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La justice des cadavres

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article 881
Par Sim

Oragésie 3611, Viceris

Dyclan

La sensation des serres – des ses mains sur mes épaules. Je suis tenu. Elle ne me lâchera pas.

Pia et Mia se balancent au bout de leur corde.

Ce n’est pas réel. Autour, les gens hurlent les uns contre les autres. Personne n’est d’accord sur leur sort. Ils sont morts à cause d’idées. Des idées différentes des idées des autres. Quelque chose de neuf que j’apprends aujourd’hui. Les idées sont aussi dangereuses que les becs, les couteaux, les serres, les griffes, les cordes, les cornes, les crocs, encore plus subtiles que le venin. Les idées retournent les autres contre nous.

Les idées tuent.

Ce n’est pas juste !

La mort n’est jamais juste pour les victimes. Toute cette peur, et toute cette peine, je dois les contenir.

Les faits.

Je suis incapable de me nourrir seul. Je n’ai plus de parent pour m’apprendre à voler. C’est un vrai danger. Comment vais-je apprendre à voler ? Où va-t-on nicher ?

Fixe les cadavres de mes parents. Des corps rigides, des yeux exorbités, des veines saillante, le teint violacé. Ils balancent de s’être débattus lorsqu’ils étaient encore vivant.

Perchée sur la potence, Aarka cri autant que la foule : N’approchez pas ! N’approchez pas !

Sur les toits, ils répondent : Ils sont morts, de toute façon, ils sont morts ! Même justice pour tous les cadavres. Froideur s’en vient. Leur viande, nous en avons besoin.

Aarka s’agite plus fort, mais elle est toute seule et ils sont tout un vol. Et c’est la justice des cadavres, ils ont raison. Mia me le disait : un cadavre doit toujours servir. On regrette la merveille d’un corps vivant, mais conserver un corps ne ramènera rien : ni le mort, ni les souvenirs. Il faut que le cadavre serve pour vivre encore. C’est la justice des cadavres.

Ce n’est pas juste…

Ce n’était que des idées… Ils n’ont pas fait de mal !

On n’a rien fait de mal !

Pour eux, ces idées étaient mal.

Mais elles ne l’étaient pas !

Elles n’était pas mal pour nous !

J’essaie de tenir ma peine à distance. Je sais que j’ai raison, que l’injustice qui m’est faite est réelle, ces émotions me débordent, trop fortes… Mais je dois m’étouffer les mains de garde nordique me tiennent : je suis un orphelin sauvage à enfermer. Une larme, et c’est moi que les idées tueront.

Le premier du vol se lance. Aarka pousse un cri de colère en le repoussant.

/ Justice des cadavres ! plaide-t-il.

/ De ma nichée ! De ma nichée ! se défend Aarka.

Un deuxième, un troisième. Sur l’épaule de Pia, un autre se pose et lui regarde les yeux. Ils vont les lui becqueter. Aarka croasse plus fort, bat férocement des ailes noires pour les chasser.

Mes parents ne sont plus que des objets.

Détourne les yeux !

Des cadavres, fixe-les. Ce pourrait être moi qui les dévore.

Je suis perdu entre mes deux instincts.

C’était leurs amis !

Les traîtres ! À peine mort, qu’ils leur bouffent les yeux !

Repousse-moi. Ma peine est trop virulente. Une larme coule sur ma joue. Je prends garde à ne pas en verser d’autres. Les gens de la foule sortent leurs poings. Les idées deviennent tangibles. Les désaccords sont saisissables. Je commence à comprendre.

Avec Aarka, là-haut qui se débat, et qui ne peut rien contre le reste du vol. Ils vont la tuer si elle reste là. Son idée d’une autre justice des cadavres va la tuer.

Je ne veux pas regarder.

Cette perspective d’être encore plus seul que je ne le suis déjà… je sanglote : « Arrrr… Ortaaaar… (Arrête…) » comme je maîtrise encore mal cette langue. Mais Aarka ne m’entend pas : les gens, le vol, ses émotions à elle…

Je baisse les yeux, serre les mâchoires et je croise les yeux tout clair et tout écarquillés de Sisko. Il secoue la tête, désolé. Près de lui Evaldi essaie de dire à Aarka d’arrêter de défendre les cadavres de mes parents. Evaldi n’est pas très discret, les gens vont finir par remarquer que lui aussi parle aux corbeaux.

Et puis, oui, les gens remarquent.

Ça me soulève le cœur.

La même idée a tué mes parents.

Le vol se déchaîne sur Aarka, le sang coule dans la foule, des plumes noires et grises s’échappent dans le vent. Evaldi est saisi par la garde, se met à hurler ; Aarka tombe, les plumes ébouriffées. Elle croasse en désespoir, cloué sur le plancher aux pieds de mes parents. D’autres se jettent sur elle, l’attaque à coups de griffes et de becs. D’autres encore se mettent à la défendre. Je ne comprends plus ni les humains, ni les corbeaux.

Je veux juste sortir de cette violence et qu’on arrête de tuer ceux que j’aime parce qu’ils ont une idée différente des autres.

Les mains se resserrent autour de moi, et me tirent en arrière.

J’ai le temps de voir Sisko disparaître dans la foule.

Traître.

Au moins, l’idée survivra avec lui.

Mon idée. Mon espoir.

Notre liberté d’être, disait Mia.

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