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Chapitre 16 : Noël

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Par Nathalie

Le premier dimanche de décembre était l’occasion de la sortie shopping Noël du Mistral. Tous avaient reçu de l’argent de poche de la part de leurs parents, leur permettant d’acheter des cadeaux en prévision des fêtes.

- Tu n’es pas indiquée comme participant à la sortie au centre commercial, lança maître Gilain qui avait convoqué Marlène dans son bureau.

- Je n’ai pas du tout envie de voir tous mes camarades acheter des trucs, indiqua Marlène.

De l’argent, elle n’en avait pas. Cette sortie lui donnait la nausée. Elle se sentait mise de côté, comme si la pauvreté de ses parents lui était jetée à la figure. Pour venir dans cette école, il fallait pouvoir se la payer si bien que les autres enfants étaient presque tous riches. L’argent coulerait à flots.

- Je te permets d’utiliser ta magie personnelle pour acheter des objets, tant qu’il ne s’agit que de cadeaux pour tes parents et de rien d’autre.

Marlène s’en figea de stupeur. Elle ouvrit de grands yeux écarquillés.

- Merci ! s’écria-t-elle, plus heureuse que jamais.

- De rien. Bonne sortie, Marlène.

Elle rejoignit ses copines qui hurlèrent de joie en apprenant qu’elle les accompagnerait. Elles avaient essayé à de nombreuses reprises de la faire changer d’avis. Amanda la serra dans ses bras, ravie qu’elle participe à cette dernière sortie entre copines.

Le voyage se fit en bus car le centre commercial n'était qu'à une demi-heure de l'école. Les élèves furent lâchés dans les couloirs. Chaque année, cette sortie était organisée alors les commerçants avaient appris à prévoir et tout était fait pour pousser les adolescents à consommer.Cela fonctionnait très bien. Les élèves dépensaient tout ce que leurs parents leur avaient donné.

- Tu fais quoi pour les vacances ? demanda Amanda à Julie.

- Je vais chez mes grands-parents pour noël, répondit Julie. Ils habitent en Sicile. Ce sont toujours de super vacances ! Et toi, Marlène ?

- Oh tu sais, mes parents ne sont pas riches alors on reste à la maison. Mamie se déplace pour noël mais c'est tout. Elle vient en train de Mantes. Il lui faut à peine une demi-heure pour arriver Aux Mureaux.

Julie et Amanda hochèrent la tête.

- Je voudrais acheter des cadeaux à mes parents, annonça Marlène.

Elle avait indiqué aux filles la permission exceptionnelle du directeur.

- Tu es au bon endroit ! s'exclama Amanda.

- Tu veux leur offrir quoi ? demanda Julie.

- Un truc qui leur permette de se rendre compte que je suis magicienne parce que bon, l’intra, c’est super, mais ils ne peuvent pas le percevoir. Un truc comme ça, par exemple, ça serait super ! dit Marlène en désignant un objet dans une vitrine.

Il s'agissait d'une voiture télécommandée, à ceci près que d'abord, elle n'avait pas besoin de pile et qu'ensuite, il n'y avait pas de télécommande. Elle possédait plusieurs réservoirs, comme la pierre de monsieur Toupin, et en fonction de l'endroit où on plaçait de l'énergie, la voiture avançait, reculait ou tournait.

- Si je venais avec ça, ça les impressionnerait vraiment et il verrait de quoi je suis capable. Je ne veux pas dire que je veux les impressionner, mais qu'ils puissent voir de leurs propres yeux mes pouvoirs qui sont pour le moment très théoriques pour eux. Sauf que le directeur ne m’a permis qu’un cadeau pour mes parents et cette voiture, ils ne peuvent pas s’en servir eux-même et puis, l’objet en lui-même ne les intéressera pas. J’ai besoin d’un truc plus personnel, plus adulte, vous voyez ?

- Tu veux qu'on entre dans la boutique pour trouver un objet sympa ?proposa Julie.

- Plus cher aussi ? s’étrangla Amanda.

- J’ai 152 kum en réserve, répliqua Marlène en désignant son crâne, alors ce n’est pas 3 kum qui vont me poser problème.

Amanda et Julie se figèrent. Pour la première fois, Marlène leur donnait une indication de sa puissance, jusque-là imaginée et visiblement, les adolescentes avaient été loin du compte.

- Pardon, les filles, dit Marlène. Je ne devrais pas vous balancer ça à la figure. Ce n’est pas sympa.

- Non ! T’inquiète ! Ça va ! On a été surprises, mais ça va, la rassura Julie. On va t’aider à trouver un truc pour tes parents !

- Bonjour, mesdemoiselles ! s’exclama le vendeur, un homme aux cheveux bruns et aux yeux marrons, au sourire charmeur et aux vêtements stricts et bien repassés.

Qu’il fut un excellent commerçant était une évidence.

- Que puis-je pour vous ? demanda-t-il d’un regard amusé.

Il les dévorait des yeux. Qu’il flaire la bonne affaire fut une évidence.

