side_navigation keyboard_arrow_up

29 - Neiges

visibility 2
article 2,7k
Par Lily

Pour mon second dernier jour au Palais, je retournai au jardin d’été, cette fois munie d’un carnet, d’une gomme en mie de pain et de quelques crayons et fusains.

La veille, sur la fin de la journée, Ëreis s’était présentée à la porte de ma chambre. Elle avait troqué ses tresses épaisses contre une paire de dodus macarons. Je savais à présent qu’elle était la seconde Compagne de Château de la Douairière Perdelle - l’ancienne reine était trop attachée à sa vieille Compagne pour la destituer de son titre sous prétexte qu’elle n’arrivait plus à s’acquitter de ses tâches ; Ëreis la suppléait. Nous avions papoté un moment et nous étions découvert un goût commun pour la lecture et le dessin. Je n’avais pas caché mon trouble quand à ce dernier, ne sachant où me positionner à cause de mes souvenirs tronqués. Elle était repartie peu après en me laissant d’elle l’image d’une femme tout en rondeurs, de son corps à sa voix, en passant par ses mots. Au matin, un serviteur m’avait apporté ce nécessaire à dessins qu’il me tardait d’user à l’abri des regards ; un cadeau d’Ëreis. Par sympathie ? Pour gagner ma confiance ? Mais qu’aurait-elle à y gagner ?

Je longeais le muret qui se déroulait non loin de l’arbre à vœux, attentive au frémissement des branches basses chargées de papiers. En contrebas, une foule grouillante noircissait le quadrillage symétrique des artères. C’était jour de grand marché. Les marchés étaient quotidiens dans la Cité Royale, mais un grand marché signifiait le retour au port de plusieurs bateaux, avec leur lot de trouvailles et de marchandises lointaines.Dana et Cazelain y déambulaient en ce moment. Sieur Wolf Storm n’ayant pas donné son accord pour une sortie hors des enceintes protégées du Palais, je n’avais pu les accompagner.

Je ne suis pas une âme libre en ce monde… Pas encore…

Avais-je envie de l’être ?

Libre, oui.

Mais était-ce important pour moi de l’être dans ce monde ?

Tu-tu-tut. Aujourd’hui, on dessine. J’aurai tout le temps de me prendre la tête demain, pendant le trajet retour en calèche.

Je m’installai dans la palmeraie, près d’un massif de rosiers blancs. Je me sentais bien, au calme, entourée de verdure, crayon en main. Je dus m’y reprendre à plusieurs fois pour que la rose choisie me satisfasse. Le reste se fit naturellement. Lorsque je réalisai que je n’étais plus seule, je devinai qu’il m’observait depuis un moment.

— La mode locale te sied à ravir.

Plus aucune trace de brûlure ne marbrait le visage d’Adam. Ses yeux semblaient plus perçants… Ils me rappelèrent un autre iris noir, la tension douloureuse en moins.

— Toi aussi tu te fonds à la perfection dans le paysage.

Sa tenue répondait aux codes de celles portées par les Guerriers ayant combattu pour nous face aux Bêtes, un arc et son carquois sanglés sur son dos. Cela lui allait comme un gant. Qu’était-il advenu de son short fluo contemporain ?

— Pourquoi me dévisages-tu en fronçant les sourcils, Luce de la Porte Neige ? Au fait, as-tu toujours tes dix orteils ?

Je m’empourprai.

— Ne te moque pas, personne ne m’avait prévenue qu’il y aurait une requête à adresser au Roi. J’ai été prise de court… Et pour mes orteils, je te laisse juge, dis-je en lui désignant mes pieds dénudés.

— Je ne me moque pas, j’ai d’ailleurs trouvé ta requête rafraichissante. Et tu as gagné ce charmant séjour au soleil. Par ailleurs, j’ai appris que notre Géant Armand n’avait pas eu autant de chance que toi, réclamer des soins royaux n’était pas une si mauvaise idée.

Je tiquai.

— Que lui est-il arrivé ? Vous vous êtes revus récemment ?

— Non, j’aime juste me tenir informé. Il a perdu deux orteils.

L’horreur.

— J’en suis désolée… Je l’aime bien, il a bon cœur.

— Oui, un cœur à sa hauteur. Mais peut-être un peu trop fragile… J’espère me tromper.

