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Chapitre 4 - Où suis-je ?

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Par Seol

Humide, salé. Un grondement répété. La peau qui chatouille, la main qui pique.

Les paupières de Sioba papillonnèrent. Son visage était enfoncé dans une herbe épaisse à quelques centimètres du vide. Sa paume reposait sur un chardon. Un insecte courait près de son nez.

Elle s’assit avec un cri peu honorable et balaya compulsivement sa joue. Une sorte de scarabée tomba à côté d’elle. La respiration hachée, les yeux exorbités, Sioba le regarda fuir. Puis, lentement, elle leva la tête, la tourna d’un côté, de l’autre. Déglutit. Que faisait-elle en haut d’une falaise, au bord d’une mer troublée ? La dernière chose dont elle se souvenait était de s’être couchée laborieusement après une discussion assez intense avec son père. Alors comment s’était-elle retrouvée ici ?

Une brise la fit frissonner. Sa respiration s’alourdit encore, la panique montait dans sa gorge sous forme d’une bile acide. Une vague sensation, à peine une réminiscence glissa dans son corps, assez similaire à ce qu’il s’était produit au collège. Un souffle qui l’avait habitée tout entière, lui avait happé l’âme. Le vent l’appelait.

Non, non, se reprit-elle en secouant frénétiquement la tête pour chasser cette impression. Ce n’était pas possible. Ce devait être un rêve particulièrement réaliste. Sioba allait se réveiller blottie dans sa couverture et se rendre compte que tout ça n’était qu’un cauchemar. Mais elle eut beau se raisonner, la mer grisée d’aube s’obstinait à s’étaler sous ses yeux, les vagues à battre dans ses oreilles, les herbes humides à irriter sa peau. Le vent à couler entre les plis de son t-shirt, presque se moquant d’elle.

Elle se redressa. Il y avait autre chose. Le vent charriait un son. Une voix.

— …. Inmouf ?

Sioba se retourna. Ses épaules se délestèrent d’un poids quand elle aperçut une silhouette grimper vers le bord de la falaise. Sa respiration, toujours tremblante, parvint à s’allonger. Le fond de sa conscience grésilla une faible protestation contre les réactions instinctives de son corps : il ne pouvait pas se décontracter alors qu’elle n’avait aucune idée de qui était la personne qui arrivait près d’elle !

Ôbonm aé inmouf ? répéta le garçon en question en arrivant près d’elle.

C’était un grand échalas qui semblait n’avoir pensé qu’à s’allonger sans s’épaissir. Il avait une voix douce et de grands yeux noirs inquiets. Finalement, la respiration de Sioba décida de se bloquer totalement. Il lui fallut un temps pour s’apercevoir qu’il avait continué à parler.

— Qu … quoi ? balbutia-t-elle.

Aénuôgdoul o èniéminm ? reprit le garçon.

C’était à présent certain : elle nageait en plein délire.

— Je suis désolée, je ne comprends pas, grogna-t-elle dans un effort pour se lever – ses jambes avaient décidé de la trahir et elle retomba mollement. Et je ne sais pas pourquoi je vous parle, vous n’êtes certainement pas réel. Je dois juste trouver un moyen de …

Son regard s’arrêta sur la main que lui tendait le garçon en se penchant. Mécaniquement, elle y déposa la sienne. De ce contact unique, chaud et rugueux, s’envola un frisson qui la traversa comme une onde. Il l’aida à se relever.

Sioba prit désagréablement conscience de la moiteur froissée de son pyjama qui lui collait à la peau. Et des chats arc-en-ciel sur fond univers imprimés dessus. Ses joues s’échauffèrent, elle osa à peine relever les yeux vers lui.

Il sourit, creusant deux fossettes dans un visage encore rond d’enfance ; il s’illumina. Littéralement : le soleil avait embrasé sa peau cuivrée d’un rayon d’or en fendant l’aube.

— Aénuo, énonça-t-il en posant une main sur son torse.

La brise fit danser ses longues et épaisses boucles noires, révélant un assortiment d’anneaux en bois variés, certains entrelacés, d’autres lisses, des épais et des plus fins, accrochés à ses oreilles. L’inopportune chaleur remonta jusqu’à celles de Sioba.