- Je voudrais offrir un présent à mes parents qui ne sont pas magiciens, indiqua Marlène.

- C’est une magicienne de fortune, précisa Julie. Sa grand-mère avait un peu de magie de côté alors elle peut payer.

- Ce n’est pas une raison pour tenter de l’arnaquer non plus ! gronda Amanda.

Marlène sourit. Ses amies tentaient de la protéger.

- Je voudrais quelque chose de simple, de pas trop voyant, mais qui leur permette de mieux se représenter la magie dans le quotidien, indiqua Marlène.

Le marchand plissa les paupières, leva les yeux puis annonça :

- J’ai peut-être quelque chose qui pourrait vous convenir.

Il fouilla dans un tiroir sous le comptoir et en sortit un bracelet argenté très simple.

- C’est un change-forme, annonça-t-il en le passant à son propre poignet. Vous l’attachez, vous l’activez et il va vous proposer de choisir entre différentes formes. Vous voyez ?

Le bracelet devint fin et doré.

- Idéal pour une femme.

Le bracelet s’épaissit, proposant de grosses mailles couleur bronze.

- Plutôt pour un homme, expliqua le vendeur. D’autres options sont possibles. Comment s’appelle votre mère ?

- Henriette, répondit volontiers Marlène et sous ses yeux ébahis, le bracelet devint une gourmette portant le nom indiqué.

- Et votre père ?

- Didier, dit la néomage.

Le bracelet se transforma de nouveau.

- Un seul achat mais des milliers de possibilités, exposa l’homme.

- C’est difficile à contrôler ? demanda Marlène qui ne voulait pas se ridiculiser devant ses parents en ne parvenant pas à maîtriser un simple objet magique.

- Vous pouvez l’essayer, dit-il en le retirant de son poignet pour le lui tendre. Il n’est pas spécifique.

- Spécifique ? répéta Marlène en prenant le bracelet.

- Ça veut dire qu’il ne s’attache pas à la première personne qui l’active, expliqua Julie. Certains objets sont comme ça. Ça évite les vols mais ça empêche la transmission à un enfant. L’objet devient inutilisable en cas de mort du propriétaire.

- Il est possible de réinitialiser un objet magique, indiqua Amanda, mais seuls des ensorceleurs niveau 3 peuvent le faire et encore, c’est très compliqué et donc très cher.

- D’accord, dit Marlène en attachant le bracelet à son poignet droit.

Elle superposa sa réserve d’énergie à la gnosie et réalisa un minuscule transfert vers cet objet qui n’en nécessitait qu’à peine. Elle s’attendait à une intrusion dans son esprit puisque l’objet, réalisant une demande, était forcément dissocié.

La pénétration fut si violente que Marlène tomba à genoux et vomit sur le sol. Elle avait la sensation qu’on lui déchiquetait le cerveau. Elle se sentit mise à nue, faible et misérable. Deux bras forts l’empoignèrent pour la mettre debout et elle ne se rendit compte qu’à ce moment-là qu’elle n’était plus au centre commercial.

Le vendeur devant elle ricanait. Marlène avait envie de pleurer. Que se passait-il ? Elle regarda autour d’elle pour découvrir une petite pièce aux murs en béton. Un canapé sale et miteux, un lavabo branlant et un toilette sans lunette, le tout éclairé par une ampoule nue au plafond.

- Je te conseille d’écouter, miss stupide, dit le vendeur d’une voix froide et cinglante, à l’opposée de ce qu’il avait été jusque là, parce que je ne vais pas me répéter.

Il fit bouger un bijou sous les yeux de Marlène.

- Ce collier te fera souffrir tant que tu ne créeras pas de magie et plus tu en créeras, moins il te fera souffrir. Tu as compris, miss stupide ?

Marlène secoua négativement la tête. Où était-elle ? Que se passait-il ? L’homme attacha le collier autour du cou de l’adolescente qui, abasourdie, se laissa faire. Instantanément, tout son corps fut parcouru d’une intense douleur foudroyante. Les deux hommes de part et d’autre de Marlène durent la maintenir pour qu’elle ne s’écroule pas.

Son hurlement de douleur déchira le silence, se répercutant sur les murs nus de la petite pièce aveugle.

- Crée de la magie pour faire cesser la souffrance, rappela le vendeur. Miss stupide ! Crée de la magie !

Marlène matérialisa un ver pour créer une sphère. Elle lui fut arrachée violemment, lui causant une atroce douleur supplémentaire.

- Oui, ça fait mal, miss stupide, mais moins que le collier, crois-moi.

Marlène bombarda sa réserve de vers énergétiques et comme promis, la douleur causée par le collier cessa.

- T’as fini par comprendre, miss stupide.

Marlène pleurnicha tandis que les hommes la lâchaient.

- Tu l’as trouvée où celle-là ? dit un homme à la peau noire dont Marlène ne constatait la présence qu’à l’instant.

- Au centre commercial, elle se vantait de ses 152 kum en réserve.

