side_navigation keyboard_arrow_up

La seconde option du balcon

visibility 6
article 1k
Par Isapass

CHRISTIAN

Ah ! Roxane…

Il l’enlace et se penche sur ses lèvres.

 

CYRANO

Aïe ! Au cœur, quel pincement bizarre !

– Baiser, festin d’amour dont je suis le Lazare !

Il me vient dans cette ombre une miette de toi, –

Mais oui, je sens un peu mon cœur qui te reçoit,

Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre

Elle baise les mots que j’ai dits tout à l’heure !

 

*

 

Il erre dans le jardin, mélancolique. Derrière lui, on aperçoit les silhouettes enlacées de Christian et de Roxane.

J’ai beau être un héros, avoir le cœur très grand,

Ça pince tout de même assez intensément !

Il se reprend, se redresse et inspire profondément.

Allons, mon Cyrano, pense donc à ta cousine.

N’est-ce pas merveilleux de voir ton héroïne

Gagner le joli cœur qui fait battre le sien

Et de les regarder se rouler des patins ?

Il tente de sourire bravement, mais sa bouche se crispe.

Rien à faire, j’essaye, mais j’ai vraiment les boules !

Et plus j’y réfléchis, plus je me sens maboul :

Je suis fou de la dame, mais ne trouve rien de mieux

Que d’en aider un autre à l’embarquer au pieu !

Il secoue maintenant la tête, les yeux écarquillés, réalisant l’énormité de l’erreur qu’il vient de commettre.

Cyrano, mon ami, c’est le dernier moment

Pour te lancer dans la bataille, résolument !

Il s’élance vers le balcon, grimpe le long du jasmin et enjambe la rambarde. Christian et Roxane ne l’ont pas entendu ni vu arriver, aussi tapote-t-il l’épaule de Christian pour attirer son attention. Ce dernier sursaute.

 

CHRISTIAN

Tiens, Cyrano…

 

ROXANE, rougissante

Cousin ?

 

CYRANO

Cousine. Comment ça va ?

 

ROXANE

Bien, mais…

 

CHRISTIAN

… mais nous étions un peu occupés, là.

 

CYRANO

J’ai vu. Soupirs, bisous, mains baladeuses… Ami,

Si la parole n’est pas ton fort, pour le reste : hardi !

 

ROXANE, taquine

Que dites-vous, cousin ? Je vous ai révélé

Plus tôt, en confidences, que sa verve égalait

Voire surpassait la vôtre. Est-ce si dur à entendre,

Que votre grand esprit n’ait pas pu le comprendre ?

Elle reporte son attention sur Christian en le dévorant du regard.

Et voici qu’en effet, depuis quelques instants,

Je constate qu’expert, il ne l’est pas seul’ment

En matière de lettres, de poèmes et de mots :

Mais aussi en livrant des duels plus… animaux !

 

CYRANO

Je ne doute nullement des qualités bestiales

Dont fait preuve le gus lors de joutes linguales

En revanche, j’émets, excusez-moi cousine,

De sérieuses réserves quant aux phrases mutines

Qu’il a utilisées pour hausser votre pouls !

 

ROXANE

Moi j’ai bien l’impression que vous voilà jaloux !

Mais ça ne change rien : il est beau, parle bien

Et je l’aime.

 

CYRANO

Vous croyez ? Or, moi je suis certain

Que pour vous prononcer, il vous manque des faits.

 

CHRISTIAN, inquiet

Je ne saisis pas bien où ça va nous mener…

 

CYRANO

Désolé, camarade, mais j’ai bien réfléchi

Et il se trouve, mon cher, que j’ai changé d’avis

 

CHRISTIAN

Ah bon ? C’est que… l’arrangement m’allait, à moi.

 

ROXANE

Une vive explication serait de bon aloi

Précisez vos propos, de quoi parlez-vous donc ?

 

CYRANO

Il faut que vous sachiez, oui, vous avez raison.

