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III - Cette histoire que plus personne ne voulait entendre

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Par Kitsune

III

C E T T E     H I S T O I R E     Q U E     P L U S     P E R S O N N E

N E     V O U L A I T     E N T E N D R E

Les vents ont soufflé

Les souvenirs et les feuilles —

Tout est envolé.

D’aucuns disaient qu’il ne fallait pas croire tout ce que colportaient les voyageurs, et dans un pays riche de contes et de légendes tel que Hinode, il aurait été difficile de les contredire. Chaque ville, chaque village, avait son lot d’histoires toutes autant vraies que fausses. Cela commençait souvent par une simple rumeur qui n’en finissait plus de grossir et grossir, tant et si bien qu’elle s’en allait conquérir les oreilles et la bouche de tout inconnu qui l’entendait, la déformait. Puis bien vite on se lassait, et une autre venait prendre sa place comme si de rien ne fut.

Mais l’histoire à laquelle la jomō pensait, n’était pas de celles-ci.

Elle était de ces récits qui étaient parvenus à faire le tour de tous l’empire, à bousculer le commun comme la noblesse, à susciter autant la curiosité que l’effroi.

Une histoire de souffrance et de sang.

Il était une vieille femme, dans la région de Yobu, renommée pour la fabrication de peignes kanzashi qui agrémentaient les coiffures des plus belles dames de l’empire.

Un jour qu’elle se fournissait en buis comme à l’ordinaire, elle fut attirée par un petit morceau d’une essence qui lui était inconnue. Sa couleur profonde et ses veines marquées lui plurent tant que le marchand le lui donna, trop petit qu’il était pour servir à qui que ce fut d’autre.

Ainsi, convaincu d’en tirer quelque chose, s’attela-t-elle toute la nuit jusqu’au lendemain.

De ce bois mystérieux, elle obtint le peigne le plus magnifique qu’elle eut jamais sculpté de sa vie. Et quand un courant d’air en frôla la surface, s’élevèrent quelques notes tout en délicatesse.

Face à ce prodige, elle se laissa aller à un instant de poésie.

De mes mains ridées —

J’ai transcendé la beauté

D’un morceau de rien.

La vieille femme vendit ce kushi chantant à un beau jeune noble et en tira fortune. Hélas, elle n’en profita jamais, car quelques jours plus tard, on la retrouvait au bas d’une échelle de laquelle elle avait chut.

Contes des gens du commun

Anonyme

Recueil d’anecdotes

À partir de cette nuit et dans cet incendie qui dévora l’établissement de paris clandestins et ses occupants, la malédiction lancée par Kisara lia le destin de tous ceux touchant le bois de son hikayō à ses esprits vengeurs. Les shinitsune s’étaient alors lancés sur les chemins des différentes provinces de l’empire.

De nuit en nuit et de loin en loin, ils se sentaient irrémédiablement attirés par ce qu’il restait de la magie de l’arbre, par l’écho de son chant et l’éclat de quelques lucioles, comme tout autant de signes les menant vers leurs futures proies.

Les trois créatures se mouvaient dans l’obscurité, leur pelage de ténèbres se mêlant aux ombres les plus épaisses. Et les jours les plus sombres, on ne devinait de leur présence que par l’étrange silence qui pesait soudain sur toute la nature environnante.

Il était un capitaine, originaire de la province de Tsumāshi, qui allait de port de port pour acheminer des marchandises venues des quatre coins de l’empire.

Un jour, il fut engagé pour transporter, plus au sud, des pièces de charpentes à emboîtement kigumi destinés à un temple. Il fallut toute une soirée pour que son équipage chargeât la cargaison, et à l’aurore, malgré une épaisse brume qui recouvrait l’océan, le navire largua les amarres pour un trajet qui devaient durer trois semaines sans escale. Mais dès la troisième nuit, les marins commencèrent à avoir le sommeil agité. Et au bout de la première semaine, tous souffraient de violent délires nocturnes. Ils se réveillaient dans les hurlements et la sueur, le corps marqué de plaques et de griffures.