Les deux hommes ricanèrent tandis que les gardes sortaient. Ils n’étaient plus utiles. Marlène faisait ce qu’on attendait d’elle. La jeune femme était morte de honte.

- Tu sais qu’elle a attaché et activé elle-même le bracelet !

- Ah ouais ! rit l’autre. C’est qui cette abrutie ?

- Aucune idée et je m’en fous. Miss stupide lui sied à merveille.

Marlène ne put nier. Elle avait fait preuve d’une attitude complètement idiote. Monsieur Toupin n’avait de cesse de répéter de ne jamais activer un objet avant de s’assurer de son fonctionnement. Une larme coula sur son visage.

- Elle vient d’où ? insista le black.

- École du Mistal, indiqua le faux vendeur.

- Tu l’as piquée au nez et à la barbe de Gilain ? ricana le noir. Il doit être vert ! Tu sais quoi d’elle ?

- C’est une magicienne de fortune. Sa mère s’appelle Henriette et son père Didier.

Et dire que Marlène lui avait fourni ces informations d’elle-même.

- Marlène Norris, annonça le black qui devait, grâce à la magie, compulser des données publiques. Sa grand-mère était magicienne… non cotée.

Les deux hommes s’échangèrent un regard abasourdi puis se tournèrent vers Marlène, un sourire carnassier aux lèvres.

- T’es pas une magicienne de fortune, hein ? T’es une néomage.

La couverture n’avait pas tenu deux secondes face à ces gens. Marlène fondit en larmes.

- On a une néomage ! Oh putain !

Ils explosèrent de joie et rirent bruyamment. Marlène aurait voulu pouvoir disparaître.

- Ben si t’es une néomage, attends voir…

Le faux vendeur leva la main et la tourna doucement. La douleur revint.

- Qu’est-ce que vous faites ? s’écria Marlène, terrorisée.

- Crée davantage de magie pour compenser.

- Non, non ! Je vous en prie !

La douleur la transperça alors Marlène augmenta la dose. Le nombre de vers énergétiques explosa tandis que le vendeur continuait à tourner, encore, et encore. Finalement, Marlène ne fut pas en mesure de compenser et le faux vendeur, descendit la demande d’un cran.

- Ben voilà, c’est mieux, dit le faux vendeur.

- Putain ! On est riche ! s’exclama le noir.

Ils sortirent en riant bruyamment, laissant Marlène seule dans la petite pièce miteuse. Elle devait se concentrer pour créer autant de magie qu’elle se faisait arracher à peine créée, la laissant dans un vide terrifiant. Ce n’était pas douloureux à proprement parler. Le sentiment de solitude, de néant, de chaos, d’abandon la prenait aux tripes. Elle pleura longuement.

- J’ai faim, sanglota-t-elle après un temps indéterminé.

Sans fenêtre, la lumière toujours allumée, impossible de voir le temps passer. La porte s’ouvrit, laissant passer le faux vendeur qui poussait un plateau plein de nourriture.

- Il te suffit de demander, miss stupide, indiqua-t-il.

Marlène se rua sur la nourriture tandis qu’il souriait de la voir manger de bon appétit.

- Tu en veux encore ? demanda-t-il lorsqu’elle eut fini.

Elle secoua négativement la tête.

- Miss stupide ?

Elle leva les yeux vers lui. Il leva la main et tourna d’un cran dans l’air. Marlène sentit la douleur revenir faiblement.

- Je ferai ça régulièrement. À toi de t’améliorer si tu ne veux pas souffrir.

Elle avait déjà atteint le rendement maximum. Elle produisait le plus vite qu’elle pouvait. Comment faire mieux ? Elle voulut supplier mais il était déjà parti. Elle se lova sur le canapé et pleura encore. Le lavabo lui fournit l’eau dont elle avait besoin et elle put faire ses besoins aux toilettes.

La porte ne proposait aucune poignée. Nul doute qu’elle était magique or Marlène n’avait pas de réserve, celles-ci lui étant arrachées par le bracelet qu’elle avait elle-même activé.

Et même si elle en avait, elle ignorait comment s’en servir. Elle ne maîtrisait que quelques sons en magie intra. Des illusions, rien de plus. Elle se sentit plus nulle que jamais, faible et misérable. Elle se prenait pour une grande magicienne ? Elle n’était rien. Elle s’en voulait tellement !

Marlène, retournée pleurer sur le canapé, se sentit éreintée. Le sommeil la prenait. Lorsque sa tête tomba lourdement, la douleur la transperça. Marlène reprit la création d’énergie que le sommeil lui avait fait cesser.

- Monsieur, s’il vous plaît ?

- Quoi miss stupide ? dit le faux vendeur en arrivant.

- S’il vous plaît, j’ai sommeil. Je voudrais dormir.

- Hé bien, fais. Que veux-tu que ça me fasse ?

- Je ne peux pas dormir et créer de la magie en même temps !

- Je me fiche totalement de ton incompétence, miss stupide, répliqua-t-il avant de sortir.