Que veut-il dire ? Armand… Je me demande s’il a trouvé une solution avec ces femmes qui lui tournaient autour.

— Gamine, tu fronces encore les sourcils, s’amusa Adam. Partagerais-tu tes pensées avec moi ?

— Pas celles-ci, m’excusai-je.

— Notre seconde Épreuve était bien plus qu’une promenade de l’extrême, pas vrai ? Comment t’en sors-tu avec ces souvenirs qui te sont remontés ? De mon côté, je dois avouer avoir été secoué.

Donc, c’était bien pour tout le monde.

Je haussai des épaules.

— Je ne comprends toujours pas l’intérêt de cette foutue mascarade…, crachai-je.

Je sursautai et regardai nerveusement autour de nous.

Mets un filtre sur ta bouche, Luce.

— Détends-toi, chuchota Adam, ce n’est que moi, et nous sommes seuls.

Je le regardai, dans cette tenue qui soulignait son corps taillé pour se battre. Pour mettre à mort.

— Tu penses toujours qu’on est voué à demeurer ici ? lui demandai-je.

Il me sonda comme s’il cherchait à mesurer quelque chose en moi.

— Oui, dit-il.

À quoi m’attendais-je ? Qu’il sorte les clés du bus jaune mangue d’une de ses poches ?

— Pardon, je ne sais pas pourquoi je t’ai posé cette question, marmonnai-je en rangeant mon nécessaire à dessins.

— Sens-toi toujours libre de me parler sans filtre, ça me fait un bien fou.

Je souris sans conviction.

— Je ne suis là que pour la journée, le bateau sur lequel je voyage fait escale au port en contrebas ; tu m’accompagnes jusqu’à l’arbre à vœux ? J’aimerais le comparer à ceux déjà vus. On pourra papoter un peu en chemin.

— Avec plaisir, répondis-je.

Cette fois, mon sourire était sincère.

Nous quittâmes la palmeraie par un tunnel végétal dont les arches croulaient sous le lilas et le chèvrefeuille. Adam me questionna sur l’ambiance du Château Royal. Je lui résumai le peu que j’en avais vu.

— Je n’aime pas vivre de faux-semblant, récriminai-je.

— C’est un peu mon pain quotidien chez les Faucons. Avec certains plus que d’autres.

Il attrapa un caillou, le soupesa et l’envoya percer une toile d’araignée qui se déployait entre de hautes branches d’un bouleau.

— Je n’ai pas l’impression que ce soit ainsi au Château Lune… J’espère ne pas me tromper, marmonnai-je.

— C’est bon de l’entendre, gamine.

Revenus à découvert sur le sentier côtier, je m’arrêtai et le dévisageai sans m’en cacher.

— Adam, qu’est-ce qui a changé en toi ?

L’une de ses sombres arcades se souleva en même temps qu’un coin de sa bouche.

— Tu as remarqué quelque chose. Mais tu ignores quoi.

Je pris un air insistant. Il remonta alors sa manche jusqu’au coude, dévoilant un tatouage de faucon aux serres refermées sur un arc.

— J’ai un Clan. Je suis des leurs.

Je m’approchai pour mieux voir, pour mesurer chaque détail de cette marque apparue sans l’intervention de la moindre aiguille. Je brûlai d’envie de la toucher. Je n’en fis rien.

— Sieur Adam, murmurai-je.

Il rit.

— Qu’y gagnes-tu ?

Il laissa le tissu retomber sur son poignet.

— J’en conclus que les Loups ne te l’ont pas encore proposé. J’en suis étonné. Très étonné.

Quelle était cette émotion qui me traversait ?

La jalousie ? Mais de quoi ?

Adam s’adossa au muret, la mer roulant sur elle-même loin en dessous de lui. Les traits sérieux, les yeux dans le vague, il expliqua :

— Je suis entré dans leur Temple. De gré. Je le désirais. Et je l’ai rencontré.

— Une ombre noire ? tentai-je en repensant aux mots de Lionel Jos, tirés de son expérience mitigée qui lui avait permis de prendre place parmi les Loups, sans pour autant accéder à leur noyau.

J’eus droit à un sourire énigmatique.

— Au début, oui. Puis j’ai compris qu’il s’agissait d’un faucon. Mon faucon désormais.