Le capitaine accusa la présence de nuisibles, mais il eut beau les chasser lui-même au milieu de la cargaison, rien ne changea et, bien vite, lui aussi fut toucher par le même mal alors que les premiers marins mourraient. Face à l’urgence, il décida d’écourter le voyage et de regagner la côte.

Et au cours de la nuit qui suivit, bien qu’en proie à une profonde folie, il écrit ces quelques mots :

Souffles et embruns

Font remonter de la mer

Vagues de démons.

Le bateau parvint à rejoindre la baie de Mīkikan, mais de son équipage, il ne restait que des cadavres grignotés par les rats.

Contes des gens du commun

Anonyme

Recueil d’anecdotes

Si les premiers décès passèrent pour des fatalités naturelles, au fil des mois devenue années, ils se firent de plus en plus nombreux et de plus en plus suspects. De quelques cas disséminés à travers l’empire, on commença à enregistrer la disparition de familles entières dans les registres de certaines provinces.

Mais quand le bureau des taxes d’Odai découvrit un village entier sans plus aucune âme qui vive, la peur gagna très vite les régions voisines.

Il était un petit vieux et une petite vieille qui tenaient ensemble un commerce de baguettes. Lui travaillant le bois et elle tenant la boutique, ils menaient une vie simple rythmée par le labeur bien fait.

Un jour, on leur livra par erreur un autre bois que celui de prunier qu’ils utilisaient traditionnellement. La vieille encouragea son époux à exiger qu’on le lui échangeât, mais le vieux, qui n’aimait jamais se plaindre, refusa devant la très belle qualité du bois.

Paire après paire, le vieux et la vieille furent vite très fière devant la beauté de leur ouvrage. Sans surprise, elles furent très appréciées pour leur solidité et leur incroyable douceur, si bien qu’un érudit de la région en passa une commande pour toute sa maisonnée. Et quand il vint lui-même les récupérer, il fut subjugué par l’incroyable brillance de la laque appliquée à leur base, car jamais il n’avait vu de bois prendre une tel éclat.

Pris par l’émotion, il déclama un haïku :

Les yeux grands ouverts —

J’ai confondu mes hashi

Avec le soleil.

Le soir, le petit vieux et la petite vieille s’endormirent plus heureux que jamais en remerciant le ciel pour ses bontés. Mais depuis le lendemain, le commerce garda ses volets clos.

Contes des gens du commun

Anonyme

Recueil d’anecdotes

Les rumeurs qui s’ensuivirent n’eurent que faire des distances.

Elles s’accrochaient aux voyageurs, aux marchands et aux vagabonds qui parcouraient des ri³³ et des ri pour se rendre d’une ville à l’autre. Elles profitaient alors d’un marché, d’une auberge ou des abords d’une rivière les jours de lessive pour se glisser au creux d’oreilles bien curieuses et – même si elles n’osaient l’avouer – avides d’un peu d’animation.

Dans le Daien, on disait que des brigands sans foi ni loi semaient la mort sur les routes du Kubi. De Mihiza jusqu’à Kokoro, on croyait qu’une épidémie se rependait depuis les côtes du Kyōsoku. Mais dans le Tomenchishō, on murmurait que d’étranges chiens sauvages parcouraient la campagne nocturne de Shihiro.

Il était un homme que tous disaient fou suite à la perte de son épouse et qui s’était isolé de tous, rongé par le remord de chacun des instants qu’il avait préféré passer avec une autre quand elle vivait encore. Ainsi errait-il depuis, dans les champs et les rizières autour de son village natal, ne parlant plus qu’à la nature et aux oiseaux, toujours en tanka, en hommage à la poétesse qu’elle avait été.

Un soir qu’il rentrait tard d’une de ses divagations, il aperçut trois masses sombres se déplacer à toute vitesse dans les hautes herbes. Il se hâta pour rentrer chez lui et trébucha sur ce qu’il prit pour un rocher. Quand il réalisa qu’il s’agissait d’un corps, il s’élança jusqu’au village en hurlant :

Dans l’obscurité

J’ai vu courir les ténèbres

Sombres malebêtes

Mais jamais je n’aurais cru

Qu’il eut s’agit de la mort.

