Un vent d’est soufflait sur le bois de Vierrant, une brise forte qui s’engouffrait dans la vallée, secouait les feuilles d’automne et caressait tendrement le fleuve Narië avant de glisser hors de la chaîne de Khrapurane. Le vent remontait le long des montagnes, poussait les faucons vers les hauteurs, tourbillonnait autour des coques de deux navires amarrés l’un à l’autre par un corvus. Une planche munie de deux crochets, mais le capitaine aimait les beaux mots.
Le vent piquait les sens, portait sur son dos les arômes épicés de l’altitude, de la sueur et d’un steak brûlé. Il serpentait entre les voltigeurs, échevelait Almar, dévoilant l’oreille effilée sous ses boucles noires, le poignard ensanglanté tatoué à la jonction de sa nuque et de son épaule.
Contrairement aux elfes de l’équipage, aucun motif n’ornait la peau des humains qui transbordaient la cargaison de leur navire vers le Hurlevent. Les commerçants dédaignaient de tels marquages. Une proie terrifiée. Une poursuite sans histoire. Un autre pavillon blanc sans combat.
Chrysaius sourit et laissa descendre son attention le long du bastingage de leur proie. Un voilier quelconque appartenant à une compagnie inconnue, à trois mâts verticaux et deux latéraux. Son regard parcourut la coque, descendit encore, des kilomètres plus bas, si bas que les marchands n’y percevaient probablement qu’un enchevêtrement de feuillages indistincts. Aucun navire ne s’aventurait plus loin dans la cordillère. Plus loin rôdait le Péril des Écailles et du Feu.
— Friss, l’immobilité me tue. J’ai hâte de repartir.
Almar, le marin qui avait choisi la voie des airs pour devenir voltigeur, pirate de l’air en quête de réconfort qui gardait contre son cœur l’image de l’infidèle professionnelle qui attendait son retour. À chaque voyage. Fugacement, Chrys regretta cet attachement qu’il ne possédait pas. Peut-être serait-il plus heureux marié à une femme connue de tous les mâles. Ou pas.
— Ouais. Tu préférerais abandonner le cargo ?
Derrière eux, les pas s’estompaient.
— Non, bien sûr que non. On est juste si vulnérables pendant ce temps.
Un rire féminin éclata. Nakiasha ou Shariane. Chrys frissonna, puis hocha la tête.
— Je comprends. Comme toi, je vis et meurs avec ce navire et la deuxième option ne me plaît guère.
Almar se tourna vers le son, pâlit et fixa résolument le corvus. C’était donc Nakiasha.
La vigie hurla. Chrysaius ne saisit pas un mot, mais son estomac se crispa.
Oh shrakh.
Les voltigeurs humains lâchèrent caisses, sacs et vases et bondirent sur le corvus.
— Friss, répéta Almar en tirant sa hache d’abordage. Chrys l’imita.
Le cauchemar d’Almar prenait vie. D’un revers de leurs armes, ils déverrouillèrent le corvus. Trois d’entre eux s’élançaient déjà vers leur navire.
— Abattez le corvus ! Abattez le corvus !
Triandal, le second du capitaine Elashor. Une tête blonde sillonnée de noir, toujours prêt à lancer un ordre en retard ou un enchaînement dans le désordre. La passerelle se détacha dans un concert de cris et de vessies vidées. L’équipage se précipita dans des manœuvres qu’il connaissait par cœur. Le Hurlevent s’écarta de sa victime et prit le vent vers les montagnes.
Trois humains, une descente de cinq kilomètres vers l’au-delà et un dernier adieu doppler inarticulé. Ils ne semblaient pas équipés pour se protéger de la chute. Chrysaius se retourna vers les commerçants, dégaina de la main gauche son sabre d’abordage. Les marchands reculèrent, le geste saccadé, les yeux écarquillés.
— Nous tuez pas !
Un pas en avant, un raclement d’acier derrière lui.
— À la cale ! cria Almar.
— On y va, on y va, pas vrai les gars ?
