Au commencement — affirmaient les Ténors de l’Université de l’Inaudible, les Archi-Mélodiciens du Grand Chœur Arcanique, et un joueur de grelot à la mémoire floue — il y eut une Note.
Pas une explosion cosmique. Pas même un cri créatif. Non. Une simple Note. Soprano, probablement. Mais, tellement désaccordée qu’elle fit grimacer l’Éternité et hérisser l’Infini intersidéral.
On l’appela « La ». Non pour lui procurer des lettres de noblesse, mais parce qu’elle marqua LA Catastrophe Harmonique Primordiale. Ce moment fatidique où le Néant saigna des oreilles, et où le Silence, profondément blessé dans sa confiance, partit s’exiler dans un coin du cosmos où se retrouvaient les Partitions jamais jouées.
Depuis, la Musique fit pénitence. Elle s’excusa à coups de fugues en pleurs, de madrigaux repentants et de cadences si contrites qu’on aurait pu les confondre avec un psaume sur le retour. L’Univers, lui, décida de bouder obstinément jusqu’à ce que ladite Note cessât de résonner.
Son entêtement persista jusqu'au jour où, surgie du néant, la Note se fit chair.
Cléandre.
Cléandre avait ce genre d’aura qu’on n’obtenait qu’en dormant dans une Sonate. Son cœur battait en noire pointée et son clavecin sonnait toujours aussi juste, même après trois guerres, un mariage et une symphonie dodécaphonique. Et, comme tous les artistes en phase terminale de romantisme, il commit l’irréparable : il tenta de ressusciter l’Amour de sa vie.
Miranda… Clé de sol incarnée. Entièrement composée de soupirs d’émerveillements, de silences parfaits et de métaphores en corsets. Chaque rencontre avec elle déclenchait des harmonies spontanées, et chaque sourire provoquait chez les adolescents une mutation vocale si soudaine qu’on aurait cru à une extinction générale du larynx.
Autrefois, la bourgade de Lullaby chantait. Les pavés y murmuraient des marches militaires dès l’aube et du blues, les jours de pluie. Les portes soupiraient en ré mineur. Les chats miaulaient suivant les règles du Maître Vivhâldi, célèbre expressionniste des courants d’air.
Cléandre y était tout : prince, poète, diva. Beau comme une Cantate bien tempérée et tout aussi capricieux. Il portait des vêtements que seuls les miroirs toléraient, et ses cheveux s'écrivaient en tragédie grecque à chaque brise.
Ses plus grandes passions se résumaient à Miranda. Ou plutôt : Miranda, puis la Musique. Car contrarier une égérie était bien plus dangereux que confondre un bémol et un démon mineur.
Mais Miranda mourut.
Pas de drame spectaculaire. Elle fut emportée par une mélancolie choisie, cette maladie élégante qui abandonna des rimes et transforma la toux en haïku.
Et, conformément au Grand Manuel des Tragédiens Narcissiques (édition illustrée), Cléandre conclut que la seule réponse raisonnable à son drame sentimental était de ramener l’Amour d’entre les morts. À l’aide de son clavecin. Et, d'un éclairage d’ambiance. Parce qu’un Nécromancien isolé dans ses ténèbres, ça faisait peur. Un Claveciniste désespéré, ça faisait salle comble.
Il composa la Sérénade du Retour un soir de pluie, cape battante, chandelle mourante, rideaux en sol mineur. La Partition fut si terrifiante qu’elle mit les autres en grève. Elle contenait des crescendos qui faisaient frémir le marbre, des modulations si sinueuses qu’un théoricien s’y perdit trois semaines, et un accord final si imprévisible que même la Sérénade le renia.
Car oui, elle était vivante. Susceptible. Et, plutôt revancharde. Elle tournait ses pages toute seule, grognait à la moindre nuance non homologuée. En plus de toutes ses qualités, elle avait pris l’option « Malédiction » lors de sa création. Alors, on l’enferma. Cylindre scellé, sel, runes, et un écriteau : « Ne pas jouer. Même pour rire. »
Mais Cléandre aurait renversé l'Univers pour Miranda. Ainsi, il la joua. Et, elle revint.
Pas en fanfare. En soupir. Une brume de haine ancienne, hésitante. Elle le fixa avec ce regard… ce regard. Celui qui disait : « Sérieusement, Cléandre ? Encore toi ? »
Puis, elle disparut. Pouf. Légèrement excédée.
Pourquoi ? Il aimait tellement sa Musique qu’il refusait de la terminer. Car l’achever, c’était admettre qu’elle avait un point final. Pire encore : ramener Miranda à la vie — ce qui, à la base, était un peu le projet — impliquait de jouer la Sérénade jusqu’au bout, ce qui, selon les termes très stricts de la magie musicale, ferait disparaître sa composition musicale à jamais. Finalement, ses passions étaient d’abord la Musique, puis Miranda.
Dans cette obstination — admirable pour un artiste, problématique pour un être pensant — Cléandre libéra… sa Malédiction.
Lullaby se tut.
Pas le silence doux d’une fin de concert réussi. Le vrai silence. Celui qui laissait des échos orphelins et faisait fuir les muses en courant. Les pavés, jadis joyeux choristes de trottoir, se fissurèrent avec l’adagio las du granite fatigué. Les portes disparurent après un do final beaucoup trop dramatique. Et, les chats… les chats des Quatre Saisons, d’ordinaire si puristes, miaulèrent leur panique dans des tonalités que même Vivhâldi aurait niées sous serment.