Depuis lors, il sentit le poids des regards toujours plus mauvais des habitants qui l’évitaient, médisaient voire l’injuriait à son passage.

Ainsi plus malheureux encore qu’il ne l’était, il retourna à l’endroit où les ombres avaient donné la mort, espérant les appeler à lui. Là, les herbes avaient repris leur place et il ne trouva qu’un éventail taché de terre et de sang. Mais quand il l’ouvrit, il ne put retenir sa surprise.

Le sensu s’éploie

Entre mes doigts frissonnants —

Sur le papier

Se dévoilent à mon esprit

Branches de prunier en fleur.

Au petit matin, on retrouva son corps déchiqueté dans un champ.

La paix figée sur son visage.

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Anonyme

Recueil d’anecdotes

Les poèmes et les chansons s’emparèrent du récit des trois bêtes. D’aucuns les disaient envoyés par les Oni pour plonger le pays dans le chaos, d’autres comme un avertissement des Kami destiné à l’impératrice. Et dans tout Hinode, on se mit à voir ces créatures parcourir la nuit pour se repaître des malheureux qui s’y hasardaient. Où que l’on allât, il y avait toujours un homme pour leur avoir échappé de justesse, une femme pour les entendre roder autour de chez elle, des enfants pour rentrer jambes à leur cou en hurlant être poursuivis. Mais personne encore n’avait réellement vu les shinitsune.

Jusqu’à une nuit sans lune. Quelque part dans le Seisanjo.

Il était un moine qui vivait en ermitage dans un temple niché au milieu des montagnes et qui consacrait sa vie au culte de la déesse ensommeillée, Ōnerume.

Une fin d’après midi qu’il balayait des feuilles sous l’imposante cloche du shōrō, un homme se présenta pour prier avant de demander abri pour la nuit. Bien que surpris de la présence d’un voyageur en ces lieux si reculés, le moine lui offrit de bon cœur un repas chaud et une paillasse. Et quand il voulut savoir ce qu’il l’amenait dans ces parages, l’homme lui avoua :

J’ai abandonné

Toute une vie de lettré —

Maudit par les dieux

Pour avoir idolâtré

Petite effigie de moi.

Ce faisant, il tira d’une de ses manches, soigneusement enveloppée, une petite statuette en bois dont la ressemblance était des plus troublantes. Tout en la rangeant, il supplia le moine de réciter pour lui les kyō sacrés d’Ōnerume dans l’espoir d’être sauvé ; il accepta, la soirée s’attarda, et le voyageur, trois jours de plus, resta.

Le quatrième soir, l’homme remercia le moine pour tous ses bienfaits et, traversant le sōmon qui marquait l’entrée du temple, lui adressa comme dernières paroles :

 

Les Cieux témoins

M’indiquent sur quel chemin

Je dois passer loin.

Alors sortirent des ombres trois esprits de fumés au crâne de renard ; sous leurs crocs, la terre se tinta de rouge.

Loin de tout, le moine procéda aux rites puis à la crémation du corps entre les mains duquel, toujours emmaillotée de soie, la statuette s’embrasa.

Contes des gens du commun

Anonyme

Recueil d’anecdotes

Dès lors, le nom de la kitsune et sa malédiction résonnèrent à nouveau dans la bouche des jomō, dans l’esprit des badauds. Ce qui n’avait été qu’une simple légende prenait véritablement corps dans le destin des mortels, comme le rappel qu’il ne fallait cesser de craindre la colère et la puissance des esprits. Les gens du commun ne parlaient plus que de Kisara et de ses esprits vengeurs toujours à la recherche du hikayō abattu, si bien que dans les campagnes, villages et bourg on se mit à brûler tout objet et morceau de bois brut dont l’essence n’était pas parfaitement identifiée. Et quand une nouvelle mise à mort par les shinitsune survenait, l’intégralité des biens du défunt le suivait dans les flammes. Dans certaines grandes maisons, beaucoup d’objets d’artisanat, dont des pièces ancestrales, furent ainsi détruits.