Chrysaius ne dit rien. Il regardait derrière les humains la silhouette fine, sculptée comme un fantasme prêt à refroidir tout mâle tenant à ses trésors, le visage pulpeux où trônaient deux billes luisantes dépourvues de pupille. Chacun de ses pas renforçait l’odeur d’ozone omniprésente sur le navire.
Nakiasha, souriante, superbe, heureuse. Comme chaque fois qu’elle anticipait le passage de la magie par son corps. La bouche de Chrys s’assécha en un instant. Les voltigeurs commerçants dévalèrent l’escalier. Le quartier-maître les enfermerait.
Nakiasha ne quittait pas le château arrière pour rien. Il scruta vers l’horizon.
Trois frégates humaines. Très loin. Trop proches.
— Vous, euh, madame, vous pouvez faire quelque chose ? demanda Almar.
Nakiasha flétrit les paupières, se vrilla la tête dans un angle impossible.
— À cette distance, à part donner à la vigie une érection monumentale, je ne peux rien faire.
Almar recula d’un pas. Chrysaius osa se pencher vers elle.
— Votre magie fait ça ?
— Non. Mes seins sont tout ce qu’il y a de plus naturels, mais Shariane n’approuverait pas, alors je ne les leur montrerai pas.
Chrys s’éloigna, réalisa ce qu’il venait de faire et s’éloigna encore plus.
Nakiasha connaissait l’effet contraceptif de son humour salace sur les hommes de l’équipage.
— Allons-nous sauter ?
— Non. Pas avant de savoir s’ils disposent également de mages. Pas avant d’engager le combat. Si nous tentons de fuir et que chaque frégate porte une sorcière, ils passeront tous sur la même et je ne pourrai tenir leur cadence.
Les narines de Nakiasha papillotèrent.
— L’air est sec, vous ne trouvez pas ?
Almar s’appuya au bastingage, incapable de se détacher des trois navires qui les approchaient.
— Vous voulez leur foutre le feu aux voiles ?
— Pas assez chaud pour ça. Sois un chou et demande poliment à Elashor de faire préparer les catapultes.
— J’y vais, croassa Chrysaius.
— Non mon chéri. Toi, tu restes avec moi. Je préfère un garde que mon incomparable beauté ne paralysera pas.
Almar courut au château arrière. La voix de Triandal déchira l’air une fois de plus. Le sourire de Nakiasha s’étira plus largement que sa bouche n’aurait dû le permettre. L’odeur d’ozone s’amplifia dans les mêmes proportions.
Chrysaius frissonna. Peut-être devrait-il simuler une crise d’hystérie ? Prétexter un besoin urgent ? Un ongle incarné ?
Il glissa la hache dans sa ceinture et saisit l’un des boucliers accrochés au bastingage.
Quelle shrakh !
Elle avait raison. Si mal à l’aise qu’il puisse être, il ne risquait pas de se pisser dessus parce qu’il restait trop longtemps près d’elle. Contrairement à d’autres.
Elle deviendrait la cible principale et les frégates approchaient à vitesse grand V. Une séquence de battements de tambour résonna. Chrysaius s’agrippa à un cordage.
Le Hurlevent plongea comme un condor sur une charogne. Les pieds de Chrysaius quittèrent brièvement le pont.
Un hurlement s’éleva avant que la force d’attraction du navire ne reprenne ses droits.
Déjà un voltigeur mort.
Les yeux de Nakiasha brûlaient d’un feu plus vif qu’à l’habitude, de l’extase malsaine que nourrissait sa magie. Le Hurlevent vira et perdit encore de l’altitude. Les tympans de Chrys se tendirent comme une peau sous le poids d’un bœuf. Les arbres se rapprochaient dangereusement. Les frégates se rapprochaient dangereusement.
— Armez les catapultes !
L’enchaînement légendaire de Triandal, l’ordre inutilement répété qui ne confondait plus que les nouvelles recrues.
Toujours aucun signe d’une mage en face. Ils attendaient sans doute aussi de savoir s’ils en avaient un à bord. Ou non. Aucun pirate ne pouvait prospérer sans mage et le Hurlevent était notoire.