— Sioba, parvint-elle tout de même à répondre.

Il sourit de plus belle.

èmin, dit-il avec un geste qui signifiait « viens ».

Sioba resta un instant immobile, perdue par l’étrangeté de la situation, oscillant entre ahurissement et angoisse. Ne parvenant à penser à aucune autre option, elle finit par suivre le garçon.

Il marchait avec un léger roulis, comme s’il avait grandi trop vite d’un coup et ne maîtrisait pas encore tout à fait son corps. Ce fut lui cependant qui rattrapa Sioba les nombreuses fois où elle trébucha dans la descente cahoteuse au milieu de la lande. Ils arrivèrent ensuite à un sentier plus praticable qui les mena au bord d’un ravin. En bas, un profond défilé séparait deux falaises ; celle sur laquelle ils se trouvaient et une dressée en face d’eux. Plus loin, le défilé débouchait sur une baie sableuse. Au bout de l’autre à-pic, un phare bleu et blanc surplombait la mer. Elle bouillonnait contre de nombreux écueils qui devaient rendre la navigation difficile mais préservait des vagues un petit port blotti là. La jetée était presqu’entièrement découverte, la marée basse. Sioba ne connaissait pas cet endroit.

Tôanld roul, déclara Aénuo en pointant le phare du doigt.

Il entraîna Sioba au bord du vide et entreprit de descendre la paroi abrupte d’où saillait à peine un chemin. Les pieds nus de Sioba se rappelèrent à elle comme la roche friable piquetée de plantes grasses, qui ne survécurent pas à son passage, les écorchait. En bas, le sol couvert de coquillage n’offrit aucun répit à la fragile peau de ses voutes plantaires. La douleur rendait la situation péniblement réelle. Le vent sifflait d’inquiétants gémissements dans la gorge sinueuse et la panique se remit à fourmiller dans le cou de Sioba. Elle baissa la tête, ne vit pas qu’Aénuo s’était arrêté et lui rentra dedans.

Bhèjt ! souffla Aénuo.

— Oh ! Désolée, s’exclama Sioba en même temps.

Elle grimaça de douleur en titubant sur les morceaux de nacre acérée.

Aénuo lui montra le coquillage rond et brillant pour lequel il s’était arrêté. Son expression contrite se réhaussa d’un demi-sourire et, de nouveau, une agréable chaleur coula du crâne de Sioba jusqu’à sa poitrine. C’était assez perturbant. Elle avait atterri sur une île sans avoir aucune idée de comment – peut-être, comme l’avait dit Manon, s’était-elle vraiment cognée fort en classe, était-elle dans le coma et tout ça n’était qu’un rêve, ou peut-être même délirait-elle au bord de la mort, allez savoir. Son seul interlocuteur était un inconnu qui baragouinait une langue nébuleuse. Mais une part d’elle se sentait apaisée, formant un voile qui ouatait le fond de sa conscience qui, elle, lui hurlait que quelque chose ne tournait pas rond. Elle reprit sa marche, extérieure à elle-même.

La gorge finit par s’élargir jusqu’à les conduire sur la baie qu’ils avaient aperçu un peu plus tôt, encadrée par les deux falaises jumelles. Ils la traversèrent, atteignirent les embarcadères qui s’étiraient loin dans le jusant. Le port était petit mais bruissait d’activité. Aénuo salua plusieurs marins affairés. Leur regard curieux et méfiant pesa ensuite sur les épaules de Sioba qui les observa en retour, interdite. Puis ils parvinrent en bas d’un escalier zigzagant, taillé à même la paroi rocheuse. Sioba l’escalada en remarquant à peine à quel point il était vertigineux tant elle était confuse.

Arrivés en haut, l’imposant phare les écrasa de toute sa hauteur blanche et outremer. Aénuo cette fois ne l’attendit pas et ouvrit la porte avec l’assurance d’un habitué. Un temps en retard, Sioba s’engouffra à sa suite.