Marlène n’en revenait pas. Il venait de l’envoyer promener. Elle gémit et sanglota. À trois reprises, sa tête tomba et elle hurla de douleur. À la quatrième, elle dormait tout en lançant ses vers énergétiques.

Lorsqu’elle se réveilla, un calme inattendu l’envahit. Son corps, épuisé, semblait avoir trouvé un peu de répit, bien que la faim la tenaillait. Le faux vendeur entra, portant un plateau débordant de mets appétissants.

- T’as réussi à dormir finalement, miss stupide, se moqua-t-il en la regardant. Tu vois, quand tu veux, tu peux.

Avant qu’elle n’ait eu le temps de répondre, il leva la main d’un geste autoritaire. D’un coup sec, la demande en magie augmenta d’un cran. Une douleur intense se jeta sur Marlène, traversant sa colonne vertébrale comme un coup de fouet électrique. Elle cria de douleur, mais n'eut pas le temps de se concentrer sur autre chose.

Elle comprit, dans un éclat de lucidité mêlé de terreur, qu’elle devait agir. Elle redoubla d’efforts, poussant sa réserve d’énergie au maximum, tâtonnant dans la douleur, cherchant à ajuster la quantité d’énergie qu’elle créait. Chaque fibre de son corps semblait hurler, mais à force de volonté, la douleur se calma. Marlène, tremblante, réalisa que ça avait fonctionné, bien qu'elle ne sache pas comment.

Marlène avait cessé de compter les repas, les nuits. Le temps semblait s’étirer sans fin, une masse informe, indifférente. Peu importait qu’elle mange chaque jour ou seulement une fois tous les deux jours. Peu importait si elle dormait une heure ou une journée entière. Ses repères s’étaient effacés. Une année entière pourrait bien s’être écoulée, ou peut-être une semaine. Qu’importait ?

Combien de magie lui avait-on arrachée depuis son arrivée dans cette pièce sordide ? Combien de fois avait-elle forcé son corps à créer plus d’énergie, plus vite, sans savoir comment ? Elle se demandait si un jour quelqu’un viendrait la chercher, si quelqu’un savait qu’elle était là. Peut-être que ses parents, dans leur ignorance, pensaient qu’elle s’amusait. Peut-être que Julie et Amanda se voulaient déjà oublieuses de leur amie idiote. Et maître Gilain… Il devait être furieux. Perdre sa précieuse néomage, ce serait une catastrophe pour lui, une perte brute. Mais se préoccupait-il vraiment d’elle, ou seulement de ce qu’elle pouvait lui rapporter ?

Marlène se haïssait. Elle se sentait tellement idiote. Tout était de sa faute. Pourquoi, pourquoi avait-elle activé ce bracelet sans réfléchir ? Monsieur Toupin ne cessait de répéter que les objets magiques étaient dangereux, qu’il fallait les manipuler avec précaution, mais elle avait cru qu’elle savait mieux. Elle s’était crue au-dessus de tout, convaincue qu’elle serait une grande magicienne. Une grande magicienne… Quel rêve absurde. Elle soupira. Elle n’avait pas écouté, et maintenant elle payait le prix fort.

Marlène éclata en sanglots, le cœur lourd de remords. Son orgueil, sa vanité, sa prétention… tout cela l’avait conduite ici, dans ce lieu de souffrance. Elle méritait bien le surnom que ce salaud lui avait donné. Elle avait parlé trop fort, en plein centre commercial, se vantant de la quantité de magie qu’elle possédait, alors même que Julie l’avait mise en garde et que maître Gilain lui avait toujours répété de se taire. Mais non, elle n’avait pas écouté.

La culpabilité la rongeait, profonde, viscérale. Elle se sentait trahie par sa propre naïveté. Ses professeurs, le directeur, ses amies… ils lui avaient donné des avertissements, des conseils, mais elle n’avait rien entendu. Marlène, dans son arrogance, croyait savoir mieux que les autres. Maintenant, elle payait le prix de sa stupidité.

Elle tourna son regard sur les murs nus, sales, la poussière qui s’accumulait dans les coins, les toilettes sans lunette. Tout était là, la réalité de son erreur, aussi misérable et dégradante que cet endroit. Elle se laissa aller, les larmes coulant sans fin, se sentant plus seule que jamais.

- Marlène ?

La voix féminine fit surgir la néomage de son état, et elle tourna son regard vers la silhouette de maître Gourdon, qui se tenait près d'elle. Un souffle de soulagement passa dans son esprit, mais la douleur, elle, ne diminuait pas.

- Arrête de créer de la magie, ordonna le professeur, ses mots pleins d'urgence.

- Non ! gémit l’adolescente, la voix brisée. Le collier… Ça fait trop mal !

La porte s’ouvrit et Marlène aperçut le faux vendeur, son sourire carnassier se dessinant dans l'ombre. Maître Gourdon leva les bras dans un geste protecteur, une grimace déformant ses traits, comme si la douleur qu'elle ressentait était tout aussi évidente que celle de Marlène.

