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VI.

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À bord de l'Orient-Express, 20 mai 1895

Ce matin, je retrouve Anne à la gare d'Austerlitz. Depuis notre rencontre à la bibliothèque, nous ne nous sommes rencontrés qu'une seule fois, juste pour planifier notre itinéraire.

« Il faut aller à Vagharchapat, » m'avait-elle dit. « Là-bas, on trouve la plus grande collection de manuscrits anciens dans une bibliothèque qui archive tous les documents liés à la culture arménienne. La Matenadaran, c’est ainsi qu’on l’appelle. Toutes ces ressources représentent des vestiges précieux pour les Arméniens, orphelins de leur patrie ! S'il existe un autre codex sur Mélior, aucun doute qu'on le trouvera là-bas. »

Nous avons donc décidé de prendre l'Orient-Express jusqu'à Istanbul. Il n'y a pas plus rapide pour traverser l'Europe. De là, nous embarquerons sur un navire pour traverser la mer Noire et rejoindre le port de Batoum, une propriété de l'Empire russe. Nous devrons ensuite réfléchir à un moyen de rejoindre Erevan, puis Vagharchapat. Un voyage de plusieurs milliers de kilomètres. Une routine pour moi, un périple pour la vieille bibliothécaire.

Le train quitte la gare alors que nous défaisons nos bagages. Quinze jours de train à partager la même cabine. Bien sûr, un simple coup d’œil me suffit pour remarquer qu'Anne a apporté plus de livres que de vêtements. Impossible de dissimuler mon agacement. Il n'y a rien de pire qu'un partenaire de voyage mal équipé. En remarquant mon ai désapprobateur, elle ferme sa valise d'un coup sec, embarrassée.

*

L'Orient-Express passe Strasbourg sans qu'Anne daigne lever le nez de ses livres, que ce soit au déjeuner, à l'heure du thé ou au souper. Ses lectures s'étendent sur tellement de domaines différents que j'y vois un moyen d'éviter d'engager la conversation.

Il vaut mieux ne pas s’en soucier. Du moins, pour le moment.

*

Dépassé Munich. J'ai enfin réussi à communiquer avec la vieille chouette ! Sa curiosité maladive a finalement eu raison de son silence.

C'est arrivé ce midi, quand nous nous trouvions dans le wagon de restauration devant une tasse de café et un baba au rhum. Anne levait de plus en plus le nez de son ouvrage. Quelque chose la tracassait.

« Comment avez-vous fait pour nous obtenir des billets ? Je ne doute pas qu'un explorateur gagne bien sa vie, mais tout de même…

— J'ai reçu une grosse somme d'argent pour les objets que j'ai ramenés de mon voyage en Égypte. Des ossements d'animaux exotiques, de la peau de crocodile, des œufs de faucon pèlerin... L'Académie des sciences s'est montrée très généreuse. J'avais pour projet de m'établir avec cet argent. Mais ne vous en faites pas, il m'en reste bien assez malgré le prix du billet.

— Merci. »

Je lève les yeux et croise son air embarrassé. L’académie des Lettres refusant de financer quoi que ce soit, elle me devait tout.

Un silence s'installe entre nous. Persuadé qu'elle s'était remise à lire, je m'intéresse de nouveau à mon journal. Mais au bout d'un moment, je la vois s'agiter, titillée par ce je-ne-sais-quoi qui l'appelait sans cesse à fureter.

« Donc vous pensez arrêter votre carrière ?

— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

— Eh bien, vous avez parlé de vous établir. Quand un explorateur comme vous songe à poser ses bagages, n’est-ce pas la preuve qu’il en a assez de sa vie de baroudeur ? »

Pris au dépourvu, je me mords les lèvres. En réalité, je n'en sais rien. Si ça semblait dans l’ordre des choses, mon âme s’y refuse. Que me resterait-il sans la pluie des forêts tropicales, les constellations du désert ou les orages des steppes ? Je tremble en imaginant le vide qui emplirait alors mon cœur.

