Paris, 9 janvier 1895
Est-il possible de faire une découverte aussi extraordinaire dans un lieu aussi familier que sa propre maison ? Elle me paraît si irréelle qu'il me faut l'écrire, car tout est vrai. Tout.
*
Hier, je n'avale pratiquement rien au dîner. Le sommeil ne vient toujours pas à bout de mes tourments. Lire m'aiderait-il à y échapper ? Quand je passe devant la porte de mon bureau, je me fige, hésitant. Toute la journée, j’ai évité d’y entrer, craignant de me comporter comme un albatros inquiet de ne rien reconnaître après des mois de migration. Pénétrer dans ce bureau, ce nid du célèbre explorateur Vaillancourt, c’est accepter de faire face à l’homme que j’étais avant l’Égypte.
Qu’arrivera-t-il si je n’en suis pas capable ?
Mon cœur se serre quand j’ose pénétrer dans mon repère. N’importe qui y verrait un cabinet de curiosité remplie de trésors venu des quatre coins du monde. Au mur, une collection de carapaces de tortue, des livres de géographie sur toutes les étagères et des portulans vieux de plusieurs siècles précieusement encadrés. Des salamandres dorment dans un vivarium, près d'une vitrine remplie de fossiles. Seul un globe terrestre et céleste de manufacture Newton and Son règne au centre de la pièce. Mes malles s’éparpillent dans tous les coins. Je n'ai pas encore pris la peine de la défaire.
J'ai toujours considéré cet endroit comme un monde à lui seul, comme si le Paris de l'autre côté des fenêtres n'était plus la réalité, mais le mirage. Mais à cet instant, je comprends ce qu’il représente pour la première fois. Comment ai-je pu être fier de cette soi-disant collection ? Incarne-t-elle vraiment l'accomplissement de ma carrière d'explorateur ? Aujourd'hui, muni d’un regard neuf, je ne vois rien d'autre qu'un fatras de breloques. Le butin d'un vulgaire pillard.
Mes doigts caressent le dos des livres, à la recherche d'une lecture pour chasser ces mauvaises pensées. Mais un murmure, soudain, arrête mon geste. Une illusion, une hallucination, un rêve ? Peu importe. Je reprends mes recherches. Puis il persiste une deuxième fois. Je regarde derrière les rideaux et à l'intérieur des armoires. Personne d'autre que moi.
Alors d'où provient-il ?
Je m’aperçois alors qu’on a déposé sur mon bureau une enveloppe, au beau milieu de mes atlas. Pour monsieur Vaillancourt, voilà tout ce qui fait office d'adresse. Les sourcils froncés, je m’approche et me rends compte que cet étrange appel devient plus intense, plus insistant.
Mais une enveloppe, ça ne chuchote pas, même dans les recoins du monde les plus reculés. Dès que je l'effleure, la petite voix se tait. Je frémis. Lentement, je la décachette, puis en sors une feuille de parchemin jaunie par les siècles et noircie de lettres gothiques. Le rebord gauche, déchiré, me laisse perplexe. La personne qui a arraché cette page ne devait pas être animée par de bonne intention pour profaner le manuscrit médiéval d’une grande valeur auquel elle appartient.
Mon œil est tout de suite attiré par la miniature enluminée qui représente un château digne des récits de croisade. À l’intérieur, une femme richement vêtue y réside, un épervier sur son épaule.
J'ignore si ma vision ou ma fatigue me joue des tours, mais j'ai la nette impression que ses lèvres bougent. Je m’approche de la feuille de papier jusqu'à l'effleurer du bout du nez. Un nouveau murmure.
Oui, pas de doute, c'est bien la dame qui susurre :
En Arménie tu iras,
Un château riche et somptueux tu trouveras,
Et l'épervier fougueux tu garderas.
Je lâche le parchemin, interdit. Impossible ! Même après des années à survoler le monde, jamais je n’ai été le témoin d’un tel phénomène. Magie, enchantement, sortilège ? Non, ce ne sont que des histoires de conte de fées.
D’un seul mouvement, une bourrasque pousse le loquet de la fenêtre, s'engouffre dans la pièce et retourne les cartes éparpillées sur le bureau. Je fais un pas pour les remettre en ordre, mais me pétrifie.
En un claquement d’aile, des serres acérées s’immiscent sur mes atlas. Un épervier, là, comme sorti de la page. Je bondis en arrière, surpris, tandis que l’oiseau se pose sur le dossier de mon fauteuil.
