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Prologue

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Par Soah

Ma grand-mère disait que l’eau était la vie. Non pas parce que notre peuple était né d’elle et que ses bras clairs nous reprendraient après notre mort, avalant nos souvenirs en même temps que notre chair, mais parce qu’elle était libre. De celle qui coule dans les rivières, y compris les plus petites, jusqu’à celle qui rugit contre les rochers des cascades, rien ne peut la contraindre. L’eau trouve toujours un moyen de se faufiler quelque part, de s’échapper. Parfois, c’est vrai, il lui faut du temps et de la patience, mais elle parvient à ses fins. Même l’étang le plus sage et immobile peut cacher des surprises. Et bien mal apprise serait la personne qui sous-estime de « vulgaires » mares ou la pluie. Quoi qu’il advienne, l’eau rejoint le Grand Océan et grâce à elle, nous le rejoignons aussi.

« Erell » m’admonestait-elle « soit le courant. C’est en étant libre que l’on est heureux dans la vie ». Bien sûr, je ne comprenais ce qu’elle voulait dire à l’époque. J’étais bien trop jeune pour faire ce travail de réflexion. D’autant plus que, comme bien des enfants, les journées de mes premières années étaient rythmées par le jeu, la découverte et des réprimandes.

Il faut bien avouer qu’avec pareille aïeule, je n’étais pas facile.

Je me souviens de ce reproche, souvent fait à ma mère : « pas facile » et des visages fermés des autres adultes. Elle s’excusait, d’une façon douce et polie, l’échine courbée – au plus mes bêtises étaient importantes, au plus elle se rapprochait de la terre, j’ai néanmoins la fierté de ne jamais lui avoir imposé de mettre les genoux au sol – puis, une fois seule avec moi, elle me souriait avant de décocher une grimace aux dos tournés qui s’éloignaient.

Ensemble, avec grand-mère, nous en riions. Depuis l’âtre dont elle avait la charge, sa voix éraillée lançait un arrogant « quel était le problème, cette fois Nennog ? » et quoi que ma mère lui réponde, sa conclusion était toujours la même : un crachat dans les braises et une exclamation – plus rarement, un juron.

J’adorais quand elle en utilisait, car je pouvais ajouter un « vilain mot » à ma collection. Ma mère n’était pas une femme sévère, cependant elle était stricte sur ce point : le langage. Elle tenait à ce que je m’exprime correctement, en toute occasion. « On ne mange pas ce qui parle », articulait-elle avec un air sombre, comme pour chasser le mauvais sort.

« Grand-mère, qu’est-ce que maman veut dire par-là ? » aie-je un jour demandé un soir, en m’installant près des braises. Après une longue bouffée, elle a éteint sa pipe encore pleine avant de la frapper contre les dalles salies par les cendres. Le petit tas d’herbe à moitié consommé s’était mélangé à la suie. Lente et mesurée, elle s’était saisie d’une bûche et l’avait offerte à la gueule de feu devant nous. Puis, elle avait fouillé dans une poche intérieure de sa tunique, sortant une bourse de cuir poinçonné de motifs de vagues. Une poudre bleue s’était nichée dans le creux de sa paume. D’un geste vif – surprenamment vif pour son âge –, elle avait envoyé la pincée dans les flammes. Les rondins secs crépitèrent aussitôt, relâchant des soupirs azur. Ses mains noueuses se mirent alors à sculpter les volutes, suivant la mélodie de sa voix cassée :

— Quand le Grand Océan se retira pour laisser place à la Vie, il ne fit aucune différence entre les Bêtes et nous. Il nous a portés, bercés ; noyés aussi, c’est vrai. Mais, il nous a offert les mêmes chances. Et vois-tu, à l’époque, les animaux étaient grands. Bien plus grands que nous. Certains étaient plus hauts que nos maisons, que des arbres et les collines voisines. Ils étaient plus forts, plus rapides, plus vigoureux. Mais pas plus malins. Nous partagions jadis la langue. Nous nous comprenions. Alors, nos ancêtres, les premiers humains, las d’être chassés, utilisèrent la ruse et proposèrent un accord : quiconque peut parler, ne peut être dévoré.

— Mais grand-mère, je ne comprends pas : pour le dîner, on a mangé du lapin, l’avais-je interrompue quand elle reprenait sa respiration. Et, un lapin, c’est une bête non ?

— J’y viens, j’y viens, quelle impatience ! s’était-elle amusée avant de me caresser la joue de sa main empreinte de fumée. Comme les Bêtes ne pouvaient plus se repaitre de nos chairs, elles commencèrent à régresser. Elles devinrent de plus en plus petites. Et, de la même manière, alors que leurs corps s’atrophiaient, elles perdirent la langue. Les Bêtes se transformèrent en ce que l’on appelle des animaux. Et nous avons pu nous mettre à les chasser à notre tour, pour utiliser les dons du Grand Océan à travers eux. Cependant, cette loi demeure : on ne mange pas ce qui parle. Est-ce que tu comprends ?

— Je crois. Mais, pourquoi est-ce qu’on ne rend pas leurs corps ? On a bien rendu le vieux Derog à l’eau, la semaine dernière…

— C’est vrai que nous devrions le faire. Mais, j’imagine que la plupart ont oublié que jadis, nous étions les proies. Les Bêtes ont offert aux charognes de nos aïeuls le chemin vers le Grand Océan, pour que nous puissions renaître le moment venu. Sans quoi, aujourd’hui, nous ne serions plus. Nos âmes devraient être reconnaissantes.

Je me souviens avoir hoché la tête, les sens brouillés par les émanations de la cheminée. Une forme de honte s’était creusée dans mon ventre. Nous avions piégé les Bêtes. De nos égales, elles étaient devenues nos servantes, de la chair à mastiquer pour vivre un jour de plus, des peaux pour nous tenir chaud en hiver, de la colle et des os en guise d’outils jusqu’à ce que nous ayons trouvé mieux. Et nous ne leur offrions même pas la courtoisie d’un prompt retour aux origines de ce monde.

À partir de ce jour-là, je pris soin de toujours récupérer au moins un morceau des dépouilles qui franchissaient le seuil de notre maison. Dissimulé dans un carré de tissu ou dans l’une des poches de mes habits, ce reste m’accompagnait, à la faveur de la nuit, jusqu’à la bordure du village, près des pontons qui longeaient l’aval de la rivière. Je me penchais vers l’onde sombre, rendant la carcasse à l’eau. Ce n’était rien, mais cela me donnait une sensation de justice, d’équilibre. De faire « le bien » quoique cela puisse vouloir dire.

Je n’en parlais à personne. Pas à ma mère. Pas à ma grand-mère. Et encore moins à mes camarades. Non pas que j’avais honte, toutefois je nourrissais le sentiment que cela devait rester entre moi, les animaux morts et le Grand Océan. Un secret précieux qui ne pourrait survivre en dehors de nous trois. Un simple ricochet dans l’eau.

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