Le constat de départ sur la décision prise :

Votre beau tourtereau est con comme une valise.

 

CHRISTIAN

Beuh…

 

CYRANO

C’est vrai…

 

CHRISTIAN

Mais c’est raide !

 

CYRANO

Mieux vaut la jouer directe.

 

CHRISTIAN

Oserais-je ajouter, pour demeurer correct

Que le second constat est que vous êtes moche,

À cause de votre nez à piquer des brioches ?

 

CYRANO

Je me vois obligé d’aussi le reconnaître.

 

ROXANE, à part, dépitée

Oh non ! La vérité commence à m’apparaître…

 

CYRANO

Voyez-vous, ma cousine, nous vous aimons tous deux

Et nous avons voulu resplendir à vos yeux

Lui grâce à sa beauté, et moi, à mon esprit,

Rassemblés en héros des mille et une nuits.

Mais enfin que sera, dans quelques mois, l’amour

Qui grâce à son visage et à mes mots vit jour,

Quand la jolie moustache ne saura que se taire

Plutôt que d’énoncer d’une fine manière

Les poèmes appris, les sonnets récités

Qui tariront bien vite, sans moi à ses côtés ?

 

ROXANE

Vous voulez dire… ces lettres… vous en êtes l’auteur ?

Et ces déclarations vibrantes tout à l’heure ?

 

CYRANO

Vous me les inspirâtes.

 

CHRISTIAN, qui se rappelle à eux

Mais je le pense idem !

 

ROXANE, grave

Me voilà confrontée à un cruel dilemme :

Choisir entre apparence et richesse d’esprit…

Fallait qu’ça tombe sur moi, pas de bol, sapristi !

Pour une fois, je tenais un vrai prince charmant !

Mais pourquoi maintenant ? Pourquoi pas dans vingt ans ?

 

CYRANO

Parce que nous aurions gâché nos vies entières.

Moi à vous regretter, et vous, Roxane, ma chère

À pleurer un amour tout à fait inventé.

 

CHRISTIAN, alarmé

À pleurer ?

 

ROXANE

À pleurer ? Christian va se faire tuer ?

 

CYRANO

Ne vous emballez pas, je n’en sais fichtre rien.

Bien que quand on s’avère bête à bouffer du foin

On n’est pas à l’abri d’un précoce trépas.

Mais je disais « pleurer », car vous ne saurez pas

Comment vous lui trouvâtes, un jour, de l’attrait

Lorsque sa belle frimousse finira par faner.

 

ROXANE, honteuse

Je comprends mieux, c’est sûr. Mais il reste un problème.

Que je dois prendre en compte pour décider moi-même.

 

CYRANO

Dites-moi ?

 

ROXANE, gênée

Pas facile…

 

CYRANO

Je ne vous plais donc pas ?

 

ROXANE

Ben euh… non.

Elle semble réfléchir

Cependant, maintenant que je sais

Quelles paroles sublimes je vous ai inspirées

Je mesure à quel point vous devez m’apprécier.

 

CYRANO

« Apprécier » ? Le mot est bien trop faible, ma mie !

Je vous aime, vous adore, je donnerais ma vie

Au diable ou à quiconque me promettrait de lire

Une once de tendresse dans un de vos sourires.

Je ne demande rien que de vous aduler.

 

ROXANE, dont le visage s’éclaire

De minute en minute, je sens mon cœur qui s’ouvre.

Pourquoi réfuterais-je l’émoi que j’y découvre ?

Après tout, il y a de pires perspectives

Que celle d’être adorée d’une passion si vive !

Je pourrais vous aimer… et je VAIS vous aimer.

 

CYRANO, extatique

Roxane, ma chérie, mon bonheur est parfait !

Ils s’embrassent passionnément.

 

CHRISTIAN

Hum, hum, hum… dites-moi, parmi vos connaissances

Auriez-vous une amie qui ait moins d’exigences ?

 

FIN


Commentaires

forum Impressions
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.