Aénuo parlait à une femme qui devait faire une vingtaine de centimètre de plus que lui. Il pointa Sioba du doigt, qui se figea dans le feu croisé de leur regard. La stature de la femme l’impressionnait. Puis cette dernière activa son impressionnante masse musclée pour s’approcher d’un pas claudiquant. Sioba cessa de respirer.

La géante s’agenouilla devant elle pour se mettre à sa hauteur. Sourit.

Sioba avait déjà vu ce sourire. Il était aussi doux que celui d’Aénuo.

Sioba To(u)dô. Ôbon(in)aé inm.

Elle l’enveloppa de sa voix et de sa main et Sioba avala  d’un coup une grande goulée d’air. Les effluves chaleureux de beurres et de plantes qui habitaient l’endroit envahirent soudain ses narines. Elle se laissa entrainer par la femme qui la mena jusqu’à un tabouret rustique. Elle remarqua alors le mobilier qui rappelait celui d’une auberge. A l’opposé de la porte d’entrée s’étalait un grand bar de chêne et de cuivre. Derrière, au centre d’étagères fichées à même la pierre brute des murs, au milieu d’un grand nombre de bouteilles et d’éléments de vaisselles dépareillés campait la sculpture aérienne d’un arbre aux branches méandreuses et aux racines apparentes. La sobre majesté de l’objet au bois sombre et brillant accrochait l’attention de Sioba.

Un « tac » la ramena dans un sursaut. Aénuo venait de poser trois tasses sur la table. Il y renversait à présent une bonne partie du contenu fumant d’une théière en voulant les remplir.

Bhèjt, souffla-t-il encore.

énèoudanm, abuinm shrôss siôjaébabali chi, lui sourit la femme de toutes ses dents.

Ils échangèrent ainsi quelques paroles énigmatiques. Fascinée, Sioba en profita pour noter chacune de leurs ressemblances : leurs sourires, donc, et la chaleur de leur voix – bien que celle de la femme soit un poil bourrue là où Aénuo parlait comme s’il s’adressait toujours à un animal craintif – ; leur peau brune parsemée de quelques grains de beauté ; leur grande taille – longue pour lui, musculeuse pour elle – ; leurs amples boucles noires qui recouvraient presque leurs grands yeux aux iris tout aussi sombres. Ils devaient forcément être parents. Elle s’intéressa ensuite au breuvage qu’Aénuo avait apporté et huma avec précaution le bord de sa céramique ronde avant d’en siroter une gorgée. Le liquide chaud à la fleur d’oranger glissa délicieusement dans sa bouche. Chaque muscle de son corps se détendit, immédiatement ramenés au moelleux des soirées qu’elle passait avec sa famille.

Gdèmin ouf ? Sioba ?

— Quoi ? s’éveilla Sioba qui s’était perdue dans sa tasse.

Son prénom ne sonnait pas de la même façon dans la bouche de la femme, et en même temps, son accent était familier.

Gdémin ôshouf ? répéta celle-ci. Pfou èin ?

Les sourcils de Sioba se rapprochèrent en deux accents inquiets.

Ôpo(n), fènian Sioba énènuon.

Sioba ne comprenait rien. Aénuo venait-il de dire qu’elle était feignante ? Son angoisse revint tambouriner à la surface de l’oubli dans laquelle elle avait plongé. Qu’attendaient-ils d’elle ?

Devant elle, l’incompréhensible discussion suivait son cours. Soudain, Aénuo quitta la pièce en grimpant un escalier en colimaçon. Quand il reparut, il avait les bras chargés de trois livres épais et d’un petit coffret vacillant au-dessus. La femme poussa les tasses pour faire de la place et jeta un œil au fond de celle de Sioba. Aénuo, qui s’était délesté de son attirail, ouvrit l’écrin de bois finement sculpté avec le ménagement que l’on aurait à rendre un oisillon à son nid. Dedans, trois rubans de papiers, tous ornés des mêmes symboles stylisés faits de points, de lunes et de traits tournant les uns autour des autres, étaient ceints dans un coussin amarante. Ces motifs évoquèrent un vague souvenir à Sioba qui ne parvint à se concentrer dessus.