Petit à petit à la capitale, on s’inquiéta de ces pratiques qui progressaient jusque dans les villes. Ainsi à la Cour, la Division des affaires surnaturelles, le Jingi-kan, fut appelé devant le Trône et le Daijō-kan dirigé par le Grand Conseil d’État pour arrêter ce qui, aux yeux des ministres, ressemblait à des manœuvres séditieuses envers l’impératrice et le gouvernement en place. Le directeur du Jingi-kan, bien incapable d’expliquer comment ces activités avaient pu échapper à la supervision du culte, envoya en urgence ritualistes et devins pour déterminer la cause réelle des événements et l’identité du Kami auquel implorer le pardon.

Les semaines se muèrent en mois.

Et rien ne changea.

Il était une mikannagi³⁴ envoyée depuis Nagaiko jusque dans la région péninsulaire d’Ashimoto. Elle allait de province en province, de village en village et de sanctuaire en sanctuaire pour découvrir la vérité sur les décès surnaturels qui touchaient le pays et comprendre pourquoi l’on brûlait les victimes avec toutes leurs possessions. Mais pour toute réponse, on l’envoyait vers d’autres sanctuaires et d’autres villages, dans d’autres provinces.

Un jour qu’elle longeait la côte méridionale, elle arriva dans un hameau de pêcheurs où elle posa encore les mêmes questions. Mais cette fois, on la mena à une femme que l’on appelait l’ancêtre, parce qu’elle était si vieille que plus personne ne se souvenait de son âge. Celle-ci raconta la légende de la kitsune et de son arbre à la prêtresse, mais face à sa déception, elle ajouta :

Contes et chansons —

Entre les lignes se cachent

De vieilles histoires

Où l’on nomme poésie

La sagesse des Kami.

La mikannagi la remercia et reprit son voyage. Elle ne posa plus de question, se contentant cette fois d’écouter les jomō qui musiquaient de porte à porte, les vendeurs ambulants qui se rassemblaient dans les ai no shuku³⁵, les paysannes qui comméraient autours du linge. Ses pas la conduisirent jusque dans les campagnes les plus éloignées, les montagnes les plus inhabitées ; elle en cassa ses sandales et pourtant elle continua.

Par une journée pluvieuse, alors qu’elle s’abritait sous une chaumière en ruine pour manger un peu de poisson séché, elle remarqua quelques lucioles voletant au-dessus d’une vieille paire de geta. Mais à peine y glissa-t-elle ses pieds, que son regard se voila et qu’elle hurla d’effroi. Elle arracha une manche du kosode dont elle se couvrait pour les y envelopper et s’élança sans s’arrêter jusqu’à là première étape qu’elle croisa. Là, elle acheta une boite en paille tressée pour les y glisser et donna à un coursier tout ce qu’il lui restait d’argent pour la livrer à la capitale avec une lettre.

Quand il s’éloigna sur son cheval, elle quitta les lieux au fil d’un poème :

Marchant sous la pluie

Désormais tous les chemins

Sont plongés dans l’ombre —

Bien trop vite arriveront

Les derniers instants d’automne.

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Anonyme

Recueil d’anecdotes

Malgré le temps passant et les nombreux rapports reçus, le haku du Jingi-kan n’avait toujours pas de conclusion satisfaisante à apporter devant l’impératrice et son Grand Conseil. Aussi, face aux pressions du ministre de la Droite, abonda-t-il en faveur de rassemblements d’agitateurs cherchant à fragiliser le pouvoir en place.

Le décret interdisant ces pratiques de crémation profanes fut placardé à travers tout le pays et la surveillance du peuple renforcée. Çà et là, furent arrêtés, enfermés et torturés autant de simples fermiers que de riches marchands contrevenant à la loi. Progressivement, les décès surnaturels diminuèrent, mais les incendies rituels ne cessèrent pas pour autant, exécutés désormais par le personnel des sanctuaires.

