernières marches. Sa main trouva la poignée sans peine. Il n’hésita qu’un instant. Puis il poussa la porte et les quartiers des dieux déversèrent leur lumière sur les deux hommes.
La rotonde leur tendait les bras. Mille milliers de cristaux s’étalaient sur le sol, les murs, le plafond, dansaient avec les peintures du ciel nocturne et de plantes si réalistes qu’elles paraissaient jaillir du marbre. Leurs feuilles étaient en or et leurs fruits étaient des rubis et des opales, chatoyant sous l’éclat de cristaux qui n’existaient nulle part ailleurs. Du bleu tendre, du rose pastel, du mauve, du vert des steppes, du blanc d’étoile recouvraient la pièce et l’éclairaient. Une large fontaine en son centre coulait une eau pure : son chant était doux.
Mirage sentit poindre des larmes au coin de ses yeux.
Ojas, tombé à genoux devant ce spectacle, restait bouche bée. Il dévorait la beauté des lieux avec une admiration sans borne.
— Par Maen, souffla-t-il. Que c’est beau !
Et pour une fois, Mirage ne le contredit pas.
« Reprends-toi, » s’admonesta-t-il. « Tu sais pourquoi tu es là. »
— Mirage, je ne sais pas si je vais pouvoir pénétrer dans les chambre des dieux, dit tout à coup Ojas en se relevant. C’est trop… Je ne peux pas, tu comprends ?
— Ne t’en fais pas. Ce ne sera pas nécessaire.
Jamais les dieux n’auraient laissé de trace de leur départ dans leurs chambres. Quand bien même ils l’auraient fait, les prêtres auraient tout effacé. Non, si indice il y avait, il se trouvait ici même, dans la rotonde, invisible aux non-initiés. Mirage s’avança vers la fontaine. L’eau gargouillait faiblement, les jets coulant de la bouche de poissons de pierre. Les nénuphars flottaient paresseusement, leurs pétales perlés par l’eau tombante. Sous leurs feuilles transparaissait une mosaïque colorée.
Oui, si ç’avait été lui, Mirage aurait glissé un indice à cet endroit même.
Il retroussa son pantalon jusqu’aux genoux et grimpa dans le bassin, grimaçant quand l’eau froide éclaboussa ses mollets.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Chut !
La colonne centrale ne sonnait pas creux quand il tapait dessus. Aucun carreau ne se décela quand il appuya dessus avec ses orteils dans tous les sens. Il traça le pourtour du grand bassin, puis de la petite coupole où rebondissait l’eau, sans succès. Il se mit sur la pointe des pieds : tous les jets fonctionnaient, bien que la pression soit faible. Ses joues et son front étaient désormais largement éclaboussés, et il dut plaquer ses cheveux en arrière.
À première vue, il n’y avait pas d’anomalie. Il restait pourtant persuadé d’avoir raison. Fermant les yeux, il se mit à toucher les poissons de pierre. Le marbre était lisse sous ses doigts, et presque aussi froid. La coupe était parfaite, du travail de maître : il ne discernait aucune aspérité. Ses mains suivirent l’échine dressée de la première bête, sentirent les écailles tracées sur ses flancs contre ses paumes. Son ongle cogna contre une paupière : le son lui revint curieusement aigu.
Mirage rouvrit les yeux. « Trouvé. »
S’aidant de ses coudes, il se fit aussi grand que possible et gratta la pierre. Au fond de cet orbite vide, à peine visible, se trouvait ce qu’il cherchait, il en aurait juré.
Son doigt buta contre quelque chose.
— Donne-moi une tige.
— Une quoi ?
— Tu as bien amené des outils, non ? Donne-moi quelque chose de fin et de crochu, vite !
Ojas s’exécuta. Bien qu’il n’ait pas pensé à ramener le nécessaire à un cambriolage, ses poches étaient toujours pleines de bric-à-brac. Il fouilla dans l’une d’elles et en sortit une fige tige de fer. Il tordit son extrémité en hameçon et la lui tendit. Ainsi paré, Mirage se remit au travail. Peu de temps après, le bout de métal perça ce qu’il avait déniché. Mirage tira d’un coup sec : à son extrémité se trouvait un morceau de papier, sagement plié en quatre.
Mirage et Ojas échangèrent un regard. Jetant la tige au charpentier, Mirage entreprit de le déplier.
— Il y a un message, pas vrai ? demanda le charpentier en voyant que Mirage, les yeux fixés sur la feuille, ne disait rien.
— Oui.
— Lis-le. Lis-le à voix haute.
