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Chapitre 8 - Sous l'île

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Par Seol

— On est bloqué, constata Aénuo, désabusé.

— On ne peut pas traverser ?

— La marée n’a pas fini de monter, et elle est particulièrement forte en ce moment. Le courant risque de nous emporter.

— On passe la nuit ici alors ? interrogea Sioba, une pointe désespérée dans la voix.

Le soleil avait disparu en emportant avec lui sa chaleur printanière. Sioba frissonnait malgré le grand châle de laine qui lui recouvrait les bras et qu’elle avait coincé dans sa ceinture.

— Ça m’embête, souffla Aénuo en observant Sioba grelotter. Et puis j’avais dit à maman que je l’aiderai pour le service de ce soir. On est entre deux navigations, il va y avoir du monde.

— Tu sais comment passer de l’autre côté ?

— Il y a bien un chemin, mais il est dangereux.

— Pourquoi ?

— C’est un passage souterrain, ce n’est pas toujours praticable.

— Tu penses que c’est trop risqué ?

— Je ne sais pas, murmura lentement Aénuo, pris dans un dilemme intérieur. Je ne m’en fais pas pour moi, j’ai passé beaucoup de temps à explorer ces tunnels. Mais pour toi …

— Si tu les connais, alors pas de soucis, l’interrompit Sioba. Je suis capable de te suivre.

Elle ne voulait certainement pas être un poids, encore moins que le garçon la prenne pour une froussarde ou une mollassonne.

Aénuo sourit doucement puis invita Sioba à remonter avec lui une partie du sentier qu’ils venaient de dévaler. Des chardons accrochaient leurs pantalons tandis qu’ils fendaient la lande couverte de fougères et de bruyères. Des molinies effleuraient les doigts nerveux de Sioba qui, par réflexe, les faisait glisser sur leurs tiges afin d’en détacher les inflorescences. Elle les jetait convulsivement au-dessus d’elle, comme un feu d’artifice au clair de lune. Elle commençait à joindre des sons (« pshiouuuuu ») à ses gestes quand Aénuo s’arrêta enfin. Il fourragea dans un impressionnant buisson d’ajoncs piqueté de fleurs jaunes sans sembler être dérangé outre mesure par les épines qui lui mordaient la peau.

— Par ici, signala-t-il à Sioba en lui ménageant un passage en arche avec son bras.

— Euh … merci, mais tu n’as pas mal ?

— Ne t’en fais pas pour moi, j’ai le cuir solide. Et puis, ajouta-t-il avec un sourire entendu devant la mine circonspecte de Sioba qui distinguait clairement du sang perler de sa paume, je suis habitué, avec toi.

— Si tu parles encore de cette histoire de bôme, je te répète que je suis désolée et que je n’ai pas fait exprès !

Le rire d’Aénuo s’égrena aussi délicatement que du pollen en avril et un frisson qui n’avait rien à voir avec le froid coula dans tout le corps de Sioba. Son trouble eut l’avantage de la distraire tandis qu’elle passait l’ouverture sombre, à peine discernable entre les rochers avachis les uns sur les autres, Aénuo à sa suite.

Ils atterrirent dans une étroite cavité. L’obscurité et l’humidité dense et salé qui y régnaient les emprisonnèrent aussitôt. Sioba ne distinguait que le « plic-ploc » de gouttes éparses et ce que le halo lumineux de la lampe-tempête voulait bien éclairer, c’est-à-dire pas grand-chose. Aénuo raviva la flamme d’un refrain joyeux qui louait les mérites d’une bonne tourte chaude après une longue navigation et, peu à peu, la roche d’un tunnel en pente, trempée de condensation, se révéla à eux.

— Nunibué * ? demanda Aénuo qui n’avait pas quitté son sourire.

— Nunibué, ne put que répondre Sioba.

Le trajet était semé d’embûches. Sioba ne compta plus les fois où son pied glissa sur des cailloux instables, où elle s’égratigna la peau dans des passages étriqués, où elle se cogna les genoux, les hanches, la tête contre des concrétions aussi soudaines que fourbes. Pour chaque blessure, un juron en français s’échappait de sa bouche. Pour chaque juron, le rire d’Aénuo se dispersait devant elle. Il lui demandait alors la signification de la grossièreté en question, avant de lui indiquer son équivalent en nubouiu.