Le Daijō-kan convoqua à nouveau le Jingi-kan afin de mettre en place de nouvelles mesures.

Et ce fut comme si tout recommençait.

Il était une demoiselle, fille d’un kugyō³⁶ érudit très estimé, qui s’était détachée de tout sujet de préoccupation pour se consacrer entièrement à l’art subtil du waka. Sa maîtrise de la poésie était telle que les prétendants, trop soucieux de passer pour sots, ne se bousculaient pas à sa porte.

Un jour qu’elle admirait le changement de couleur des érables de son jardin, elle entendit le son envoûtant d’un koto venant d’une noble maison, de l’autre côté de la colline. Émue comme elle ne l’avait pas été depuis longtemps, elle coucha ces mots sur le papier :

Ah ! Que de beauté

Quand rougeoient les momiji —

Mon esprit divague

Car je les entends chanter

Dans la brise matinale.

Elle confia le tanka à une servante qui s’en alla chercher à qui le remettre. Ainsi le porta-t-elle à un gentilhomme qui, bien que fort surpris, en apprécia chaque ligne et y répondit aussitôt. En moins de temps qu’il n’en fut pour que passât l’automne, les deux jeunes gens entretenaient une correspondance régulière dans laquelle fleurissait leur amour. Le gentilhomme voulut l’épouser, aussi partit-il en quête d’un présent digne de sa bien aimée. Et par une fraîche journée, celle-ci reçut un magnifique kanzashi qui, au grès d’un courant d’air, laissa échapper quelques notes éphémères.

Depuis lors, elle ne le quitta plus, le glissant chaque aurore dans sa chevelure de jais ; elle dépérit petit à petit. Nuit après nuit, les cauchemars ébranlèrent son esprit. Jour après jour, son corps de plaies se couvrit.

Le gentilhomme guetta des nouvelles de sa guérison qui jamais ne vint ; il dépérit petit à petit. Jour après jour, il joua du koto pour elle afin d’apaiser son âme meurtrie. Nuit après nuit, de ses doigts en sang il souffrit.

La demoiselle mourut. Et penché au-dessus de sa silhouette pâle sur sa couche mortuaire, le gentilhomme dévasté la découvrir pour la première fois. Ôtant le kanzashi de ses cheveux pour conserver quelque chose d’elle, il sanglota.

Posées sur tes lèvres

Des larmes. Comme un baiser —

J’aurais tant voulu

Ardemment l’y déposer

Et rêver auprès de toi.

Et soudain, trois bêtes d’ombres et d’os s’invitèrent à la veillée. D’un bon, elles traversèrent toute l’assemblée endeuillée et, sous leurs crocs, le gentilhomme se laissa tomber au côté de sa bien-aimée.

Contes des gens du commun

Anonyme

Recueil d’anecdotes

Quand les shinitsune s’attaquèrent à la noblesse, la Cour toute entière sombra dans la peur d’être touchée par la malédiction de la kitsune. Rapidement, servantes, eunuques, personnels de cuisine, petits fonctionnaires disparurent sans crier gare, préférant fuir et risquer le fouet plutôt qu’une punition divine. Les familles des aristocrates cloutèrent les portes de leur demeure.

Ainsi, l’impératrice et le ministre des Affaires impériales convoquèrent en urgence le directeur de la Division des affaires surnaturelles. Au bout de nombreuses heures d’entretien privé, il fut alors porté au Daijō-kan la décision d’une cérémonie de grande purification du pays. Les devineresses du Jingi-kan consultèrent les astres et le moment le plus propice fut choisi.

Ces sept jours – que l’histoire retint sous le nom de Grand Pardon – marqua le quotidien du peuple de Hinode qui assista, à travers tout le pays, à d’impressionnantes processions de flambeaux et, à Nagaiko, l’impératrice s’enferma dans le sanctuaire majeur de la capitale et pria celle qui, élevée au rang de divinité, serait désormais Yamuchima-Kisara.

