Je tremblais.
Comment peut-on avoir une diction si parfaite avec toutes ces dents ?
— Quelle horreur, répéta Awa.
— Sortons vite d’ici, pressai-je en allongeant le pas.
L’espace était exigu et les branches, dans cette partie du Labyrinthe, étaient couvertes d’épines ; je n’aimai pas les savoir si proche. Je n’avais pas le cœur à parler, comme les trois autres ; nous avancions en silence sur une terre humide et noirâtre, jonchée de pierre et de bois mort. Les filets de brume étaient traitres, nous trébuchâmes chacune notre tour. Je levais haut les genoux, attentive aux obstacles.
— Bougre d’idiote ! pesta Deirdre.
Elle venait de percuter Eryn qui s’était arrêtée.
— Il y a une fourche ! s’emporta celle-ci.
— On essaie la droite ? proposai-je.
J’avais essayé de ne pas réfléchir, de continuer à faire confiance en cet instinct que Wolf Storm était persuadé d’avoir senti en moi. Même si je trouvai cela saugrenu. Eryn haussa ostensiblement les épaules et partit du côté gauche. Les deux autres lui emboitèrent le pas.
Mais… Sérieusement ?
Je fus tentée de les planter là et de partir de mon côté, seule. Mais Awa revint sur ses pas, revint vers moi :
— Ce n’est pas dirigé contre toi, murmura-t-elle, elle se sert de la hargne comme d’un bouclier, mais sans comprendre de qui ou de quoi elle doit se défendre… Restons ensemble.
Je l’aimais bien, cette jeune femme bien plus jeune que moi. Je lui souris et nous rejoignîmes les deux autres qui ne nous attendaient pas.
La brume disparut quand le sable remplaça la terre. Au-dessus de nous, le soleil devint cuisant.
— En ce lieu, les notions d’espace et de temps n’ont plus cours, récita Eryn en épongeant son front luisant d’un mouchoir immaculé qu’elle avait tiré d’une poche de sa tunique. Nous pourrions tomber dans un marécage des terres des Martres au prochain tournant, ou même dans la neige des Loups. Luce y serait à son avantage, j’imagine.
Je grinçai des dents. Deirdre, quant à elle, s’esclaffa :
— Dis-moi, tes précepteurs particuliers, t’ont-ils aussi appris une liste d’énigmes que tu pourrais nous partager ?
— Je ne suis pas autorisée à évoquer mes cours privés, j’en suis navrée.
— Mais tu viens de le faire à l’instant, s’enflamma l’Abeille.
— Crois bien que je subis ce qu’on m’impose, se défendit la Reine.
— J’imagine qu’on a toutes pu avoir accès à un recueil d’énigmes ? intervins-je.
— Nous pourrons unir nos connaissances si nous recroisons une Sphinx, comme nous venons de le faire ici, ajouta Awa.
— Mais nous sommes quatre, objecta Eryn, et les récompenses ne seront octroyées qu’aux trois premiers sortants.
— Je choisis d’en ressortir indemne avant tout, ricanai-je, si cela te motive, tu pourras passer devant moi quand on sortira.
Deirdre pouffa mais Eryn s’arrêta pour me toiser :
— Tu cherches à prouver que tu es mieux que les autres ?
Hein ?
Je m’arrêtai aussi, déboussolée par sa colère affichée.
— Je vous en prie, restons soudée, implora Awa. Ensemble, nous sommes plus fortes.
Mais… Pourquoi je me fais attaquer ? Qu’est-ce qu’il vient encore de se passer ? Pourquoi je me prends un reproche ?
— Bien sûr, tu as raison, admit Eryn en touchant le bras de notre cadette.
Puis elle reprit sa marche d’un pas gracieux. Je dévisageai la jeune Souimanga d’un air perdu ; son clin d’œil me rassura. On ne m’y reprendrait plus à converser, j’étais échaudée. Je repartis en silence sur le sable dont l’épaisseur s’accroissait. Au cours d’une pente, j’agrippai une branche lisse et épaisse pour me tirer en avant. Je la relâchai dans l’instant, prête à recevoir un coup de branche. Il ne se passa rien…
— Je n’en peux plus, geignit Deirdre.