L’aisance avec laquelle il évoluait aurait pu être agaçante, d’autant plus que Sioba ne parvenait à éviter aucun des obstacles qu’il prenait pourtant soin de lui annoncer. Cependant, sa quiétude était contagieuse. Ils en étaient à ramper laborieusement dans un boyau à peine plus large qu’eux et c’était la conversation légère qu’il nourrissait qui empêchait Sioba de mourir d’angoisse.

— Purée, ce n’est pas vraiment vulgaire, ahana-t-elle. Je le dis pour éviter de dire pire. C’est le nom qu’on donne aux légumes écrasés.

— C’est étrange de dire le nom d’un plat pour une insulte. Mais en réfléchissant, on a quelque chose d’un peu similaire chez les Ouktl : on peut dire à quelqu’un foubabhiô.

— Pain sans sel ? rit Sioba en se hissant hors du conduit. C’est vrai que ce n’est pas très …

La fin de sa phrase s’éteint dans son ébahissement. A ses pieds s’étendait une vaste caverne pleine de rochers.

Ce qui la saisit d’abord, ce fut l’ampleur des sons qui y résonnaient : le bruit de la houle qui se posait puis se retirait encore et encore à son seuil, le roulement des galets et coquilles déposés par les marées millénaires et, plus loin, l’écho des vagues qui s’écrasaient inlassablement sur les récifs, sans jamais renoncer à les ébranler. Sur sa droite, une vaste trouée s’ouvrait sur le large et le ciel étoilé. Hautes dans le ciel, deux lunes brillaient. Ses reflets argentés rebondissaient sur la nacre d’une multitude de coquillages. La caverne scintillait.

— C’est beau.

— Le nom du continent vient des nuits comme celles-ci, expliqua Aénuo, et sa voix se fondait parfaitement avec la poésie de l’instant. UnibouInubhuchunm : Le jour parle La nuit ne se tait pas. Le monde aura toujours son mot à dire.

Un temps de silence. Puis il ajouta, plus pragmatique :

— La sortie est par là.

Son doigt pointa l’une des nombreuses brèches sombres qui perçaient les parois de la caverne, à leur gauche et en face d’eux.

Il sauta de leur promontoire et tendit la main vers Sioba. Une étincelle de joie enfantine atténuait les cernes qui ornaient ses grands yeux noirs. Sioba se laissa envahir par son sourire. Elle lova sa paume dans celle chaude et rugueuse d’Aénuo et bondit à son tour. Ils avaient de nouveau huit ans, couraient d’un bout à l’autre de la caverne et goûtaient au plaisir régressif de l’exploration de bord de mer. La fatigue, le froid et la faim n’avaient plus de prises sur eux.

— Oh regarde ce coquillage ! s’exclama Sioba. Ça ressemble à un bigorneau avec des spirales et une couleur incroyable !

Aénuo la rejoignit au bord de l’eau.

— Attends, ce ne serait pas … Oui, c’est un Ofni ! Incroyable, c’est la première fois que j’en vois un en vrai ! C’est un gastéropode qui vit dans des zones de haute pression sous-marine, c’est rare que leur coquille arrive jusqu’au rivage.

— Il a l’air noir comme ça mais quand on le fait tourner on dirait qu’il reflète un arc-en-ciel.

— D’après ce que j’ai pu lire, c’est un animal de Lien qui se nourrit de lumière. La légende veut qu’il vive proche de gigantesques calmars bioluminescents, dans les profondeurs de l’océan Gulichba. Je n’arrive pas à savoir s’ils existent pour de vrai. En tout cas, je ne connais personne qui a pu en témoigner.

Soudain, un grondement sourd s’éleva du large. Leur tête se tournèrent de concert vers l’océan.

— C’est quoi ça ? s’inquiéta Sioba.

Une masse gélatineuse transperçait la surface dans un vrombissement de tonnerre, s’élevant et grossissant de secondes en secondes. L’eau autour écumait.

Sioba se figea, gorge serrée et fourmis dans les membres. Aénuo semblait tétanisé.

Un gigantesque calmar translucide occupait l’entrée de la caverne.