- Marlène ! Nous ne pouvons pas lutter contre ta puissance. Nous avons besoin d’une brèche pour entrer ! Arrête de créer de la magie le temps de nous laisser agir !

C’était impossible. La souffrance du collier était insupportable.

- Ça fait trop mal ! pleurnicha Marlène.

Sans la gnosie, Marlène ne voyait rien. Probablement le faux vendeur attaquait-il le professeur du Mistral avec la magie inter, mais l’adolescente ne voyait rien. Maître Gourdon tomba à genoux. Excellente magicienne, elle l’était, mais ses réserves étaient faibles. L’autre se servait directement dans la tête de Marlène. L’issue du duel ne faisait pas de doute.

Marlène regarda le professeur qui l’avait aidée et guidée, qui avait pris soin d’elle, puis le faux vendeur qui la faisait souffrir. En larmes, elle cessa de créer de la magie et un monde de douleur l’envahit. Le collier la transperçait de partout. Elle hurlait d’une voix qui n’était plus la sienne. Elle n’était plus qu’une chose brisée, une créature de souffrance.

- Tu peux recréer de la magie, Marlène, entendit-elle maître Gourdon lui annoncer.

Elle produisit tout ce qu’elle put et enfin, la douleur cessa mais Marlène resta prostrée, lovée en boule, ses sanglots déchirant le silence de la pièce. Des silhouettes floues se découpaient autour d’elle, et sur le sol, le corps sans vie du faux vendeur.

- Il est spécifique, annonça maître Gourdon qui manipulait le collier. Seul celui qui l’a activé peut le couper.

Marlène regarda le corps du faux vendeur. C’était fini. Le collier serait là à vie.

- C’est lui qui l’a activé, n’est-ce pas ? demanda maître Gourdon en désignant le corps et Marlène, le visage couvert de larmes, hocha la tête. Contactez Stratsky et Houglanoff. Dites-leur qu’on a besoin d’eux et que leur prix sera le nôtre. C’est urgent.

Des hommes disparurent.

- Ça va aller, Marlène, la rassura maître Gourdon en s’accroupissant près d’elle, posant une main sur son épaule. On va t’enlever ce collier. Tu arrives à tenir la création de magie ?

Marlène hocha à nouveau la tête, la respiration encore saccadée mais la volonté toujours présente.

- La vache ! Tu as vu à quelle vitesse les réservoirs de grès de cet endroit se remplissent ! dit un homme portant l’uniforme du CIM.

Maître Gourdon jeta un coup d’œil vers le couloir et plissa les lèvres.

- Cette gamine a une sacré production ! continua l’homme en uniforme.

- De quoi attirer les convoitises, dit son collègue.

- Et l’autre qui n’a pas été foutu de la protéger ! Quand on a un trésor comme celui-là, on le surveille comme le lait sur le feu !

- Heureusement, il n’y a pas eu de perte de notre côté. Super travail, Amel.

Maître Gourdon ne répondit rien. Elle observait Marlène, attentive à ses réactions.

- Tu as faim ? Tu veux manger ?

Marlène secoua la tête. Non, ça allait.

- Putain ! Elle crée 1 kum par minute et elle n’a pas faim. C’est un monstre, cette gamine !

Les paroles résonnèrent dans la pièce, un écho sinistre à la réalité qui se dessinait peu à peu : Marlène était bien plus qu’une simple victime, elle était un enjeu. Un pouvoir qu’on convoitait.

Quatre hommes apparurent dans la pièce. Deux d’entre eux s’approchèrent de Marlène et s’intéressèrent au collier, l’observant sans le toucher. Ils discutèrent entre eux mais Marlène, ne comprenant pas le russe, ne sut ce qu’ils disaient.

Après de longues minutes d’échanges, l’un des russes posa ses doigts sur le collier. À la grande surprise de Marlène, il l’enleva d’un geste fluide et sans effort, comme si cette tâche avait été d’une simplicité enfantine. Elle resta là, stupéfaite, incapable de comprendre comment un tel miracle avait pu se produire.

- Tu peux arrêter de créer de la magie, s’il te plaît ? demanda maître Gourdon. Ils ont besoin que le bracelet soit inactif pour te le retirer.

Marlène cessa. Le collier disparu, elle ne ressentit aucune douleur mais toujours seule au milieu de sa réserve vide, elle se sentait mal. L’autre russe retira le bracelet, apparemment sans difficulté non plus puis ils disparurent.

- Tu peux récupérer ta magie qui se trouve dans les réservoirs de grès de cet endroit. Elle est à toi après tout, indiqua maître Gourdon, un léger sourire rassurant sur les lèvres.

Marlène créa une once de magie, juste assez pour activer sagnosie, y voir la magie et l’aspirer. Enfin, elle se sentit pleine et entière. Des larmes de soulagement jaillirent de ses yeux, tant l’effet fut immédiat et réconfortant. C’était comme si un poids énorme venait de disparaître de son esprit, et Marlène laissa échapper un sanglot de joie.

Elle prit la main tendue de maître Gourdon et se retrouva dans l’infirmerie de l’école. L’endroit était vide.