Nakiasha ferma les paupières, leva le menton vers le ciel, écarta les mains.
— Je ne suis pas seule…
L’air se déchira devant l’une des frégates, violet, noir, électrique, un cercle gourmand porteur d’un souffle violent, rapide, mortel, un trou dans lequel elle s’engouffra avidement. Chrysaius s’agrippa à nouveau à son cordage. Les nuages se fendirent et la frégate ressortit. Transversalement, prête à les éperonner. Chrysaius lut le nom du navire. Lady Marian. Un enchaînement de notes de violon s’éleva de la proue, un code qu’il ne connaissait pas, ne comprenait pas, ne désirait pas comprendre.
Le Lady Marian. Le contre-amiral Pound. Et cela signifiait…
Il frissonna et son souffle s’accéléra. Il vit au loin les signes. En retrait, la coque rayée de noir par les sauts et les batailles auxquelles il n’aurait pas dû survivre. Le terrible Molosse, avec à son bord le génie militaire qui remportait ses victoires pour Pound. Les catapultes du Lady Marian propulsèrent vers eux une pluie de feu. Nakiasha soupira.
— Enfin.
Une main ouverte, tendue vers le ciel, elle ferma les yeux, mais la lueur violette transperçait toujours ses paupières. Elle ferma les doigts et déchira l’air entre le Hurlevent et la frégate, entre les flammes et leur cible. L’aspiration, si forte, un vrombissement. Puis le silence, profond, surnaturel, les étoiles sans nombre d’un ciel d’encre remplacèrent le bleu, les nuages et le soleil.
Chrys étouffa. Il respirait, mais rien n’emplissait ses poumons.
Le violon signifiait toujours la même chose : les coordonnées du prochain saut. Il aurait dû s’y préparer. L’espace se déchira devant eux. Un vent brutal, mais impuissant à ralentir leur avancée, fouetta de nouveau son visage, puis caressa ses narines. Il huma l’odeur familière du rhum à la framboise, du quartier de viande brûlé, du vide qui collait à ses vêtements et au navire.
Et de l’ozone. De Nakiasha. Devant eux, le flanc du Molosse. À droite et plus haut, le Lady Marian de Pound.
— Tirez !
Les catapultes larguèrent leur chargement. Deux trous s’ouvrirent pour permettre aux deux frégates d’échapper à leur destin.
Le Molosse se déroba, révélant le Mallory, dont Chrysaius n’avait jamais entendu parler.
L’impact secoua Chrys comme une feuille de tremble. Un détachement de voltigeurs équipés de trop d’outres et de gourdes bondit immédiatement sur l’éperon pour aborder un adversaire qui n’allait pas se laisser faire. Une poignée d’arcs se dressèrent.
La poignée de tireurs repéra la lueur violette de Nakiasha. Chrysaius leva son bouclier et s’interposa entre la volée et sa protégée.
Ils visaient bien. Une poignée de bruits sourds, une poignée d’impacts rapprochés, une flèche qui se ficha dans le pont à leur droite.
— Abattez les voiles ! Toutes les voiles ! hurla Triandal.
L’équipage s’exécuta. Une escouade ennemie passa du Mallory au Hurlevent. Sabre au clair, les marins se défendirent comme ils le pouvaient.
L’air se déchira encore et cette fois, les deux frégates parurent sur leurs flancs.
Face au Hurlevent.
— Je ne peux pas les éviter, dit Nakiasha. Elashor s’est déjà adonné à des manœuvres plus inspirées.
Les voiles latérales se rabattirent. Chrys s’accrocha.
Le Hurlevent tomba, poupe en premier, l’éperon arraché à la coque du Mallory dans un craquement de planches brisées, laissant derrière lui un orifice mémorable duquel s’échappait une pluie de barils et citernes.
La réserve de vivres.
Malheureusement, les envahisseurs évitèrent la chute. Soldats entraînés vêtus de pourpoints bleus boutonnés sur le côté pour contourner le griffon doré brodé sur leurs uniformes, ils débitaient les pirates qui osaient se dresser sur leur chemin comme autant de quartiers de viande inanimés.