Effrayé, je chasse cette pensée de mon esprit. Il vaut mieux changer de sujet.

« Dites-moi en plus sur vous et je vous répondrai, ai-je déclaré. Après tout, n'allons-nous pas nous côtoyer pendant plusieurs semaines ? Il vaut mieux qu'on sache au plus vite les intentions, les habitudes et les défauts de l'autre, vous ne pensez pas ? »

Anne remue son carré de sucre dans sa tasse de café, hésitante. Difficile de savoir si mon marché l'embarrasse ou l'amuse .

« Marché conclu, » consent-elle.

De quoi donner une tournure intéressante à notre voyage.

À bord de l'Orient-Express, 22 mai 1895

Arrêt à Vienne. Au même moment, je m'étouffe avec mon croissant. Anne vient de me révéler qu'elle n'est ni bibliothécaire ni chercheuse en manuscrit ancien. Malgré ses compétences, l'université lui avait fermé ses portes.

Il me faut de grandes rasades de café pour avaler la nouvelle. Tout en massant ses mains en signe de malaise, elle m'explique que les femmes n’étaient pas les bienvenues chez les historiens. Tout ce qu'elle avait réussi à obtenir, c'était un poste à la bibliothèque des Nations qui lui permettait de consulter tous les livres qu'elle souhaitait.

Pas étonnant que l'Académie ait rejeté sa demande de financement !

« Mais si vous n'êtes pas bibliothécaire, que faites-vous ?

— Je suis femme de ménage. Je nettoie la salle de lecture et les étagères de manuscrits médiévaux. C'était la meilleure solution pour pouvoir continuer à consulter les livres. »

Ainsi s'explique le bureau dans le placard à balai.

Cet aveu aurait dû me mettre en colère. Comment ai-je pu me laisser embobiner de la sorte ? Me voilà dans de beaux draps, maintenant, à voyager avec cette femme qui n'était même pas une professionnelle reconnue !

Mais en réalité, je ne peux pas m'empêcher de rire de la situation. Il y a de quoi sourire, quand on y pense ! Cette vieille chouette avait quand même réussi à accaparer un débarras dans la bibliothèque des Nations pour en faire son bureau. Elle est gonflée, soupe au lait et difficile à vivre, mais je dois reconnaître qu'elle ne manque pas de détermination.

« Si je trouve la fin de l'histoire de Mélior, nul doute qu'on reconnaîtra ma valeur et qu'on m'ouvrira les portes de la Sorbonne ! Je deviendrai la première femme médiéviste de notre siècle et clouerai le bec à tous ces malotrus qui n'ont pas cru en moi ! »

Voir cette septuagénaire s'enflammer de passion me couvre d'un sentiment d'espoir. Peut-être qu'un jour, moi aussi je serai de nouveau animé par cette étincelle qui m'a convaincu de devenir explorateur.

Et qui sait ? Partir avec l’appui de personnes différentes pourrait m’ouvrir des horizons nouveaux, loin de la pression que les professionnels de la recherche scientifique avaient toujours exercée sur moi.

*

Il est plus de vingt-deux heures. Je me suis assoupi, mais les fantômes d’Égypte sont revenus hanter mes rêves. Des vautours. Prisonnier des marécages du Nil, je ne peux les empêcher de me crever les yeux. Au-dessus d'eux, l'ibis juge ce châtiment.

Quand je me réveille en sursaut, des perles de sueur coulent de mon front. Seule l'écriture peut calmer ma respiration haletante.

À côté de moi, le léger ronflement d'Anne m'indique qu'il lui faudrait une explosion pour la réveiller. Sale peste ! Si tu ne m'avais pas interrogé sur ma décision d'arrêter les voyages, jamais je n'aurais replongé dans mes tourments.