- De nombreuses personnes veulent te voir, annonça maître Gourdon, une inquiétude palpable dans ses yeux. Je les tiens à l’écart le temps que tu reprennes tes esprits mais je ne pourrai pas les éloigner très longtemps.

- Puis-je voir mes parents ? réclama Marlène.

Maître Gourdon hocha la tête en silence. À l’instant suivant, la porte s’ouvrit. Henriette et Didier se précipitèrent vers leur fille. Ils la serrèrent dans leurs bras, leurs visages marqués par l’angoisse.

- Nous avons eu tellement peur ! Oh ma chérie !

Marlène se laissa aller contre eux, le poids des derniers jours s'effondrant sur elle. Les larmes vinrent sans prévenir, et le câlin dura plus longtemps qu’elle ne l’aurait cru possible. Elle aurait voulu que ce moment dure éternellement, mais il était déjà teinté de culpabilité.

- Monsieur, madame, vous devez partir maintenant. Nous prendrons soin de votre fille, indiqua maître Gourdon.

- Comme vous l’avez fait jusque là, c’est ça ? gronda Didier, son visage rouge de colère.

Marlène se sentit mal. La responsable, c’était elle.

- Il est hors de question que Marlène continue à étudier dans cette école incapable de protéger ses élèves ! rajouta Didier.

Marlène, les yeux pleins de larmes, tourna son regard implorant vers maître Gourdon.

- Marlène ? Souhaites-tu rester au Mistral ? demanda maître Gourdon.

- Oui, maître. S’il vous plaît. Je ne veux pas me faire renvoyer. Je vous en prie ! Je veux continuer mes études.

- Renvoyer ? s’écria Didier, incrédule. Non ! C’est nous qui partons !

- C’est ma faute, papa, pleura Marlène.

- Tu n’es qu’une enfant, répliqua Didier d’une voix dure, ses bras croisés sur sa poitrine.

- Une enfant stupide, murmura Marlène tandis que son père vociférait dans l’infirmerie. Stupide…

Deux policiers du CIM entrèrent, évacuant Didier avec une fermeté qui fit naître une sensation de froid dans l’air. Henriette les suivit, dépitée, mais le visage de Marlène restait figé, pris dans un tourbillon de culpabilité et de honte.

- Tu n’es pas stupide, Marlène, dit maître Gourdon d’une voix douce, mais avec une gravité qui trahissait son inquiétude.

- Sors, Amel. Je dois parler à mademoiselle Norris, ordonna maître Gilain, le directeur de l’école, qui venait d’apparaître dans l’embrasure de la porte.

- François ! Elle est encore sous le choc ! protesta maître Gourdon.

- Sors, Amel, répéta maître Gilain d’un ton ferme.

Maître Gourdon obéit, et la porte se referma, laissant Marlène seule face à un homme dont elle redoutait la colère. Son cœur battait la chamade, chaque instant de silence pesant comme un fardeau.

- S’il vous plaît, maître, ne me renvoyez pas, supplia Marlène, les larmes à nouveau prêtes à déborder.

Le directeur la fixa un moment sans dire un mot, puis, d’une voix glacée, il répondit :

- Combien de fois monsieur Toupin a-t-il répété qu’il ne faut jamais activer un objet magique sans en avoir vérifié la fonction ?

Marlène se sentit se pétrifier sous l’humiliation. La honte l’envahit, plus intense que tout ce qu’elle avait connu jusque-là. Ses mains tremblaient, et elle n’osa pas lever les yeux vers lui.

- Combien de fois, Marlène ? cracha-t-il, , sa colère palpable, l’air chargé de mépris. Combien de fois ?

- Tous les jours, maître, pleura Marlène, la voix brisée.

- Ne t’avais-je pas dit de tenir ta langue ?

Marlène n’osa toujours pas croiser son regard. Le parquet, si lisse et implacable, semblait être son seul refuge, un point d’ancrage dans ce déluge de reproches. Le directeur poursuivit :

- Te sortir des griffes de ces voleurs a coûté 8 milliards d’um au CIM, qui se retourne contre moi. Il est hors de question que cette école paye, que les tarifs des autres élèves augmentent pour contrebalancer ta bêtise. Ce montant sera rajouté à ta facture et je suis gentil, je ne demande pas de dédommagement pour la baisse de réputation de mon école.

- Merci de me garder, maître. Je paierai, bien sûr, je rembourserai tout, je vous le promets !

Le directeur s’éloigna en marchant, laissant Marlène seule, anéantie. 8 milliards d’um en plus du prix de base. Elle en aurait pour… Elle ne compta pas, pas maintenant. Ça lui faisait trop de mal. Elle sanglota longuement puis s’endormit.