Les meilleurs combattants du Hurlevent étaient passés sur le navire qu’ils venaient d’abandonner haut dans le ciel.
— De quoi as-tu besoin ? souffla-t-il à Nakiasha.
Elle ricana, posa la main sur son épaule avec une douceur qui fit ramper sous sa peau des centaines de mille-pattes.
— C’est pour ça que je t’aime, Chrys. Un autre aurait foncé pour s’éloigner de moi tout en comptant que je le sauve de sa connerie, roucoula-t-elle.
Il gémit intérieurement.
— Ça ne me dit pas ce dont tu as besoin.
— Un liquide. Une source de chaleur. Une pierre. Le vent ne suffira pas, ils y sont préparés.
Chrysaius lâcha son sabre pour dégainer la hache.
Il manquait de temps. Son sang était sa seule source de chaleur, le seul liquide qu’il porta sur lui. Pas de pierres à portée de la main, petite ou grosse.
Il ne visa qu’un instant avant de lancer l’arme.
Sa cible prit un pas de retard sur ses compagnons pour esquiver. Ses neuf compagnons.
Shrakh, je suis mort.
Le sol se rapprochait dangereusement. Il n’avait pas le temps de faire autrement. Il récupéra son sabre et chargea en espérant se trouver à la bonne distance de Nakiasha lorsqu’ils répandraient son sang. Assez près pour y puiser sa magie, assez loin pour qu’elle puisse agir.
Fracas. Morsure. Griffure. La douleur fusa dans tous ses membres. Il était sûrement trop loin. Il était sûrement trop près. Une dernière fois, il aurait désiré sentir les bras de sa mère autour de lui, entendre la voix caverneuse de son père chasser le voisin qui lui voulait du mal. La bête humaine se partageait ses membres et entrailles. Un geyser écarlate lui obscurcit la vue. Du sang. Son sang. Chaud. Bouillant. Son corps. Froid. Brisé. Le retardataire lança une hache vers Nakiasha. Dans un ultime effort, il leva son bouclier.
Impact sourd. Ses jambes cédèrent. Un sabre le perça. Encore. Et encore. Il s’effondra. Violemment. Sa vie coula sur les planches du Hurlevent. Une pulsation après l’autre. Trop vite.
Il était trop près d’elle. Sûrement, il était trop loin.
Le son du violon retentit.
Mais Nakiasha n’effectuerait pas ce saut.
Ils étaient trop près du sol.
Il était trop près d’elle. Sûrement, il était trop loin.
Concert de beuglements. Ses côtes brisées craquèrent, reprirent leur place. Son bras, sa jambe se redressèrent. Il hurla, propulsé sur ses pieds par une douleur aussi vigoureuse que sa chair trop brutalement reconstruite.
Autour de lui tombèrent les corps meurtris de ses agresseurs.
Côtes défoncées, bras charcutés, cuisses en charpie, tous givrés sauf un calciné. Les blessures de Chrysaius répercutées sur leurs cadavres, leur chaleur volée pour brûler le dernier. Et lui, percé par leurs armes, à vif, détruit, réparé.
— Je retire ce que j’ai dit. Je te déteste, Chrysaius. Tu es comme les autres. Bon, merci pour tout ce sang, il m’a bien aidée.
Le vent tourbillonnant sifflait à ses oreilles telle la septième trompette. Il était debout. Il était vivant. À temps pour voir la fin. Les rochers, les arbres grossissaient à vue d’œil. Le gris, le brun, le vert battaient ses yeux comme le sang battait ses tempes.
L’air se lacéra de noir et de violet à quelques dizaines de mètres au-dessus du sol et ils s’engouffrèrent dans le vide astral.
Encore plus de rhum-framboise. Encore plus de steak brûlé. Les étoiles, les étoiles… et autre chose, un nuage bleu, violacé, le gouffre, une nouvelle déchirure. Poupe au ciel, la chute du Hurlevent devint son ascension.