Mirage le dévisagea, hésita, avant de s’exécuter :
« Frères, quand vous lirez ces mots, nous serons partis. Mes visions sont claires : vient une menace face à laquelle nous sommes désarmés. Ashtar est avec moi : son cœur se brise et sa souffrance est trop grande. Ne craignez pas pour nous. Restez en sécurité ou venez nous rejoindre. Nous rentrons chez nous.
-P. »
La calligraphie avait beau être nette, le message avait clairement été écrit à la hâte. Ce « P » en signature, ce ne pouvait être autre que Perlez, n’est-ce pas ? Mirage tombait des nues. Ainsi, elle avait eu des visions d’une menace imminente ? Était-ce cela qui aurait poussé les autres à partir à sa suite ? Et cette menace, que pouvait-elle être ? Le souvenir de la chimère s’imposa à Mirage. Le monstre était-il si puissant que les dieux de Galatéa ne puissent lutter contre elle, même tous ensemble, ou la menace venait-elle d’ailleurs ?
Soudain, il entendit un bruit derrière lui. Un souffle rapide, étranglé. C’était Ojas, qui avait écouté chaque mot, était resté suspendu à ses lèvres jusqu’à ce que le silence confirme qu’il n’y avait rien de plus. Ojas, qui se tenait désormais à côté de lui, le visage noyé de larmes, brisé au-delà des mots. Il pleurait silencieusement : seule sa respiration haletante avait alerté Mirage. Celui-ci le dévisagea, complètement stupéfait par l’incroyable tristesse qui déchirait les traits du charpentier. Il sortit avec précaution de la fontaine sans le lâcher des yeux. Il s’approcha de lui ; l’autre continuait de fixer l’endroit qu’il venait de quitter.
— Ojas… ?
— Chez nous ? parvint à lâcher Ojas en levant ses mains impuissantes. Mais c’est ici, chez nous !
Son grand corps trembla. Son dos se courba sur lui-même, et un cri étranglé s’arracha à sa gorge. Les larmes coulaient en torrents. Il plaqua subitement une main sur sa bouche – et Mirage comprit qu’il ne voulait pas, malgré tout, perturber le silence des lieux. L’eau de la fontaine couvrait sa voix, mais Mirage était près, si près. Il entendait le frémissement qui s’échappait de ses lèvres à chaque inspiration tremblante.
Mirage le regarda tomber à genoux. Ses épaules étaient secouées de pleurs, son visage avait disparu derrière un rideau de cheveux. Quelque chose dans sa poitrine se tordit à la vue de cet homme qui pleurait ouvertement à ses pieds. Une étincelle s’alluma en lui.
Il mit un genou à terre et plaça une main sur le dos d’Ojas – l’omoplate tressautait sous ses doigts, brûlante de vie, la chair sous le tissu – quand soudain, le charpentier s’exclama d’une voix rendue presque incompréhensible par les larmes :
— Ashtar… ! Ashtar a le cœur brisé ? L’Amour souffre ? Maen, grands dieux, faites que ce ne soit pas vrai. Pitié !
L’étincelle dans la poitrine de Mirage dansa, grandit. Mirage voyait Ojas avec une acuité qu’il n’avait pas eue depuis qu’il avait émergé de la mer. Il s’imposait à ses yeux, effaçait le reste ; ses lourds cheveux noirs qui tombaient de ses épaules, les mèches humides de ses pleurs, son nez droit qu’il distinguait derrière ses grandes mains tremblant convulsivement, les iris bruns et les cils gonflés de larmes… Il ne lui avait jamais paru plus réel.
— Tes dieux t’ont trahi, demanda le jeune à mi-voix, et tu pleures pour eux ?
— Mais tu ne comprends pas ? s’énerva brusquement Ojas. Je les aime !
Qu’il était beau, ses yeux injectés de sang, brillant comme des lacs, ses lèvres rouges d’avoir été mordues ! Il retomba dans son chagrin.
L’étincelle dans le cœur de Mirage s’embrasa.
Toutes ces lumières autour d’eux, toutes les merveilles préparées pour le plaisir des dieux, tout disparaissait. Mirage était tout entier tourné vers Ojas. « Un amour aussi grand doit pouvoir aimer même quelqu’un comme moi. » Il était transpercé de la tête aux pieds par cette révélation.
Ses bras vinrent entourer Ojas. Surpris d’abord, il se laissa finalement faire. Il s’effondra dans ses bras.
— Ne pleure pas, murmura Mirage en le serrant contre lui. S’il te plaît, ne pleure pas. Je suis là.