Je réalisai seulement que son tatouage était plein. Noirci.

— Tu… Tu fais partie du noyau de ton Clan ?

— Exact. Ils doivent composer avec moi. J’ai ma place et ma voix fait loi, aussi forte que la leur.

— Et un… un faucon vit en toi, affirmai-je.

Surprise et amusement égayèrent ses traits.

— Dis-moi donc, gamine, qu’est-ce qui te permet d’être aussi sûre de toi ?

— C’est… ta démarche et, surtout, ton regard… Il est comme… habité, comme…

— Comme celui de ton Sieur Wolf Storm, acheva-t-il.

J’eus un sursaut ; il n’était pas mien.

— Oui, mais sans la tension et le sentiment de danger, précisai-je.

— C’est que, moi, je ne suis pas maudit, ricana-t-il. Je l’ai vu à l’œuvre aux Frontières, ma Protectrice m’y a emmené, pour que je sache. Il est… bestial.

Nous échangeâmes un regard.

— Non, assurai-je.

Il parut étonné.

— Si tu le dis, gamine, je te crois.

Il n’avait pas l’air de se moquer. Je déglutis et me détournai vers la mer, vers le large. Adam avait découvert ce qu’étaient les Frontières et moi j’avais dessiné un rosier. Il avait navigué sur une nouvelle mer et j’avais appris les pas d’une danse. Je soupirai. Devant nous, l’eau s’étendait sans limite. Nous nous perdîmes un instant ; moi dans les flots, lui dans la danse des oiseaux marins.

— Les Océans sont interdits au Peuple des Hommes, murmura-t-il après le piqué d’un volatile aux longues ailes blanches et au bec vert criard. Des Peuples marins s’y partagent une société qui leur est propre.

— Des sirènes ?

Il pouffa. Ma voix avait pris cette tonalité particulière, caractéristique des mots qui n’existaient pas dans ce monde.

— Je t’avoue ne pas en savoir plus…, dit-il. Les nôtres sont cantonnés aux mers et prient l’Univers pour que les vents ne les poussent malicieusement vers eux.

Les nôtres…

Il dessina dans le ciel la courbe du piqué de l’oiseau blanc. Triomphant, celui-ci bascula son bec pour mieux gober sa proie avant d’aller se percher sur une saillie rocheuse.

— Ce respect des limites au bénéfice de l’Équilibre d’un monde commun… poursuivit Adam, pour cela aussi, je me sens l’âme de demeurer ici. Peux-tu le comprendre ?

Le pouvais-je ?

— C’est sûr que chez nous, la notion d’équilibre…

Je terminai pas l’idée ; mon compagnon hochait la tête, nous nous comprenions.

— Ma Protectrice m’a conté que cette planète a autrefois frôlé sa fin et son déchirement, dit-il. C’était il y a presque trois millénaires. Cette harmonie entre tous ces Peuples perdure depuis longtemps. C’est donc possible.

La nostalgie m’étreignit, teintée d’amertume. Nous étions originaires de quelque chose qui ne fonctionnait pas.

— Est-ce tu sais quand on commencé les Moissons ? questionnai timidement.

La main d’Adam me frôla alors l’épaule, caresse d’une aile fantôme.

— Gamine, murmura-t-il, ce que je t’ai confié sur mon entrée dans un Clan… D’abord cette intimité, puis l’animal totem… À toi, je peux le dire. C’était… C’était plonger dans quelque chose d’insaisissable. Et c’est indéfinissable. J’ai vécu une expérience incroyable et… impossible.

Il appuya son front contre la pierre blonde, agrippant le bord du muret entre ses mains caleuses.

— Je ne regrette pas ma vie d’avant, souffla-t-il sur les pierres, et je m’en veux terriblement de ressentir cela… Mais cette vie, ici… Ce que je ressens chaque jour en me levant, chaque soir en me couchant… Lorsque je mesure tout ce que je vais pouvoir accomplir… Même dans mes rêves les plus fous, ça n’aurait pu… Et cela me plait. Gamine, je ne supporterais pas qu’on m’enlève cette nouvelle réalité. On m’offrirait le choix de revenir à ma vie d’avant, je… Je déclinerais. J’en suis convaincu.

— Et bien…, chuchotai-je.