— Déployez la voilure !
Et il se redressa. Juste au-dessus du Lady Marian. Un fou rire secoua Chrysaius.
Aussi fort qu’il le pouvait, il hurla :
— Videz la sentine !
Sur le château arrière, une tête nattée de charbon et de flamme se retourna, le capitaine Elashor, surpris qu’on crie un ordre qu’il n’avait pas donné.
Il regarda son second, le bouscula, et Triandal rugit.
Une trappe s’ouvrit sous la cale et les latrines se déversèrent sur le Lady Marian. L’imagination de Chrysaius le délecta de la clameur dégoûtée d’un contre-amiral inondé de pisse et de shrakh.
Ils plongèrent sur le navire aux relents méphitiques. Pas la cible que Chrysaius aurait choisie.
Une nouvelle déchirure violette, une foudre statique et silencieuse. La frégate s’évada sans dommages, mais le Hurlevent poursuivit sa course.
Accroché aux cordages, Chrysaius tendait l’oreille afin de percevoir les notes qu’il ne comprendrait pas, celles qui indiqueraient à Nakiasha les coordonnées du prochain saut. Il s’écrasa tout de même contre le pont lorsque le navire se redressa pour éviter la trajectoire du Molosse, qui sortait du vide pour l’éperonner à son tour.
Le violon creva enfin les tympans de Chrysaius.
Pour une fois, il pensa à inspirer avant de traverser.
Puis-je m’enivrer d’espace ? se demanda-t-il en rencontrant une fois de plus les étoiles. Il rit comme un possédé.
Carrément. L’éther se divisa pour les laisser revenir à la réalité. Un ciel blanc et bleu décoré d’une coque percée, de cris, d’espoir et d’hommes décidés à apprendre à voler, supportés par une aile de toile insuffisante pour contrôler efficacement leur chute.
Les pirates du groupe d’assaut tombaient comme des pierres lancées du Mallory et le Hurlevent montait vers eux.
Chrysaius bondit vers le mât central et actionna un levier. De vastes filets s’ouvrirent pour cueillir les rescapés de l’escouade. Les impacts ne firent même pas tanguer le navire.
Almar éclata sur le pont comme une bouteille pleine sur un rocher. Fracas. Craquements. Hors du corps, hors des vêtements, une collection de tripes, de bouts de cervelle et l’image souillée de la prostituée qu’il avait mariée.
— Celui-là, je ne peux rien pour lui. À moins que tu ne veuilles prendre sa place ? Mais encore là, je crois qu’il est déjà mort. Tu me donnes un peu de sang, Chrysaius ? J’ai besoin d’une étincelle.
Disparu. Pour toujours.
Les pirates de l’escouade remontaient sur le bastingage. Sept survivants seulement. Chrysaius frissonna. Il empoigna son coutelas, regarda son poignet, le corps sans vie d’Almar. Le corps d’un camarade avec lequel il ne boirait plus, avec qui il ne mangerait plus, avec qui il ne s’engueulerait plus. Un corps sur lequel il ne pourrait plus jamais compter.
— Il n’y en a pas assez là ?
Elle dévoila une collection de dents éclatantes, trop parfaitement alignées.
— Oui, mais je voulais savoir si tu t’en apercevrais.
Si seulement ses yeux possédaient des pupilles. Si seulement elle disposait encore de ses iris. Si seulement ils étaient blancs, mats, perlés et humides plutôt que violets, lustrés, ardents et aussi secs qu’une vierge de deux cent quatre-vingt-sept ans.
Elle sortit de sa besace un bâtonnet d’encens, le glissa entre ses lèvres, effleura du pouce son extrémité. Une flamme jaillit de son ongle et elle tira sur la baguette comme le capitaine tirait sur sa pipe.
— Tu voulais mon sang pour ça ?
Elle secoua la tête.
— Non, mais il y en a tellement. Je peux bien m’en servir pour un petit plaisir.
Elle pointa un doigt vers le ciel. Une épaisse fumée s’éleva de la coque perforée du Mallory. La cale dans laquelle l’escouade pirate avait déversé tout son stock d’huile.