Le grondement cessa, suivi un instant du bruit de cascades qui dégringolaient des nageoires de la créature. La partie cylindrique de son corps, juste au-dessus d’une tête mangée par deux énormes yeux opalescents, était parcourue d’éclairs bioluminescent bleus et rouges. La lueur des deux lunes s’y mêlait pour rejaillir sur la roche en milliers de rayons iridescents. Le spectacle était majestueux. Effrayant.

Sioba sentit la main d’Aénuo chercher la sienne.

— Viens Sioba, souffla-t-il, on ferait mieux de partir.

Il referma ses doigts sur les siens. La mer explosa.

Les flashs lumineux du calmar géant carambolaient dans un violent chaos. Des vagues déferlèrent dans toutes les directions, s’entrechoquèrent en grand fracas.

— Cours ! cria Sioba.

Elle tira le bras d’Aénuo pour l’entrainer le plus loin possible du danger. Ils coururent aussi vite que leur permettait la roche. Trop lentement. Ce qui constituait l’instant précédent un formidable terrain de jeu était à présents humide, instable, traitre.

Aénuo trébucha et s’étala de tout son long.

— Aénuo !

Sioba fit demi-tour. Elle tendit la main. Aénuo se redressa sur son coude pour l’attraper. Tout à coup, il glissa deux mètres en arrière.

— Arrête de bouger ! s’époumona Sioba.

— Ce… ce n’est pas moi, geint Aénuo à peine plus fort que le vacarme alentour.

Il glissa encore. Ses doigts griffèrent le sol à la recherche d’une prise.

— Quelque chose m’entraîne vers l’océan !

Sioba sauta jusqu’à lui et agrippa ses avant-bras. Une terrible force les attirait vers l’eau bouillonnante. Ils dérapèrent ensemble. Dans un cri, Sioba, accroupie, rejeta tout son poids en arrière. Ce geste les arrêta un temps. Elle leva la tête. L’intérieur du titanesque animal irradiait, bleu comme le ciel d’été, rouge comme le soleil couchant. Était-ce lui qui les harponnait ainsi ? Avec quoi ? Aucun signe de tentacule ou quoique ce soit d’autre.

Une nouvelle secousse les traina vers le calmar. Sioba tira de toute ses forces pour retenir Aénuo. Ils étaient hors d’haleine. Leurs regards noirs terrifiés se croisèrent. Puis, le visage d’Aénuo se ferma, résolu.

— Lâche-moi

— Quoi ? cria Sioba.

— Lâche-moi et sauve-toi ! répéta Aénuo plus fort.

— Hein ? s’exclama-t-elle.

— Lâch …

— Non mais j’ai compris ! Quel crétin, tu veux mourir ou quoi ? Je vais pas te laisser !

Aénuo fronça les sourcils, désorienté. Sioba ne s’était pas aperçu qu’elle avait parlé français. D’ailleurs, elle ne s’en souciait pas. Elle jetait des coups d’œil désespérés autour d’elle, à la recherche d’une solution.

— J’ai une idée. Par contre, tu vas devoir te débrouiller tout seul deux secondes. Tiens bon. A trois. Un, deux … Trois !

Elle le lâcha et courut en arrière. Comme elle avait continué à parler dans sa langue maternelle, Aénuo n’avait rien saisi de ses consignes et ne s’était pas préparé. Il fut emporté presque jusqu’au bord de l’eau avant de trouver une aspérité à laquelle s’accrocher.

Sioba se précipita sur la lanterne qui était tombée en même temps qu’Aénuo. Le cœur menaçant de bondir hors de sa poitrine, elle hurla le premier chant qui lui vint en tête :

— Résiste !!! Suis ton cœur qui insiste !!! Ce monde n’est pas le tien !!!

La lumière de la lampe s’intensifia tant qu’elle lui brûla les yeux. Sioba s’en fichait. Elle se rua jusqu’aux vague, la fit tournoyer et …

— Résiste !!! Prouve que tu …

… la balança en plein dans les yeux du calmar

— Existes !

La lanterne s’y fracassa dans une déflagration incandescente. La mer gronda de plus belle, le sol se mit à trembler. Sioba aida Aénuo à se relever et l’entraina vers une des bèches au fond de la caverne.