Des bribes de souvenir me reviennent : la chaleur étouffante, les reflets orangés du Soleil dans le fleuve, le cri de mille et un oiseaux inconnus, le doux parfum du lotus égyptien, puis une autre odeur, plus âpre, dont je n'ose même pas écrire le nom.

Enfin, je revois son corps, inerte.

À partir de là, impossible de me rendormir.

À bord de l'Orient-Express, 23 mai 1895

Nous approchons de Bucarest. Depuis mon dernier cauchemar, je dors peu. Je passe mes journées à contempler les prairies roumaines, attentif au moindre oiseau qui pourrait ressembler à mon épervier.

Plusieurs fois déjà, j'ai soupçonné qu'il me suivait. Il y a quelques jours, quand le train a traversé la Forêt Noire, j'ai cru le voir perché sur une branche de sapin, son œil jaune transperçant la pénombre. Plus loin, quand le train a quitté la gare de Vienne, j’ai soupçonné de le voir voler au-dessus des toits.

Il doit bien y avoir une raison pour qu’il me suive ainsi.

À bord de l'Orient-Express, 24 mai 1895

Arrivé à Sofia, dernier grand arrêt avant notre terminus.

Cette journée commence comme les précédentes. Un petit déjeuner, en tête à tête, le bec d'Anne dans un livre et le mien dans mon journal de bord. On ne peut pas dire que voyager en train soit palpitant. Une fois repus, nous sommes retournés dans notre cabine. Ma compagne de voyage passe la matinée à m'exposer ses théories sur la Littérature, persuadée qu'elle pourrait devenir un champ de recherche aussi important que l'archéologie.

« La poésie, le théâtre et la fiction regorgent de mystères, vous savez. Ils ne cessent de repousser par l'écriture les limites du Monde et de l'humain pour en offrir une toute nouvelle vision. Regardez le manuscrit de Mélusine, par exemple : quelle idée brillante de donner des origines féeriques et mythiques à la famille Lusignan pour asseoir son pouvoir politique ! Vous savez, Jean de Berry1 lui-même a utilisé cette légende pour se faire le descendant de cette illustre famille poitevine. Et pourtant, si l'on considère que la magie et les fées existent vraiment, il est évident qu'elles gouverneraient le monde. »

Alors que je ne l'écoutais que d'une oreille en contemplant les montagnes bulgares, j'ai perçu dans son discours la parfaite ouverture :

« Et vous y croyez ?

— Aux fées ? Ah ! Bien sûr que non, voyons. »

Et comme s'il s'agissait de la formule magique pour l'invoquer, l'épervier a surgi juste devant la fenêtre de notre cabine. Avec ses yeux vairons, impossible de le confondre avec un autre. Il plane majestueusement en effectuant quelques figures aériennes pour attirer notre attention.

« Regardez, Anne ! » ai-je bondi. « Vous voyez cet épervier ? »

La vieille chouette se penche en avant jusqu'à coller son bec sur la vitre.

« Où ça ? Je ne vois pas d'oiseau, moi.

— Mais enfin, il est juste là ! Il ressemble exactement à celui de votre page de manuscrit. »

Elle s'écarte de la fenêtre, puis me fixe avec perplexité, ses sourcils broussailleux la faisant ressembler à un grand-duc ébahi.

« Je ne vois pas de quoi vous parlez, Guillaume. Il n'y a pas d'épervier dehors. Vous devez manquer de sommeil, mon ami ! »

Stupéfait, je continue de regarder le rapace qui virevolte, jusqu'à ce qu'il se fasse dépasser par le train.

Je n'arrête pas d'y songer depuis, et il me faut accepter l'impensable.

Je suis le seul à voir cet épervier.

1 Jean de Berry (1340-1416), fils du roi Jean II, dit le le Bon, et frère du roi Charles V. C'est lui qui commande l'écriture de la légende de Mélusine à Jean d'Arras. C'est ce manuscrit qu'Anne montre à Guillaume à la bibliothèque des Nations.

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