La vigie hurla si fort que sa voix couvrit le bruit des manœuvres.
— Porte-griffons à bâbord !
Chrysaius se tourna lentement, aperçut le navire massif au loin. Plusieurs fois plus grand que le Hurlevent. Il émettait des signaux lumineux que Chrysaius ne pouvait interpréter.
— On est cuits, dit-il.
Nakiasha caressa la fumée de son bâtonnet comme une autre femme l’aurait fait du corps d’un amant.
— Ne sois pas ridicule, dit Nakiasha, les humains ne déploient pas leurs griffonniers contre des équipages pirates.
— Mais il n’y a pas de dragons aussi près des plaines.
Elle vrilla de nouveau la tête et croisa les bras.
— Tu as raison. Ils risqueront sûrement leurs bêtes rares et précieuses contre une bande de coupe-gorges.
Il avala son ironie comme une lampée de bile.
— Pourquoi ne le feraient-ils pas ?
— Parce que les dragons leur en coûtent trop et qu’ils peinent à maintenir leur cheptel. Ces griffonniers ne sont pas là pour nous.
Chrysaius crispa une main sur son sabre. Il sentit son visage pâlir. Il avait pissé des litres de sang, mais la magie de Nakiasha avait probablement compensé la perte. Sa bouche se parchemina en quelques instants. Il articula comme il aurait mâché la racine d’un arbre.
— Un dragon ? Peux-tu faire quelque chose contre un dragon ?
— Je peux prier très très très très vite. Et toi ?
Il trouva difficilement quelques gouttes de salive.
— Là, j’ai oublié comment on prie.
Nakiasha éclata de rire, un rire de gorge profond, chaud, le rire d’une prédatrice devant un souriceau.
Le parfum d’une pile d’entrailles de poisson décomposées lui aurait fait le même effet. La vigie cria de nouveau, frénétique, des mots indistincts. Chrysaius suivit ses gestes du regard. Vers tribord. Une forme ailée massive aussi grande que le porte-griffons, plus encore, une queue serpentine, un long cou, une tête cornue, qui décollait au loin. Le Péril des Écailles et du Feu. Chrys contempla la distance qui le séparait du sol. Mauvaise option. Le Mallory piquait du nez, les volutes mortelles d’une épaisse fumée noire traînant derrière lui. Les voltigeurs sautaient par-dessus bord avec leurs seules toiles pour amortir la chute. Trop hauts pour espérer pouvoir marcher un jour.
— La bête a vu les griffonniers. Elle s’en va. Direction le château arrière. Les frégates survivantes retraitent. Je suppose que le signal leur ordonne de dégager la zone. Il n’y a plus de raison que je reste à si grande distance du capitaine. Sois un chou et jette Almar, veux-tu ?
Elle s’avança à pas lents vers la proue du navire. Au loin, les griffons se déployaient, lances à l’arrêt, étincelants dans le ciel. Chrysaius s’accroupit devant la dépouille méconnaissable de son ami. Un fin brouillard s’échappait des entrailles répandues sur le pont, là où il s’était trouvé piégé entre la gravité et le Hurlevent.
— Tu ne pourrais pas, je ne sais pas, le magiquer par-dessus bord ?
Elle ne ralentit même pas pour lui répondre.
— Non. J’ai donné au dragon suffisamment d’indices de ma présence. Je vais cesser maintenant, si ça ne te dérange pas. Si ça te dérange aussi, d’ailleurs. Du nerf, voltigeur ! Ce n’est qu’une pile d’os et de chairs. Imagine que ce sont les restes d’un gigot mal cuit, ça t’aidera.
Chrysaius s’approcha du corps d’Almar, songea aux parties de dés, aux beuveries et aux pauses volées. Étrangement, la suggestion de Nakiasha ne le soulagea pas.
***
Le Hurlevent louvoyait entre les montagnes, suivant la rivière. Les arbres étaient si près que Chrysaius aurait pu compter leurs feuilles. Contre ses pieds, le grain du sable et la résine assuraient ses pas beaucoup mieux que ne l’aurait fait le bois.