— Non pas celle-ci ! Pas celle-ci ! avertissait Aénuo. Sioba !

Elle n’entendit rien et le poussa dans l’entaille avant de s’y engouffrer à son tour.  Un éboulement en boucha presque immédiatement l’entrée. Sioba s’enroula sur elle-même, les mains contre les oreilles. La terre tressaillit encore un peu.

Puis le calme.

Dans le noir, pendant une minute, on n’entendait plus que les respirations haletante d’Aénuo et Sioba. Celle-ci se redressa laborieusement.

— Désolée Aénuo, finit-elle par dire. J’ai cassé ta lampe.

Le garçon pouffa, timidement d’abord. Son rire ne prit ensuite de l’ampleur, comme si une digue venait de lâcher, jusqu’à emplir tout l’espace. Sioba, contaminée, se mit à rire avec lui. Quand ils parvinrent enfin à se calmer, elle avait mal au ventre et des larmes aux coins des yeux.

— Ça, ce n’est pas le pire, réussit-il à souffler dans un petit gloussement nerveux.

— Comment ça ?

— On n’est pas du tout dans le bon tunnel.

Le visage de Sioba s’affaissa, toute trace d’hilarité disparue.

— On est coincé ? couina-t-elle, un nœud de panique remontant dans sa gorge.

— Heureusement, non. Par contre, rentrer va être encore plus long et compliqué que prévu.

Il leur fallut des heures pour traverser le souterrain étroit et alambiqué que Sioba les avait obligés à emprunter. Cela avait été d’autant plus long qu’Aénuo s’était blessé et ne parvenait plus qu’à avancer qu’en clopinant.

— Tu te rends compte ! s’extasiait doucement Aénuo qui semblait à peine préoccupé par son corps meurtri. Je suis certains que c’était un calmar de Lien !

— Celui des légendes dont tu me parlais juste avant ?

— Mais oui ! On dit qu’il attrape ses proies en se Liant à elles, grâce à ses éclairs. C’est incroyable, ça va me faire une formidable histoire à raconter aux veillées. Maman ne va jamais me croAïe !

— Ça va ? s’inquiéta Sioba en se repositionnant sous son épaule.

— Oui, ne t’en fais pas, sourit Aénuo. Merci de m’aider à marcher. Regarde : on arrive.

Un trou plus lumineux apparut devant eux. Quand ils sortirent enfin au grand air, les étoiles disparaissaient et le bleu sombre de la nuit laissait place à celui, plus clair, de l’aube naissante. La lampe du phare éclairait tantôt l’immensité de l’océan, tantôt les falaises de l’île. Ils goutèrent avec plaisir à la délicate brise salée qui emmêla encore un peu plus leurs cheveux.

— Je me demandais, chuchota encore le garçon, qu’est-ce que tu m’as dit dans la grotte ? Quand je t’ai demandé de me lâcher.

Une vive chaleur monta dans les joues de Sioba.

— Oh, euh, désolée pour ça.

— Pour quoi ? Je n’ai pas compris, tu parlais dans ta langue.

— Ah bon ? Oh, ce n’était rien alors, j’ai juste un peu paniqué.

— D’accord, rit Aénuo. Tu avais l’air en colère, j’ai cru que tu m’avais insulté.

— Quoi, bien sûr que non ! Oh tu as vu, c’est déjà le matin ! éluda Sioba. Finalement, on aurait dû attendre que la marée redescende plutôt que de s’embêter dans ces souterrains.

— Et manquer de voir calmar de Lien en vrai ? Hors de question !

Aénuo tourna un grand sourire vers Sioba. Quand il reprit la parole, son souffle effleura sa nuque.

— Depuis que tu es là, je vis des aventures incroyables.

De nouveau, Sioba sentit ses joues chauffer.

— C’est … c’est sûr que ce sera plus calme, quand je rentrerai chez moi. Et toi tu seras tranquille : tu arrêteras d’être blessé à cause de moi !

Un silence lourd les suivit de cette déclaration jusqu’à la fin du chemin. Cependant, avant d’entrer dans le phare, Aénuo les arrêta.

— Sioba ? dit-il. Merci de ne pas m’avoir lâché dans la grotte. Tu vas me manquer, quand tu rentreras.

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