À son réveil, Marlène décida de quitter l’infirmerie. Elle n’avait plus la force de rester dans ce lieu où elle s’était réfugiée trop longtemps. Elle tendit machinalement le bras vers le collier traducteur mais son geste s’arrêta alors qu’elle le tenait à deux mains devant elle. Elle constata qu’elle ne parvenait pas à l’enfiler. Un blocage l’en empêchait. Collier magique. Elle venait enfin d’être débarrassé de celui qui la faisait souffrir. Elle serra les doigts à s’en faire blanchir les phalanges. Rien à faire. Elle n’y arrivait pas.

Avec un haussement d’épaules, elle le fourra dans sa poche et sortit. Sur son chemin, les chuchotements fusèrent, des rires étouffés éclatèrent quand elle passa. Les élèves la pointaient du doigt, leurs murmures pleins de mépris. Pas besoin de traducteur pour saisir la nature des propos tenus. Elle n’avait plus d’amis, plus de respect. La notoriété, elle l’avait désormais, mais pas celle qu’elle aurait souhaitée.

Sur son lit, elle trouva le guide. Ses affaires n’avaient pas bougé. En revanche, le côté de Julie était vide. Elle demanda au guide où se trouvait son amie. Chambre 114, annonça-t-il. Ainsi, elle avait requis un éloignement. Logique. Qui voudrait rester près d’elle ? Surtout pas Julie pour qui la réputation comptait plus que tout. Si elle avait viré Paul pour un simple blâme, que dire de Marlène ?

Marlène voulait reprendre les cours au plus vite, mettre ces terribles moments derrière elle, oublier, passer à autre chose. Elle avisa qu’elle ignorait le jour. Le guide le lui révéla : 21 janvier. Elle avait passé plus d’un mois aux mains de ses ravisseurs. Marlène pleurait toujours lorsqu’elle passa la porte du cours de maître Gourdon où seulement trois élèves travaillaient, dont Julie. Marlène n’avait pas choisi ce professeur au hasard : elle était française. Pas besoin de traducteur avec elle.

- Non pas que ta présence me dérange, murmura maître Gourdon d’un ton un peu crispé, mais je préférerais autant que tu ailles d’abord refaire tes protections mentales avec maître Beaumont. Ton esprit est un livre ouvert. Ça me met mal à l’aise.

- Bien, maître, répondit Marlène que Julie ignorait superbement.

La blonde travaillait les formes et plus les couleurs. Forcément, en un mois, elle s’était améliorée. Marlène rejoignit le cours proposé, non complet également, sachant désormais que maître Beaumont aussi venait de France.

- Il y a moins de monde après Noël, précisa maître Beaumont en réponse au regard surpris de Marlène. La moitié des élèves sont partis. Installe-toi.

Marlène découvrit sa digue dévastée. Il n’en restait rien, pas même un petit caillou. Elle dut tout rebâtir de zéro. Cela lui prit tout l’après-midi.

Au réfectoire, Marlène s’assit au bout d’une table où trois garçons étaient déjà installés.

- Ça pue tout d’un coup, non ? Tu ne trouves pas ? dit l’un d’eux dans un français au fort accent italien.

Le gars, ayant constaté l’absence de traducteur autour de son cou, faisait l’effort de s’exprimer en français pour être sûr qu’elle comprenne ses propos insultants. Marlène en serra la mâchoire de rage.

- Si ! Carrément ! Ça pue la stupidité à plein nez ! confirma le second, les yeux étincelants de moquerie.

- Miss stupide, ricana le troisième.

- Miss stupido ! répéta un autre en italien.

Où avaient-ils appris le surnom que ce connard de faux vendeur lui donnait ? Peu importait. Seul le résultat comptait : des flèches d’acide en plein cœur. Marlène s’éloigna pour manger à une table vide, dans un coin. Elle repensa à Paul, qui avait vécu la même chose quelques mois auparavant. Julie n’avait pas levé le petit doigt. Personne ne lui avait tendu une main secourable. Seule Amanda tentait de le défendre. Noël était passé. L’adolescente avait quitté le Mistral pour retourner dans son collège classique. Marlène se retrouvait seule, isolée, rejetée, insultée.

- Je voudrais parler à Amanda, demanda Marlène au guide une fois de retour dans sa chambre.

- Plage horaire dépassée. Permission seulement accordée entre 8h et 19h, répondit le guide avant de tressaillir et la communication se lança.

- Merci, maître Gourdon, dit-elle certaine que l’intervention venait d’elle.

La voix chaleureuse d’Amanda brisa le silence. Heureusement, le guide proposait un traducteur universel intégré.

- Marlène ! Ça me fait tellement plaisir de te parler ! J’ai eu tellement peur ! Comment vas-tu ?

Marlène baissa les yeux, triturant nerveusement une mèche de cheveux.

- Julie… Elle… m’évite.

Un silence pesant s’installa. Amanda sembla chercher ses mots, puis finit par lâcher dans un souffle :

- J’ai coupé les ponts avec Julie. Alors que j’étais morte de honte, elle ne cessait de se plaindre de ta stupidité. Nous aurions dû te protéger. Nous savions que tu es une néomage et nous t’avons laissée faire. C’est notre faute, Marlène.

La voix d’Amanda se brisa.

