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Le défaut de l’armure du sergent Vieilleterre

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Par Sim

Corneige 3650, Iandy

Cyriac

Les recrues la jettent dans la cage. Le caporal Varney m’a donné l’ordre de la faire parler.

Lucien est mort.

Agathe est morte.

Yans est mort et c’est moi qui ai son argent et la moitié de sa paye.

Leurs corps sont en train de brûler avec les autres carne-aciers morts. Les recrues, elles, seront brûlés dans les temples.

Roland me tend une latte de steix que je ne prends pas. Je ne fume jamais en service. Luchia la prend. La gamine crie. Les recrues sont les moins civilisés, ils ne vont en faire qu’une bouchée. Soline me donne un coup de coude.

« Ça devrait suffire. »

Je constate qu’ils lui ont arraché ses hauts. Ils la traînent par les cheveux et elle pleure tout ce qu’elle peut. Luchia souffle la fumée et dit : « Encore une chialeuse.…

- Hey, les recrues ! Laissez-la pour voir… »

La plupart recule mais deux de la bande de Stroan m’ignorent et s’obstinent à lui tirer la ceinture. Je vais être obligé de hausser le ton. S’il la viole tout de suite, elle ne dira peut-être rien plus tard, cela s’est déjà vu. Varney veut le nom du traître.

« J’ai dit : laissez-la. »

Ils obéissent finalement. Elle ramène les lambeaux de ses vêtements près de sa poitrine en tremblant.

« C’est simple. Tu réponds à nos questions et on te laissera tranquille dans la cage. »

Ses yeux sont blancs. Un nouveau type de loup ? J’ai déjà entendu parler des loups sans lune…

« Sergent Vieilleterre Cyriac. Vous mentez. Vous les laisserez me violer quoi que je dise. Je le sais. »

Elle est lucide pour une enfant effarouchée. Comment connaît-elle mon nom d’orphelin ?

« M’effaroucher ne suffira pas.

- Pourquoi nous avoir attaqués ?

- Je ne répondrais que si je sais que ne vous porterez pas atteinte à mon intégrité, ce qui est, entre nous sergent Vieilleterre Cyriac, franchement mal parti.

- Tu as l’air de connaître mon nom, quel est le tien ?

- J’ai connu votre jumelle Amélie, sergent Vieilleterre Cyriac. »

Quoi ?

Je n’ai pas sœur.

Amélie.

J’avais une sœur. Amélie, je le sais. C’est quelque part en moi.

Je crois.

J’ai des vertiges et l’horizon vacille comme sur un navire. L’océan bat la coque, l’orage gronde au loin. Puis j’ai la gorge qui serre, une sensation d’échec me remonte à la gorge. Je suis terrifié.

C’est mon enfance qui raisonne. Une bonne dizaine d’années oubliée qui veut se souvenir d’un coup.

Je chasse l’écho.

Reste solide. Impassible carne-acier.

J’aurais peut-être dû le laisser venir… Il y a longtemps que je n’avais pas éprouvé d’émotions aussi fortes… D’un coup. Je suis quelque peu déboussolé.

Elle murmure : « Vous auriez dû le laisser venir, vous vous seriez souvenus, sergent Vieilleterre Cyriac. »

Si elle croit me déstabiliser…

Je me cramponne à la réalité et je reprends le contrôle de mes pensées. Mon esprit a fait un écart. Une belle nuit de printemps, pas un nuage et l’océan est à des centaines de kilomètres. Je suis un carne-acier, Vieilleterre, comme tant d’autres. La prisonnière doit parler.

« Qui t’a révélé les informations sur notre escouade ?

- Vous les laisserez me violer ? »

Elle veut la garantie que nous lui ferons aucun mal. D’une manière ou d’une autre, elle sait les choses. Elle me connaît et elle m’a connu. Si c’est le prix à payer pour savoir, il n’y a pas à lésiner. Il va falloir la convaincre que je tiendrais parole si elle répond à mes questions. Mais si elle refuse de répondre malgré tout, je n’aurais aucun argument à opposer aux recrues et au caporal. Je ne pourrais pas l’épargner.

Je me tourne vers les recrues.

« Vous irez vous branler dans le bois ce soir, ou vous passerez la nuit au bordel pour ceux qui ont eu leur paye. La prisonnière, personne ne la touche. »

Ils protestent. Ils peuvent, mais Varney l’a mise sous ma responsabilité : ils n’ont pas leur mot à dire.

Elle est la seule qui sait qui j’étais.

C’est tout ce que je demande, porter un autre nom que Vieilleterre.

« Alors, qui t’as informé ?