Nous sommes restés un moment à nous dévisager. Mordu par le courant d’air qui s’engouffre par la fenêtre, je me fais violence pour ne pas broncher. De nous deux, qui est le prédateur ? Il me serait facile de l’abattre, mais ça ne semble pas l’inquiéter. Au contraire, ses grands yeux vairons – l'un jaune, l'autre noir - me défièrent, me considérant comme une proie. Ses plumes argentées se hérissent. Nul doute qu’il est prêt à fondre sur moi.
Alerté par mon instinct de survie, je saisis mon fusil encore chargé parmi les malles et le vise. Mais l'oiseau, nullement intimidé, se contente de regarder autour de lui, fasciné par les carapaces de tortue accrochées au mur derrière mon dos. Un doute me traverse.
Non, je ne peux pas le laisser approcher davantage.
J'appuie sur la détente. Le coup de feu résonne dans toute la maison, mais la balle n’atteint pas sa cible et va se fracasser dans ma vitrine paléontologique.
Alerté, l'épervier fond sur moi. Je lève les bras de peur qu'il me crève les yeux. Ses serres me déchirent la peau si fort que je tombe à genou en poussant un gémissement de douleur.
Le rapace va se poser sur le globe terrestre, adoptant soudain une attitude inoffensive. À croire qu'il ne m'aurait jamais attaqué si je ne l'avais pas fait en premier.
Il observe les continents comme s'il cherchait à les reconnaître. Son attitude, je l’avoue, n'a rien à voir avec celle de ses congénères. Doué d'intelligence, étranger à l'instinct de fuite, le semblant d’humanité chez cet oiseau le rapproche davantage des mythes et des légendes que de la réalité.
Quelle idée absurde ! Je suis explorateur, moi ! Pas un de ces rêveurs qui vivent seulement par les romans.
Pourtant, si je suis cette piste, peut-être sera-t-il plus coopératif.
Qu’a dit la dame de l’illustration, tout à l’heure ? Nul doute qu’il existe un lien entre ce chuchotement prophétique et l’oiseau.
Sans savoir si ça allait fonctionner, je répète les mots prononcés dès que je parviens à m’en souvenir :
« En Arménie, j'irai, un château somptueux, je trouverai, un épervier fougueux, je garderai. »
L’épervier se tourne vers moi, ébahi. Le temps se suspend, puis il pointe le bout de son bec vers le sol en guise de révérence. Une fois ses ailes déployées, il voltige jusqu’à la fenêtre et disparaît dans la nuit enneigée.
Un silence troublant s’installe, comme si la dame du parchemin n’avait jamais parlé.
La porte s'ouvre sur l'un de mes domestiques réveillé par le coup de feu.
« Tout va bien, monsieur ? »
J’invente une histoire à dormir debout dans laquelle je me suis blessé en forçant la poignée de la vitrine. Il retourne se coucher, non sans jeter un œil suspicieux vers les résidus de verre brisé.
L'insomnie m'a-t-elle rendu fou ? Difficile d’envisager d’autres hypothèses. Après ce qu’il m’est arrivé en Égypte, il n’y a rien de surprenant à être victime de telles hallucinations. Cet épervier a tout l’air d’un spectre généré par un fragment de souvenir.
Nul doute qu’il n’a rien à voir avec la page de manuscrit.
Je me relève pour la ramasser, persuadé qu’il s’agit d’un parchemin ordinaire. Mais d’un simple coup d’œil, elle me noue la gorge.
Non, cette apparition n'a rien à voir avec un rêve éveillé.
L'épervier a disparu de l'illustration.
*
Il faut que je sache d'où vient cette enveloppe. Ce matin, elle est posée à côté de mon petit déjeuner. Aucun nom d'expéditeur n’y est inscrit et personne, dans mon entourage, n’est un amateur de manuscrit médiéval.
Alors de qui vient-elle ?
Quand ma gouvernante entre pour me servir un croissant, des fruits et du café, je l’interroge sur cette missive. Hélas ! Elle ne m’apporte pas plus d’informations. On l’a passée par l’interstice sous la porte d’entrée, voilà tout ce qu’elle peut me dire.
« Par contre, il y avait un billet avec. »
Elle le sort de son tablier et me le présente :
À remettre à monsieur Vaillancourt.
Après consultation, venez me retrouver à la bibliothèque des Nations.
J'ai besoin de votre expertise.
Pas de signature.
De plus en plus curieux... Mais mon flair d'explorateur ne se trompe jamais. Là où un mystère reste à éclaircir, il se cache toujours une aventure.
Et pour la première fois depuis mon retour, j’oublie les confins du Nil.