Les frégates survivantes avaient abandonné la partie et le porte-griffons ne les avait pas pourchassés.
Il montait au château arrière. Il revenait vers la terreur qui l’avait clamé pour sien.
Il ne savait que penser. Devait-il shrakher dans son froc ou être fier qu’elle l’ait choisi comme garde du corps ?
Nakiasha tambourinait des doigts sur le bastingage. Sur ses lèvres planait le cadavre d’un sourire dont la lente agonie se délectait des témoins horrifiés. Une main sur la sienne, Shariane, le violon au repos, cloques purulentes contrastant avec le luxe et la pureté d’une robe blanche. Comme toujours. À la barre, une haute et fine silhouette, la tête couverte d’une vague de charbon sillonnée d’or, de subtiles pattes d’oies au coin des yeux — le vivant comme le mort. Elashor lui-même. Triandal n’était nulle part en vue.
Ils cinglaient vers le cœur des montagnes.
Chrysaius n’était pas un officier. Il n’avait pas l’habitude d’être en compagnie si distinguée. Il approcha de sa… protégée et déglutit péniblement.
— Je vais vous trouver un autre garde du corps. Une meilleure lame, maintenant que…
— Non. Je t’ai, je te garde. Jusqu’à ce qu’on soit saufs. Et après aussi.
Chrys se raidit.
— Mais on est tirés d’affaire, non ?
Elle soupira.
— Ouvre les yeux, Chrysaius. On s’enfonce dans la cordillère. Nous avons échappé aux trois frégates, mais nous ne sommes pas en sécurité.
Une paire de cordes vocales s’anima comme un sac de gravier fendu à un mètre du sol.
— Qui dit dragon dit trésor. Si l’un d’entre eux a ses quartiers aussi loin du cœur des montagnes, c’est qu’il est isolé et rejeté par les siens. Peut-être qu’on pourra s’emparer de son or. Et entre les arbres fracassés par ses atterrissages et les pelotes de déjection qu’on voit d’ici, nous sommes tout près.
Elashor sourit si radieusement que même son œil crevé sembla s’animer. Chrys ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Shariane porta son violon à son épaule, en pinça quelques cordes au hasard.
— Laisse. C’est la folie de l’or, tu ne peux rien y faire.
Un murmure mélodieux aux antipodes de l’horreur dont il s’extirpait. Trop bas pour qu’Elashor le perçoive entre le vent, les craquements du navire et la fièvre qui l’animait.
Je vis et meurs avec ce navire.
Le vent serpenta le long du Hurlevent, le long de l’échine de Chrys, le long des jambes trop parfaites de Nakiasha, se lova autour de la gorge purulente de Shariane. Leurs chances de trouver l’antre du dragon avoisinaient le zéro absolu. Celles que le dragon les trouve… beaucoup plus élevées.
— Je le lui ai dit. Tu m’as entendue, chérie, je le lui ai dit, murmura Nakiasha. Shariane hocha la tête.
— Et d’autres le lui ont dit auparavant, j’en suis sûre.
Une voix, une musique, une poésie portée par la symphonie d’un corps ruiné. Shariane.
Une chair que même les mouches refusaient d’approcher, dans laquelle résonnait l’harmonie d’un vol nocturne au-dessus des nuages. Elle pinça encore une corde après l’autre, cette fois sur un rythme que Nakiasha sembla reconnaître. Un frisson parcourut l’échine de Chrysaius.
— Tu plaisantes. Et le vide ? Le vide nous tuera, Shariane. On ne peut pas faire ça.
Quelques notes de plus. Nakiasha se mordit la lèvre inférieure, se détourna vers la gauche, la droite.
— Chrys, que penses-tu du plan d’Elashor ? demanda Shariane.
Chrysaius marqua à peine une hésitation. Le temps de s’assurer que, perdu dans les manœuvres et ses rêves d’opulence, le capitaine n’entendait rien.
— Du suicide. Si je pouvais descendre, je le ferais maintenant.