- Vous. Vous tous, vous vous êtes trahis.

- Comment ?

- J’ai eu accès à des archives sur chacun d’entre vous. Je les ai lues. C’est tout. »

Luchia s’impatiente derrière.

« Mais qui t’as donnée accès ? Qu’est-ce qu’il y avait dans ces archives ?

- Moi. Je me suis introduite seule dans vos locaux. Dans ces archives, il y a tout.

- Quels locaux ?

- Le Bassin Constellé.

- Le bâtard sait les mêmes choses ?

- Je suis la seule à savoir. Mais si vous osez me toucher encore une fois, il le saura. Il a du brun en lui : il me vengera. »

Une raison supplémentaire de ne pas la laisser aux recrues.

« Vous êtes combien ?

- Six. »

Elle nous donne les effectifs : deux loups hybrides, deux Souriens et un Oriental. Des meutes de roux du Borgne les traquent depuis Anorin, la confrontation les a séparés. Ils étaient pris au piège lorsque notre bataillon est arrivé. Ils ont essayé de nous repousser pour se replier vers le Melrempar où les autres devraient être.

Je tiens parole. Elle passe la nuit seule dans la cage.

Elle a collaboré un peu vite mais cela convient à Varney.

Le brasier crématoire s’éteint et le jour se lève. Je regarde les balles d’argent de Yans. Je l’aimais bien. Il était dans mes premières classes de carne-aciers. J’aurais presque pu croire qu’on finirait vétérans de guerre. Fauché par une griffe, il s’est vidé de son sang à vingt-six ans.

J’ai l’impression de m’y faire. Roland mourra peut-être ce soir, ou demain. Moi aussi peut-être.

Ce n’est pas le premier, ce ne sera pas le dernier. Mais il est certain, il était le dernier à savoir que je ne sais rien de moi.

« Tu ne nous as jamais parlé de ta sœur.

- Pourquoi je le ferai ?

- C’est la famille. Je croyais tu étais orphelin, avec ton nom... »

Luchia s’allume une latte de steix. Roland a posé son mousquet trafiqué contre le mur.

« Elle est morte il y a quelques années. »

J’en suis sûr. Amélie est morte et je n’ai rien pu faire. J’ai une amère sensation.

Je ne sais rien.

« Ah merde… désolée, sale gueule… »

Cela ne m’a jamais rien fait mais aujourd’hui, je me fends en deux. C’est sec, précis et brutal. Je n’ai pas le contrôle là-dessus et c’est très nouveau. Je ne sais pas si c’est agréable ou terrifiant.

C’est.

Sébastian

Mon tour de garde. J’ai envie de dormir. Je ferme les yeux, je ne lâche pas Oran : je ne veux plus qu’elle souffre. Qu’elle reprenne vie, qu’elle me rassure, qu’elle me dise qu’on retrouvera Merida saine et sauve.

Grantauri, prenez-nous en pitié.

Tu sais comme elle est bonne.

Je me rends compte que je m’assoupis. Je me passe de l’eau sur la figure, ça m’éveille à peine.

Il faut réveiller Calio tout de suite, je ne tiendrai pas mon créneau.

Je me suis levé, et c’est peut-être mon mouvement qui l’a fait sursauter dans son sommeil. Elle a ses yeux bleus, les crocs dehors mais elle est trop fatiguée pour me sauter dessus. Je m’agenouille près d’elle, je la rassure, lui caresse les cheveux et remets sa couverture correctement. Elle se détend, ses iris reviennent, son sourire aussi. Elle a repris des forces et des couleurs.

Merci que ton vent ne l’ai pas prise… Merci d’avoir épargner son Appel… Une fois encore…

Ses mains passent sur mes joues, ma gorge, comme elle l’aurait fait avec son museau. Je m’installe près d’elle, mon nez au creux de son cou.

Tout est en place, tout est stable, tout fait sens. Le soleil va se lever, la lune se couchera, les saisons passeront et nous vivrons simplement. Simple, comme ça, comme Grantauri le veut.

Comme je le veux.

« J’ai cru encore te perdre.

- Moi aussi… Je suis désolé. »

Sa main dans mes cheveux.

Je n’ai pas le cœur : il y a Merida, perdue, ailleurs.

« Des soldats ont capturé Merida…Des carne-aciers, je crois... »

Elle m’embrasse le front et ne dit rien.

« J’aurais dû…

- Combien étaient-ils ?

- Deux escouades, au plus…

- Soixante hommes en plus des quatre borgnés qui vou ont suivi, c’est énorme, Sébas. Même pour un gamma comme toi… Je sais que tu as fait tout ce que tu as pu.

