Il était en place, sur une planète à la végétation éparse. Chaque escouade était disposée sur les autres astres du système solaire isolé. Sauf lui. Il avait refusé d’être accompagné. Il voulait être seul.
Personne pour me sauver.
La mission : intercepter des forces d’invasion qui se dirigeaient vers une colonie alliée. Il serait le premier à activer un champ d’interdiction, bloquant la charge de l’armée en route. Il n’était censé que gagner du temps pour permettre au réseau de défense de se déployer. Les escouades devaient se replier si la situation devenait trop dangereuse.
Je ne partirai pas.
Personne ne dirait rien. Quand il avait exigé d’agir en solitaire, tous avaient compris que c’était une nouvelle mission suicide pour lui. Ils avaient l’habitude maintenant. Mais une chose le remplissait d’espoir : certains avaient insisté auprès de lui pour l’accompagner.
Cela veut dire que je n’ai presque aucune chance de survie.
Ce peuple impérialiste n’était pas au niveau Spirituel des Inrims, mais en nombre, il pouvait représenter une menace pour un individu isolé. Les Arts Spirituels de la Nécrose dont étaient imbibées leurs armes composaient à eux seuls le cœur de ce danger. L’armée était proche désormais. Le champ se déploya, avec lui pour épicentre. La charge supra-luminique fut stoppée net. Lorsqu’il tomberait, une autre escouade prendrait le relais. Il détecta des milliers de signatures foncer dans sa direction. Il n’était pas surpris. De ce qu’il savait de ces envahisseurs, ils usaient exclusivement des Arts Spirituels et avaient abandonné la technologie. Tous les soldats fondaient sur lui depuis l’espace. De nombreux projectiles Énergétiques et divers le visaient. L’écran qu’il mit en place les encaissa sans mal. Il ne leur laissait pas le choix ; ils allaient devoir venir l’affronter directement. Sa hallebarde apparut dans sa main. Des êtres à la peau en nuances de vert, dépourvus de nez et d’oreilles, descendaient en piqué vers lui. Ils portaient tous des armes à longue lame fine ; de parfaits vecteurs pour profiter de la Nécrose, qui pouvaient s’enfoncer profondément dans un corps.
C’est ça. Venez me tuer.
Il se retrouva vite au milieu du chaos. Ses adversaires semblaient agir de façon désorganisée, mais ils attaquaient méthodiquement pour tenter de l’atteindre. Il rendait coup pour coup, arme contre arme, Art contre Art. Il évitait d’infliger des blessures mortelles, malgré les regards meurtriers qui le dardaient.
Votre hostilité n’est rien à côté du jugement qui m’attend quand je ferme les yeux.
Le combat s’éternisait. De plus en plus de blessés se retiraient. Il ne prit plus la peine de compter après mille. Un doute s’immisçait en lui.
Et si je survivais encore aujourd’hui ?
Il ne pouvait pas simplement baisser les bras ; ce serait se laisser mourir.
Ils me l’ont interdit.
Il vit au dernier moment un éclat du coin de l’œil. Un jeune soldat s’était catapulté à une vitesse fulgurante sur lui. Trop tard. À mi-chemin entre une épée et une lance, l’arme transperça son armure, son torse pour se loger dans son cœur. Il toussa une gerbe de sang.
Ça y est ? Enfin ?
Il sentait ses forces fondre et la Nécrose l’envahir. Le son des clameurs l’assourdissait. Il ne put réprimer un sourire.
Je meurs enfin en mission. Mon amour, tu es enfin libre.
Le monde s’effaça dans des ténèbres familières. Il vit cette figure hautaine et indéchiffrable. La Mort le regardait, mystérieuse. Puis elle lui tourna le dos. Autour d’eux, le cercle de ses sempiternels juges le jaugeait, mais quelque chose clochait. Il ne sentait pas de réprobation dans les milliers d’yeux tournés vers lui.
Je ne me suis quand même pas habitué à leurs regards !
Non, ce n’était pas ça. De la pitié. De la miséricorde. Il les considérait avec stupeur.
Mais qu’est-ce qui leur prend ?
Un garçon quitta le cercle pour s’approcher de lui. Il avait un trou béant dans la poitrine. Il se rappelait comment il l’avait tué ; il n’avait pas oublié son nom.
« Odnilo…
— Tu ne comprends rien. »
Odnilo s’éleva dans les airs et posa la main sur son cœur. La chaleur l’envahit et un lien qu’il avait occulté se raviva. Son Lien de Sinilodjil.