L’auditorium de Cléandre, autrefois temple des pleurs pathétiques et des applaudissements prétentieux, fut scellé. Pas avec des sceaux mystiques. Avec des planches. Massives. Clouées de l’extérieur, au cas où il tenterait une sortie théâtrale.
Cléandre, lui, n’y fut pas simplement enfermé : on l’attacha à son clavecin. Avec de vraies chaînes, forgées par des moines sourds, très irrités, qui prenaient leur revanche sur la Musique à coups de marteau.
La dernière Note — le fameux « La » — resta suspendue. Hors de portée. Écartée comme un mot de trop dans une déclaration d’amour qu’on n’avait jamais osé poster. Peut-être même qu’elle s’était retirée dans un couvent, jurant de ne plus se mêler d’histoire d’hommes à mèches.
La Malédiction portée par sa Sérénade versatile n’était pas une simple punition. C’était une boucle. Chaque fois que Cléandre jouait, chaque arpège ramenait un fragment de Miranda. En un même soupir. Une ombre parfumée de regrets baroques. Jusqu’à ce qu’elle apparût. À moitié. Juste assez pour le regarder, l’air de dire :
« Je viens de traverser l’au-delà pour ça ? »
Puis, elle repartait. Invariablement. Avec ce petit pouf exaspéré qui disait tout. Et Cléandre rejouait. Encore. Il appelait ça « l’inachevé sublime ». Ses amis — les rares restés vivants ou patients — le renommèrent en « supplice du crescendo éternel ».
Et Lullaby, privée de musique, se ratatina lentement en une partition oubliée au fond d’un pupitre moisi. Les anciennes symphonies, jadis fières de résonner entre les murs, se mirent à tousser de la poussière. Les instruments, quant à eux, se reconvertirent en étagères dépressives ou en porte-manteaux mélodramatiques. Même les bardes, résignés, se tournèrent vers le mime — cette discipline qu’on embrassait quand tout ce qu’on avait à dire refusait désormais de rimer. Ce fut un âge terne, sans vibrato, ni nuance polyphonique.
Cléandre continuait. Prisonnier volontaire de sa propre grandeur tragique.
Il aurait pu s’arrêter. Mais, voilà : il y avait dans tout génie musical une once d’orgueil emphatique, et dans celui de Cléandre, cette once pesait environ six tonnes. Jusqu’au jour où quelqu’un d’encore plus étrange que lui frappa à sa porte — qui, en toute logique, n’existait plus.
Ce fut donc un démon qui débarqua. Pour valider son année, il devait fournir une ambiance musicale au bal de sa promotion infernale — un événement notoirement bruyant où les harpes cramaient et le Ménestrel de Platine implosait traditionnellement à la troisième chanson. Ayant vaguement entendu parler de Cléandre et de sa Sérénade maudite, il décida de lui rendre une petite visite. Amicale, certes.
Il cherchait la Note. Le « La ». Celui qu’on n’entendait plus depuis la Catastrophe Harmonique Primordiale, ce jour funeste où tout le chœur cosmique avait déraillé et causé, selon une rumeur très sérieuse — mais jamais confirmée — l’invention… du triangle.
Cléandre, toujours solidement enchaîné à son clavecin tel un poète à son abonnement à l’opéra tragique, accepta un marché. Une dernière représentation. Complète. La dernière Note comprise.
Le contrat faisait trois rouleaux. Rédigé en juridique démoniaque, dialecte réputé pour contenir plus de pièges que le service client d’un donjon. Cléandre signa en ignorant que Miranda resterait morte — sous caution. Surtout, il n'avait pas conscience qu’en paraphant avec autant d’élan romantique que d’inattention notoire, il venait de céder sa Note… au même titre que son âme.
Ainsi, il joua.
“La” résonna. L’auditorium trembla. La réalité fit une syncope. Les vitraux se mirent à pleurer des accords anciens. Et, une vache dans un champ lointain lâcha un meuglement de pure terreur.
Même l’Enfer, pourtant peu friand d’innovation — leurs goûts musicaux tournant autour des hurlements, des percussions et des silences gênants — eut un moment de flottement. Puis… trouva ça plutôt sympa. Les cris des damnés commencèrent à se caler sur le tempo. Leurs entraves improvisèrent des riffs. Et, ces âmes torturées, frénétiquement, se mirent à… taper du pied.
Cléandre, par désespoir, par amour, par dépit artistique pur… venait d’inventer le metal.
Depuis, il paraît que certains soirs, dans les concerts les plus bruyants, entre deux solos de guitare en feu, on peut entendre un petit « La » résonner, parfait, dramatique, et vaguement romantique. Et, même si personne n’oserait l’avouer, il y avait parfois, au cœur des tempêtes sonores, une larme discrète sur la joue d’un démon.
Car ce « La », c’était la Note manquante. Celle qu’on attendait tous, sans le savoir. Celle qui ferma le rideau. Cléandre croyait que ne jamais jouer la dernière Note rendait la musique plus belle. En vérité, cela rendait surtout tout le monde très nerveux.
Moralité : Entre une tragédie inachevée et un solo de triangle bien placé, il faut parfois savoir conclure.