— Je crois qu’on nous attend au sommet, prédit Awa d’une voix sombre.
De fait, nous débouchâmes dans un ovale parfait noyé de sable. Une Sphinx fouettait l’air chaud de sa queue, allongée sur un futon à l’ombre d’un palmier qui avait miraculeusement poussé au pied d’un ersatz de dune. La robe de cette créature était d’un miel foncé accordé à une crinière châtaigne.
Les Sphinx sont magnifiques. Tant qu’elles ne sourient pas.
Nous nous rapprochâmes. Que pouvions-nous faire d’autre ? Les végétaux s’étaient déjà refermés dans notre dos.
— Je suis votre deuxième, nous accueilli la Sphinx. Dois-je répéter nos règles ?
J’indiquai que non. Mes compagnes durent en faire autant. La femme-lionne sourit - hélas… Terrible vision carnassière qui ne connaissait pas de limite.
— Commençons, se délecta-t-elle en quittant son futon.
Elle gratta le sol de ses pattes en humant l’air, paupières fermées, avant de réciter, trois fois, une nouvelle énigme :
À tout heure du jour
À tout heure de la nuit,
Je réfléchis
Sans jamais penser.
Qui suis-je ?
C’était succinct. J’attrapai la gourde accrochée à ma taille et bus une longue gorgée. Puis j’oubliai le sable. J’oubliai la claque du soleil. J’oubliai la menace des dents.
Je pense. Sans réfléchir. Je réfléchis sans penser… Se réfléchir… Comme un reflet ? Sur… de l’eau ? La surface de l’eau ?
— Je crois que j’ai trouvé, chuchota Awa, tiraillée entre le doute et l’excitation.
Je me rapprochai d’elle pour mieux l’entendre.
— Un reflet se réfléchit, de jour comme de nuit.
— Bien vu ! félicita Deirdre.
— Mais sur de l’eau ou du verre ? relevai-je.
— Ne partirais-tu pas encore trop loin ? dit Deirdre.
— On précise jour et nuit, je penche pour l’objet, réfléchit Awa. Mais… que fais-tu, Eryn ? s’inquiéta-t-elle.
J’avisai la jeune Reine qui s’était écartée.
— Hey, attends ! s’exclama Deirdre.
— Ma réponse est…
Les yeux d’ambre de la Sphinx n’eurent plus d’attention que pour Eryn.
— Que fais-tu ? m’écriai-je, effarée.
— … le reflet.
— Non ! hurla Awa. C’est le miroir ! Notre réponse est le miroir !
La Sphinx étira son terrible sourire.
— Oui pour vous. Non pour elle.
Puis elle bondit devant Eryn qui s’effondra dans le sable brûlant. La chimère se pencha pour la humer longuement de ce nez qui tenait de la truffe.
— Cinq ans de ta vie…
Eryn gémit.
— … ou ton charme, ton aura séductrice.
— Non ! implora la jeune femme.
La créature la surplombait de sa gueule étirée.
— Ton choix est fait ?
— Non…
Sa voix n’était plus qu’un filet. L’air déçu, la Sphinx recula et se laissa choir. La Reine, blafarde, écrasa ses paumes contre sa gorge ; elle semblait respirer avec difficulté mais nous fusilla du regard quand nous essayâmes de la rejoindre.
Mais pourquoi elle s’est lancée à répondre seule ?
Un certain temps s’écoula. Deirdre, Awa et moi nous tenions à l’écart. La suite ne nous appartenait pas. La femme-lionne finit par s’adresser à nouveau à Eryn :
— Me cèdes-tu tes charmes ?
— Non, trancha la Reine avec fermeté.
— Me cèdes-tu cinq ans de ta vie ?
Des larmes inondèrent ses joues.
— Oui, accorda-t-elle.