- Julie t’accusait. Je ne supportais déjà que difficilement son état d’esprit avant. Ça a été la goutte d’eau de trop. Qu’elle aille se faire foutre, elle, et son besoin de plaire.

Marlène sentit un frisson lui parcourir l’échine. Les mots d’Amanda confirmaient une réalité douloureuse : Julie ne reviendrait jamais. La néomage était seule, perdue sur un terrain miné.

- Ça a été tellement dur, reprit Amanda, sa voix tremblante. Je t’ai vue disparaître avec le vendeur. Jesuis restée figée de stupeur. J’ai fini par appeler à l’aide mais c’était trop tard. La marque de téléportation avait disparu.

Marlène fronça les sourcils, ne comprenant pas de quoi elle parlait, mais Amanda poursuivit sans lui laisser le temps d’interroger :

- Ils m’ont interrogée. Je me suis fait engueuler. J’ai été nulle ! Je m’en veux tellement, Marlène !

- C’est moi qui suis stupide, murmura Marlène, les larmes au bord des yeux.

- On l’a été toutes les trois, insista Amanda, sa voix pleine de remords. Nous n’avons rien vu. On a tellement l’habitude de l’école où tout est sécurisé. Monsieur Toupin essaye de nous confronter à la réalité en nous proposant de temps en temps des objets douloureux, mais ça n’est rien comparé à…

Sa voix s’éteignit, comme si les mots eux-mêmes refusaient de continuer. Après un long silence, Amanda reprit, d’une voix plus douce :

- Pardonne-moi, Marlène, je t’en prie.

- C’est moi qui suis stupide, répéta Marlène, la gorge serrée.

- Non, tu…

La néomage coupa la conversation. Marlène eut la sensation d’avoir été frappée en plein cœur. Elle avait cru que parler à Amanda l'aiderait à se sentir mieux, mais au lieu de cela, elle se sentait encore plus perdue et blessée. Amanda avait raison, elle avait été coupable de ne pas avoir protégé Marlène, mais Marlène avait besoin de partager sa propre culpabilité, de partager son propre sentiment de responsabilité pour ce qui s'était passé.

Amanda n'avait pas écouté, elle n'avait pas compris. Elle avait continué à se flageller, à dire qu'elle était responsable. Marlène se noyait dans les remords d'Amanda, se faisant engloutir par les regrets de son amie.

Marlène se sentait frustrée. Elle se sentait en colère. Pourquoi Amanda ne pouvait-elle pas simplement l'écouter, pourquoi ne pouvait-elle pas simplement la laisser partager ses propres émotions ? Marlène avait besoin de se libérer de son fardeau, mais Amanda ne lui avait pas donné l'occasion de le faire. Inutile d’imaginer ses parents capables de faire ça. Marlène se sentit plus seule que jamais.

Elle se laissa aller contre le mur, les yeux fermés, essayant de faire le vide dans son esprit. Mais les mots d'Amanda continuaient à résonner dans sa tête, à la faire se sentir coupable et responsable. Marlène se perdait dans un labyrinthe de culpabilité et de regrets, et elle ne savait pas comment en sortir.

Toute la nuit, elle créa de la magie tout en dormant, sachant désormais le faire. Quand l’aube arriva, elle se leva, en pleine forme. Les draps encore froissés portaient les traces d’une nuit agitée, empreinte de rêves brumeux et de culpabilité sourde. Marlène jeta un regard autour d’elle. Sa chambre vide lui renvoya une solitude glaciale.

Au réfectoire, l’atmosphère changea dès qu’elle entra. Tous les regards convergèrent vers elle, comme attirés par un aimant. Des murmures se levèrent, étouffés mais moqueurs. Certains élèves se tournèrent pour l’observer, des sourires narquois étirant leurs lèvres.

Elle avança en silence, tenant son plateau, tentant d’ignorer les ricanements qui fusaient de toutes parts. Chaque pas résonnait dans le grand réfectoire, le bruit amplifié dans son esprit par le poids des regards et des chuchotements. « Miss Stupido », entendit-elle dans un coin. Elle ne tourna pas la tête.

Marlène s’assit à une table isolée, loin des grappes d’élèves qui se regroupaient. Son petit-déjeuner lui parut sans goût, chaque bouchée lourde et difficile à avaler. Les rires discrets continuaient de crépiter autour d’elle, des flèches acides qu’elle n’arrivait pas à esquiver.

Tout le monde se moque de toi. La néomage incapable.

Elle baissa les yeux, le souffle court. Le bruit autour d’elle s’amplifia, mais Marlène continua de manger en silence, comme si elle pouvait se rendre invisible simplement en refusant de réagir. Ne montre rien. Fais comme si tu n’entendais pas.

Pourtant, chaque mot moqueur s’imprimait en elle, s’accumulant comme un poids supplémentaire sur ses épaules déjà fatiguées. Les regards ne la quittaient pas, et elle n’avait ni Amanda, ni Julie, ni personne vers qui se tourner.

Elle était seule. Seule contre eux tous.

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