L’harmonie des gestes et des mots qu’échangèrent ensuite Aénuo et sa parente était composée d’habitudes, de confiance et de compréhension mutuelle.

La femme ouvrit les livres en forme de lune gibbeuse. Ils se déplièrent comme un accordéon. Elle les installa sur leur face plate, de sorte à rendre bien visible la multitude d’illustrations qui les couvraient. Pendant ce temps, Aénuo avait délicatement attrapé deux petits papiers pour les lâcher dans la tasse de Sioba, avant de la remplir d’une nouvelle rasade d’infusion, sans en renverser cette fois. Il fit tourner trois fois l’ensemble avant de le tendre à Sioba. Les papiers avaient disparu.

Uf, ènné, dit la femme à l’intention de Sioba, en pointant la tasse puis les pages des leporellos.

Sioba fronça les sourcils. Que voulait-elle ? Quel était le rapport entre la tisane et les dessins enfantins déployées devant elle ?

Uf, ènné, insista la femme.

Les idées de Sioba se bousculaient trop violemment pour pouvoir aligner deux pensées cohérentes. Elle obéit donc, but sa boisson à la fleur d’oranger tout en observant les dessins – une forêt, un bébé qui mange, un chat aux yeux d’argent, un voilier et autant d’autres qui rappelaient les imagiers à destination des plus petits. La femme avait commencé à psalmodier dans l’étrange langage. Puis soudain :

— Manger, forêt, naviguer …

Sioba sursauta. Désorientée, elle se tourna vers la femme. Celle-ci lui répondit d’un sourire rayonnant, sans s’arrêter de parler. Plus la femme parlait, plus Sioba comprenait. Des mots. Des phrases. Toutes les banalités qu’elle débitait.

— Il se passe quoi, là ? finit-elle par s’affoler.

La femme stoppa enfin son flot verbal, accrocha son regard à celui de Sioba et, sans perdre son sourire, annonça :

— Tu as réappris à parler.

— Vous me comprenez ? s’exclama Sioba. Vous parlez français ?

C’était trop bizarre. Trop.

Frrrranss … quoi ? s’étonna la femme. Non. Tu parles le Nubouiu.

Le cœur de Sioba s’arrêta.

— Je parle une autre langue ? demanda-t-elle d’une voix étranglée.

— Ce n’est pas une autre langue mais le Nubouiu. Tu t’en es souvenue grâce aux Papiers d’Apprentissages. Je m’appelle Di, je suis le parent d’Aénuo.

La tête de Sioba se mit à tourner. Plutôt que de la rassurer, ce soudain accès à la communication avait tranché comme un couteau le voile qui étouffait son angoisse jusque-là sourde. C’était trop réel. « Non, non, calme-toi, s’asséna-t-elle. Rien de tout ça n’est possible. Je suis forcément en train de délirer. ». Mais pourquoi avait-elle la désagréable sensation de désespérément tenter de se persuader d’une fausse vérité ?

— Où … où je suis ? balbutia-t-elle en frottant ses joues, massant ses tempes.

— A Pfoubalibi, tout à l’ouest du continent.

— C’est où ? Au Portugal ?

Di et son fils échangèrent un regard perplexe.

— Nous ne connaissons aucun endroit appelé Portugal, souffla Aénuo en prononçant difficilement ce dernier mot, comme s’il lui était inconnu. Nous sommes à Inubhuchunm.

La respiration de Sioba s’accéléra encore. L’air peinait à passer l’énorme boule de panique qui obstruait sa gorge. De violents fourmillements ébranlèrent tout son corps. La veille, elle était dans sa maison. Et maintenant … Ce n’était pas normal. Ce n’était pas explicable. C’était trop réel.

— Je … je dois …

Incapable de rester assise plus longtemps, elle se leva brutalement. Son tabouret bascula avec fracas. Un écran noir obstrua sa vision. Elle chancela, posa sa main sur son front comme pour s’y accrocher. C’était la même sensation de vide que celle qu’elle avait ressenti en sortant du collège, la veille, une éternité plus tôt. Elle ne savait pas ce qu’il se passait, mais elle allait certainement se réveiller chez elle.

Sur cet espoir vain, elle perdit connaissance.

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