La gueule acérée plongea sur la jeune femme et nous hurlâmes de concert. Les dents claquèrent au ras du carré parfait. Dans le vide. Eryn, livide, se traina dans le sable pour s’éloigner de la chimère qui se pourléchait les lèvres.
— Si délicieux… Je les savourerai de si longs mois…
Elle tendit une patte indolente vers le mur de verdure qui détricota ses branches pour nous permettre de filer. Awa et moi courûmes vers la Reine pour l’empoigner de force et notre troupe retourna en hâte dans un nouveau couloir ensablé.
****
Après une fourche, l’air se rafraichit et un tapis d’herbe grasse succéda au sable. Essouflées, en nage, nous laissâmes Eryn glisser au sol où elle s’assit en ramenant ses genoux contre elle. Awa détacha l’éventail noué à sa ceinture et se mit à l’éventer. Je m’agenouillai auprès de la jeune Reine.
— Mais pourquoi n’as-tu pas concerté avec nous ? Tu as voulu jouer cavalière seule ? s’emporta Deirdre en brisant le silence qu’on avait tacitement adopté jusqu’à présent.
— Cinq ans de ta vie…, me désolai-je.
Elle me défia d’un regard agressif.
— Quoi ? C’est quoi ce ton ? Sans charme, on n’est rien ! Regarde-toi donc !
Puis elle me gifla.
— Je… ! Tu… !
Merde !
Je me redressai et reculai.
Et en plus je bafouille !
Autour de nous, la végétation commença à frémir. J’eus à nouveau l’impression que le feuillage murmurait, mais que pouvait-il bien dire ?
Awa referma son éventail d’un geste sec en se redressant à son tour.
— Reprenons notre avancée, dit-elle. Si tu préfères rester encore un peu ici, Reine Corbeau, je peux te céder mon éventail pour te soulager de la chaleur. Mais ne compte plus sur nous pour te porter. Et ne t’avise plus de faire preuve d’irrespect ou de violence envers celles qui t’ont porté secours alors que ton comportement nous invitait à t’abandonner.
Eryn lui décocha un regard assassin qui laissa notre cadette de marbre ; la jeune femme semblait faite d’un bois plus dur que le mien.
****
L’herbe poussait désormais au travers d’une boue collante. Nous avancions par à-coup spongieux. Deirdre soutenait Eryn ; elle avait cédé quand la jeune femme s’était mise à verser quelques larmes en silence. Ma joue me piquait trop pour que je me propose. Nous arrivions à un nouveau coude.
— Les deux chemins mènent peut-être à une Sphinx, marmonna sombrement Deirdre.
Awa me regarda d’un air qui m’invitait à choisir.
— Gauche, murmurai-je.
Soudain, un cri nous parvint, proche, humain. Je posai les yeux sur les épais branchages entortillés que nous longions.
C’est juste de l’autre côté.
D’autres hurlements retentirent en écho. Le sang chuta dans le bas de mon corps. Et le mur végétal devint fou : certaines branches s’élevèrent et se muèrent en fouet, perdant leurs feuilles dans leurs claquements agités. Des rameaux furent projetés hors du mur devenu vivant, l’un d’eux me lacéra le visage. Je relevai les bras pour me protéger. Ménageant une fente, j’entraperçus Deirdre abandonner Eryn au sol pour se protéger comme je le faisais. Je fus percutée par derrière, un coup porté sur le haut de mon dos. Je me laissai choir, en boule, dans la boue. Une branche me frappa au crâne. Je serrai les dents, paniquée. Une bourrasque me cingla après un bref répit. Un cri strident me poussa à une nouvelle œillade entre mes bras refermés : les végétaux possédés changeaient de forme autour de nous, à une vitesse ahurissante. Impuissante, j’avisai une branche verte se tendre vers moi comme un bras doté de propulseurs. J’écarquillai mes yeux, les lèvres muettes d’horreur. La tige s’enroula douloureusement autour de ma cheville. Quand je fus brutalement tirée en arrière, je criai à plein poumons, rejoignant à mon tour ce concerto fou et sa danse macabre.