Le calme revint.

Partout, des messagers annoncèrent que les Kami avaient accordé leur bénédiction et lavé l’empire de ses souillures passées.

On ne parla plus de cette histoire que plus personne ne voulait entendre.

Que personne ne devait plus raconter.

Il était trois mōzō³⁷, appelés dans la province de Nakahara pour pratiquer les rites de purification des terres agricoles et remercier les Kami d’avoir ainsi offert leur corps. Accompagnés de leur guide, ils marchaient ainsi, à travers la campagne, en récitant des jijinkyō³⁸ au son de leurs biwa.

Un jour qu’ils passaient par un immense champ d’herbes-plumes, ils entendirent un hérissement. Ainsi quittèrent-ils le chemin pour découvrir l’animal seul, un antérieur pris dans les rênes.

Ils cherchèrent longtemps son cavalier ; ne trouvèrent qu’un cadavre mutilé, au kosode béant. Ainsi, enterrèrent-ils le malheureux puis, s’inclinant tous pour lui rendre un dernier hommage, l’un des mōzō lui adressa un court poème :

Dans les susuki —

Le vent aux vagues d’argent

Chuchote aux oreilles

Des prières d’adieu

Emportées par un cheval.

Ils reprirent leur route, laissant, entre les herbes dansantes, un panier éventré et une vieille paire de socques.

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Anonyme

Recueil d’anecdotes

La fillette fixait la jomō de ses grands yeux noirs, la fascination suspendue à sa petite bouche entrouverte. Le silence qui suivit la fin du récit parut comme arrêter le temps sur ce bout de route de terre et de cailloux.

Ce furent finalement des éclats de voix lointains qui détournèrent l’attention de l’enfant.

— Oh non, on m’appelle ! J’avais encore tellement de questions à vous poser…

La musicienne laissa un sourire étirer légèrement ses lèvres et replaça son sac de voyage dans son dos.

— Je t’en accorde juste une dernière ; ensuite tu rentres chez toi.

La petite fit instinctivement oui de la tête avant d’hésiter.

Les appels redoublèrent de plus belle.

— Dépêche-toi, sinon tu n’en poseras aucune.

La jomō resserra un peu le tenugi noué autours de sa tête avant de se coiffer d’un sugegasa.

— Eh bien, pourquoi avez-vous dit que personne ne voulait plus entendre cette partie de l’histoire ?

— Après la grande purification qui marqua le règne de l’impératrice Chiechō, furent condamnées toutes les personnes qui remirent en doute l’efficacité de la cérémonie, ou parlant de nouveaux décès surnaturels. Il fut interdit aux artistes de relater ces événements passés à travers la musique, la poésie ou le théâtre, et les quelques-uns qui furent pris à ne pas s’y conformer subirent l’exil ou les travaux forcés. Alors bien vite les langues se lièrent, les oreilles se fermèrent ; et le temps qui passe fit le reste.

La fillette avait froncé les sourcils, à la fois par mécontentement que par scepticisme.

— Si tout a été interdit, alors comment vous savez tout cela ? Ça ne vous fait pas peur de vous faire arrêter ?

La jomō laissa échapper un petit rire, attendrie par cette enfant curieuse.

— En vérité, cette histoire et tous récits qui s’y rattachent ont continué à se transmettre au sein des quelques guildes d’artistes. Après presque deux siècles, plus rien de nous empêchent de les partager mais, par habitude sans doute, nous n’en faisons rien.

Cette fois, la musicienne s’inclina pour marquer la fin des discussions.

— L’heure est venue de nous dire au revoir. Va maintenant, ton Obāsan s’inquiète.

La petite s’apprêtait à lui rendre ses salutations quand une voix sévère de femme l’interpella dans son dos. Elle lança un regard par-dessus son épaule, vit sa grand-mère, les joues rougies par le froid et la colère, trotter vers elle à petit pas sur la route de terre.

Quand la fillette tourna à nouveau la tête, la jomō avait disparu.

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