Nakiasha serra les mâchoires, mais se relâcha en un instant.
— Alors trouve la plus grosse jarre d’huile du navire et rejoins-nous à notre cabine.
***
Entre le remue-ménage des réparations et l’agitation des manœuvres, même le quartier-maître ne posa pas de questions. Son fardeau sous le bras, Chrys frappa à la porte des deux femmes. Shariane lui ouvrit.
— Prêt à abandonner le navire, voltigeur ?
Il sursauta, vérifia derrière lui qu’il n’y avait aucun témoin. Personne. Il se glissa à l’intérieur.
Cabine exiguë parfumée à la lèpre. Étagères, pots non identifiés contenant des substances non identifiables, un vrai lit plutôt qu’un hamac. Nakiasha lui tournait le dos en regardant par le hublot.
— Le dragon ne tardera plus à nous trouver. Donne-moi la jarre et entaille-toi une veine, mon chou. Je sais que tu ne nous aimes pas beaucoup, mais il faudra se serrer.
Chrysaius obéit sans hésiter. Il accueillit la brûlure de sa lame comme une caresse libératrice.
— Pourquoi ne pas partir immédiatement ?
— Parce que la bête suivra la magie à moins d’avoir une proie dans ses anneaux. J’ignore pourquoi il ne nous tient toujours pas, avec le déchaînement de tout à l’heure. Peut-être à cause des griffonniers.
Il observa son bras, la coulisse écarlate qui descendait sa peau nue, le long de son avant-bras, jusqu’au coude. Nakiasha glissa un bâton d’encens entre ses lèvres et il sentit une vague de froid l’assaillir. La flamme jaillit du pouce de la sorcière.
— Je croyais que tu ne désirais pas l’attirer, dit Chrys.
Elle souffla en l’air un cercle de fumée odorante. Bois de santal ?
— Ça c’était avant que nous ne soyons prêts. Je ne compte pas te laisser saigner à mort avant son arrivée.
Sous ses yeux enflammés, ses lèvres s’incurvèrent à nouveau.
Une pile d’entrailles de poisson laissée trois jours au soleil. Ou peut-être même trois semaines.
Une secousse ébranla le Hurlevent et ils plongèrent. La pupille d’un œil pourpre emplit le hublot en même temps qu’un craquement de mauvais augure emplissait leurs tympans. Shariane s’agrippa fébrilement à Nakiasha. Sans réfléchir, Chrysaius les enveloppa toutes deux de ses bras, la mage et la pestiférée, deux femmes qu’avant ce jour il n’aurait jamais touchées de son plein gré.
Ozone. Forte. Entêtante. Intoxicante. Purulente.
L’air se déchira et un vent puissant les aspira vers le vide. Sans le navire, mais avec quelques meubles. Les cils de Chrysaius gelèrent en un instant. Nakiasha perfora la membrane fermant la jarre. Chrys sentit une vague de froid le pénétrer tout entier. Elle lui volait sa chaleur. Elle puisait son sang. Sa vision se floutait déjà. Une gerbe de flammes jaillit du contenant. Il resserra son étreinte sur les deux femmes.
Ils traversèrent l’espace intersidéral vers une nouvelle déchirure, vers la réalité. Les bras de Chrys faiblissaient vite, trop vite. Il lâcha.
Nakiasha rattrapa sa manche juste avant qu’il ne soit trop loin. Juste avant de passer. Juste avant de revivre.
Rhum-framboise. Steak brûlé. Ils frappèrent le sol rocheux comme la droite d’un yéti.
À quelques centaines de mètres en l’air, la créature ailée broyait le Hurlevent et son équipage.
— Mourir pour le trésor d’un dragon. Pourtant, je le lui ai dit. Tout ce que collectionnent ces créatures, ce sont les carcasses de leurs proies.
Amère, Nakiasha gardait ses flammes fixées sur le Hurlevent, qui saignait pour la dernière fois sous le soleil couchant.
Je vis et meurs avec ce navire, pensa Chrys une dernière fois. Un dernier mensonge avant une nouvelle vie.