****
J’avais été tirée sur plusieurs mètres à une vitesse folle sans perdre connaissance. Un silence feutré avait déjà reprit ses droits mais je ne relevai les paupières que lorsque la tige desserra son emprise. Sans attendre, je bondis sur mes pieds. Pour retomber dans l’instant, sur les fesses, un écran gris me brouillant la vue.
Merde, ma cheville.
Mon cœur tambourinait dans ma poitrine et j’entendis mon sang bourdonner dans mes oreilles. Quand les derniers points s’évanouirent de ma vue, je constatai que j’étais au milieu d’une clairière d’herbe rase.
Bordel.
Awa était allongée sur le dos à quelques pas de moi ; inconsciente, du sang s’écoulait en abondance d’une plaie sur son front. Et depuis l’autre côté de l’espace, une Sphinx nous contemplait.
Pas bouger, le chat.
Je rampai vers le corps de la jeune Souimanga et commençai par enlever ma tunique que j’écrasai sur sa plaie.
— Awa ? Awa, tu m’entends ?
Je la secouai d’une main mais elle demeura inconsciante.
— Merde, me fait pas ça…
J’approchai l’oreille de sa bouche : elle respirait. Son souffle semblait régulier.
Calme-toi, Luce. D’abord, se mettre en sécurité.
Une sensation glacée m’engourdit la nuque. Je portais le regard là où j’avais laissé la Sphinx ; je laissai s’échapper un gémissement : la femme-lionne s’était approchée.
Trop.
Elle ne souriait pas. Elle s’assit sur l’herbe verte.
Trop près.
Elle sentait le fauve. Je distinguais des spirales dans ses yeux d’ambre.
C’est le même pelage crème…
— Ainsi, tu choisis d’être sa bouée, articula-elle avec un léger grain dans la voix. Si tu réponds juste, vous sortirez toutes deux d’ici.
Elle laissa sa bouche s’allonger en un sinistre sourire.
— Si tu te trompes, je prendrai tes yeux. Cette teinte, c’est si particulier… Quant à l’endormie, je la moissonnerai d’un pan de vie.
— Non ! crachai-je.
J’agrippai le corps inconscient. Ma tunique imbibée de son sang glissa sur l’herbe. L’écoulement s’était tari. La fureur vibra dans les yeux du monstre.
— Je plussoie la politesse, effrontée.
Elle claqua des dents puis, se reprenant, dévoila son énigme, qu’elle répéta trois fois :
Cette chose toutes choses dévore
Peuples d’Eaux, Peuple de Terres
Faune et Flore
Elle ronge le fer et mord l’acier
Réduit en poudre Montagnes et Rochers
Elle met à mort Reines et Rois
Érode les Temples
Rebat les Cartes
Efface villes, villages, Royaumes et Cités *
L’excitation fit chauffer mes joues.
Je la connais.
Pas avec ces mots exacts, néanmoins… la réponse correspondait. Mon amour pour le récit d’un certain anneau nous sauverait peut-être la vie ce jour. Je chassai cependant la précipitation et pris le temps de vérifier chaque vers, deux fois, quatre fois, en ignorant le tempo martelé par les pattes de la monstresse qui ne cachait pas son impatience en tournant autour de nous. Je la dévisageai quand je fus prête. Elle vint s’asseoir face à moi et sourit. Prenait-elle plaisir à exposer sa dentition ?
— J’attends, ronronna-t-elle.
— Notre réponse est…
— Tu ne peux. Tu es seule.
— Mais… Vous avez dit que mon amie…
— Tu l’emporteras avec toi. Ou vous resterez toutes deux. Mais alors, seule toi paieras.
Je sentis mon épiderme se hérisser et déglutis.
— En ce cas, ma réponse est…
La queue léonine battait furieusement la mesure. Pour réchapper à ses dents, je me laissai engloutir par ses yeux de miel.
— … le temps.
Une paupière frémit sur le visage impassible de la Sphinx. Puis elle bondit. Sur nous. Sur moi. Où m’étais-je trompée ?
****
* Énigme inspirée de l’œuvre de J. R. R. Tolkien - Le Hobbit