Qu’essayez-vous de me dire ?
Ses yeux se rouvrirent sur le champ de bataille. Ses membres recouvraient doucement leurs forces. La Nécrose ralentissait.
Non. C’est impossible !
Son regard tomba sur le soldat qui tenait toujours l’arme plantée en lui et jubilait avec ses frères d’armes. Ce dernier ne prêtait plus aucune attention à lui ; il ne s’était pas rendu compte que le pouvoir de son arme faiblissait. Il fallait que cet idiot continuât d’insuffler de l’Énergie !
« Hé ! Toi ! »
Cette sommation enrobée d’hémoglobine interpella le jeune homme, surpris. Il connaissait leur langue, il en profita :
« Tue-moi… »
Il sentit l’Énergie affluer dans la lame alors que son meurtrier le fixait avec défi. La Nécrose continuait malgré tout de s’essouffler.
C’est pas vrai !
« Tue-moi ! », lui intima-t-il plus sèchement.
Le garçon agrippa la poignée à deux mains. La Nécrose reculait, alors que ce dernier se crispait sous l’effort. L’incrédulité et la stupéfaction gagnaient ses camarades, qui se taisaient un à un.
C’est une plaisanterie ?! Ça ne me fait pas rire !
Cet abruti n’avait-il pas compris ? Il empoigna l’arme et s’enfonça la lame jusqu’à la garde, afin de se rapprocher pour mieux se faire entendre. Gorgé de fureur, il ne sentit même pas la pointe sortir dans son dos. Il rugit à pleins poumons au visage médusé du soldat :
« TUE-MOI PLUS FORT ! »
Il vit la terreur sur son visage. Il vit ses doigts lâcher l’arme, le jeune bleu reculer et tomber à la renverse. Il sentait son Corps et son Esprit éradiquer le mal en lui sans pitié. Il enrageait, debout avec la lame toujours logée dans son sternum. La stupeur avait réduit l’armée au silence.
« QU’ATTENDEZ-VOUS ? VENEZ ME TUER ! »
Il arracha la lance-épée furieusement de son torse et la jeta aux pieds de son propriétaire. Sa blessure cicatrisa instantanément. Il jetait un regard plus noir qu’une nuit sans étoile au soldat. C’en était trop pour ce dernier ; il prit la fuite en s’égosillant de terreur. Autour de lui, un murmure, un écho se propageait :
« Monstre… »
« Invincible… »
« Il est plus fort qu’une armée… »
Très vite, un mouvement s’initia : la retraite. Non. La débandade.
Non… Non. Non, non, non, non ! NON !
Il se jeta sur les traînards, attrapant leur col en leur ordonnant de se battre. Tout ce qu’il trouva, c’était la peur et l’instinct de survie dans des yeux affolés. Leur volonté d’en découdre s’était éteinte. Il les observa quitter l’atmosphère, dépité.
J’avais enfin atteint mon objectif…
Il entendit les autres escouades l’assaillir de questions, suite au mouvement de repli de l’armée qu’ils devaient ralentir. Hagard et éteint, il leur répondit simplement :
« J’ai encore survécu. »
Ce constat le faucha et il tomba à genoux. Il remarqua amèrement que cette réalisation avait accompli plus que les milliers de combattants qu’il avait affrontés.
Survivre me terrasse plus que ceux qui essaient réellement…
Quand ses frères et sœurs le rejoignirent, ses larmes avaient creusé des sillons brûlants sur ses joues. Il apprit que la colonie les avait appelés. Il leur annonça qu’ils n’avaient plus besoin de lui, puis il prit la fuite avant qu’ils ne pussent objecter. Il rentra directement, dévasté par son échec, son incompréhension du message que ses fantômes s’acharnaient à lui transmettre. Il était de retour sur le chemin habituel, qu’il empruntait quand il survivait. Pour ruminer, comme toujours. Il venait seulement de faire quelques pas quand elle apparut devant lui. Son visage était ravagé par la tristesse. Il n’eut pas le temps d’esquisser le moindre geste, sa tête pivota brusquement. Elle l’avait giflé. Il la sentit le projeter, et le suivre dans sa chute. Étendu au sol, elle sur lui, il la regarda, médusé et ahuri. Elle cria d’une voix vibrante de chagrin :
« ARRÊÊÊÊTE ! »