Mais je ne sus quoi dire d’autre. D’ailleurs il n’y avait peut-être rien à dire. Adam ne semblait pas avoir besoin de plus. Il se remit marche et je lui emboitai le pas. Il bifurqua et nous pénétrâmes dans un espace dédié aux senteurs : romarin, lavande, menthe… Je froissai quelques feuilles et savourai leurs essences.

— Adam, et si d’autres souvenirs te revenaient…

— Touché. Je vois où tu veux en venir, j’y ai déjà pensé.

Il passa une main à l’emplacement de sa nouvelle marque.

— Mais tu ignores ce que j’ai gagné.

Il m’attrapa soudain par les épaules et me dévisagea avec intensité.

— Luce, arrache-moi ça, maintenant, et je meurs.

— D’accord, lâchai-je.

Il était trop près, trop intense, et un cri rapide et aigu me perça les tympans.

— Tu entends ? chuchota Adam. Il huit…

Qu’est-ce qu’il raconte ? Lui aussi il a viré fou ?

Il me lâcha et explosa de rire.

— Tu verrais ta tête ! Rassure-toi, gamine, je suis sain d’esprit. Bientôt, tu comprendras. Tôt ou tard, un Clan va t’inviter. Peut-être même plusieurs. J’en ai la certitude. Mais, permets-moi de t’offrir ce conseil, n’accepte que si tu connais et aimes la vie qui y est menée. Cette connexion que tu gagnes, cela te lie. D’une façon très intime.

Il était redevenu sérieux. Mesurait-il son aura de leader ?

— Toi, tu… tu regrettes de l’avoir fait ?

Il plissa ses yeux noirs en souriant.

— J’étais un Faucon avant même d’en devenir un, assura-t-il. C’est d’une transparence évidente. Ce bus était une chance.

Je fis la moue.

— Allez gamine, balance, au fond, que t’inspire ce Monde ? Et ne réfléchis pas !

J’arrachai une mauvaise herbe à ma portée. Sèche, elle se cassa facilement en divers morceaux. Je faisais souvent cela lorsque je me baladais. Chez moi. Ici, les hautes herbes sauvages pouvaient être bleues, roses, mauves…

— Il a peut-être… un je-ne-sais-quoi qui me fascine.

— Nous y voilà, se délecta Adam.

— Mais il est trop sauvage et dangereux, conclus-je en jetant les débris d’herbe par-dessus le muret.

— En dehors des villes et des villages, en dehors des sites et des chemins balisés, oui, il l’est, attesta Adam. Mais la Garde et les mercenaires existent quand des expéditions s’avèrent nécessaires.

Il arracha à son tour un brin de graminée blondi et brûlé par le soleil qui avait su s’enraciner entre deux pierres chaudes. Je crus qu’il allait le jeter, mais il le fit rouler entre ses doigts où des cals étaient visibles. Son arc et son carquois n’étaient pas là pour faire jolis.

— Nous sommes dans une cité ; si elle est si sûre, pourquoi y circules-tu armé ? relevai-je.

— Juste réflexion, salua-t-il en m’offrant la tige de graminée.

Sans réfléchir, je la rangeai dans mon carnet de croquis.

— Les rues sont sûres, mais nous restons dans une grande ville, et cet arc, conçu sur mesure, vaut une petite fortune ; je n’allais pas le laisser sans surveillance sur le bateau.

Il le caressa amoureusement en passant une main par-dessus son épaule. Je crus voir une aile s’étirer. Image fugace. Déjà, il n’y avait plus rien.

— Rassure-toi, ajouta-t-il, les armes doivent restées sanglées en ville.

Nous terminâmes notre tour au pied de l’arbre à vœux. J’eus droit à une chaleureuse accolade.

— Continue de t’accrocher, gamine. J’ai toujours grand plaisir à savoir que je ne suis pas le seul naufragé à me battre pour m’approprier cette terre sur laquelle le destin nous a poussés.

Lui dire au revoir me pinça le cœur. J’aurais voulu qu’Adam puisse entrer dans mon quotidien. Je me le représentais comme un pilier dont je partageais en partie les racines. Je regagnai ma chambre seule. Cazelain m’y attendait, étendu sur mon lit ; il désirait être témoin de ma réaction lorsque je déballerai le cadeau qu’il m’avait ramené du marché.

****

Commentaires

forum Fond et forme exigeant
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.