- Peut-être que j’aurais pu…

- Tu as fait le bon choix.

- Et si elle parle ?

- C’est le bon choix. Tu es en vie, ici. Tu aurais pu mourir, là-bas. »

Mais tous les autres m’en veulent ; je m’en veux. Je n’ai pas su veiller sur Merida et nous connaissons tous les techniques d’interrogatoire de l’armée…

« Je ne veux pas être encore coupable…

- On va la retrouver. Tu n’es pas coupable, c’est Ville-Centre qui l’est. Tu n’avais pas le choix.

- J’aurais pu… »

Elle m’étreint. « Tu n’es pas coupable. »

Elle me rassure, elle me console et j’essaie d’y croire.

Je n’y crois pas, j’aurais pu la ramener. Le carne-acier et sa grosse balafre en pleine figure, je le vois encore. Si j’avais eu plus de pouvoir, plus de cran…

Moins lâche.

Ce n’est pas lâche, c’est être prudent.

Un faible qui craint les humains et qui jette les siens à l’ennemi.

Je ne crains pas, je n’ai jamais voulu ça, je préfère être lâche que mort.

Vis avec ça maintenant.

Tu as balancé une gamine dans les mains du Gouvernement, ils vont la violer, la torturer, la tuer, par ta faute, parce que sa vie ne valait pas ton courage, ni ta bravoure, ni ton cœur : elle n’en valait pas la peine.

Renoncer demande du courage et mourir aurait été stupide,

tant pour elle que pour les autres.

Alors assume clairement ton choix, cesse de ressasser,

de retourner ce qui est terminé.

J’aurais dû, j’aurais pu, si j’avais eu…

Assume le choix et toutes ses conséquences.

Toutes ses conséquences.

« Arrête de penser. »

Je me serre contre elle. Même si je ne sais toujours pas, je suis à l’abri. Si je ploie le genou, elle me redressera, et si elle tombe, je la redresserais. On se sait, on se connaît, battis sur les mêmes fronts, élevés par le même espoir.

Elle reflète quelque chose de bon. L’aimer c’est aussi nous aimer et m’aimer moi. Un peu d’amour propre pour l’horrible bâtard né un jour de guerre. J’avais dévoré mon frère dans le ventre de notre mère : je n’étais pas né que j’étais déjà un monstre digne de mon père. Comment croire que je porte quelque chose de bon lorsque ma vie a commencé ainsi ?

Oran m’y fait croire. Elle me montre que je suis capable d’aimer – à en devenir fou – et qu’aimer c’est la preuve qu’une part de moi est bonne, qu’il existe un autre choix que d’être le monstre des autres.

Ça a été progressif et agréable : sortir petit à petit de son rang de louvard aliéné, de crocs de guerre, de bâtard, de parasite, d’anomalie… On avait une autre posture, une autre manière de se voir et d’agir. C’était réaliser que ce monde nous gardait une place et qu’il n’y avait qu’à se laisser prendre et se laisser être.

Il n’y a rien de plus pur.

L’indécision n’a pas sa place, le sentiment est clair, sensé, fort et sincère.

Elle me partage sa douleur qui me mord partout, la sensation me remonte des pieds à la tête. Je la berce tandis qu’elle affronte sa peine, et moi, la mienne.

« Il faut que je te raconte. Ils étaient trois sur moi, j’étais finie, par terre, ils m’attaquaient les flancs, la gorge. »

J’écoute, et je m’efforce de contenir ma colère.

Ils sont déjà morts.

Je ne pourrais pas la venger.

« Sisko a le sang chaud, tu sais. Elle a bondi de nulle part et elle a brandi le marteau comme une guerrière. Elle en a planté un, puis elle a grimpé sur un autre, elle l’a chevauché comme un auroch ! Il avait beau se cabrer, elle se tenait à sa croupe et lui a mis son couteau dans l’oreille…

- Son couteau ? »

Louvetière.

Le même couteau avec lequel elle m’a soigné.

« Oui. Le troisième, elle lui a foutu son couteau dans le museau et Salinéo l’a achevé à l’arbalète. Le quatrième, j’en ai fait mon affaire… Calio a trouvé des reproches à lui faire, mais, c’est nier l’évidence : elle m’a sauvée la vie.

- Ce n’est pas dans son intérêt de laisser mourir ses seuls alliés.

- Alors toi aussi tu penses qu’elle agit par intérêt ?

- En partie seulement.

- Calio était blessée, moi aussi, les borgnés étaient morts, ne lui restait qu’à nous achever si l’envie lui prenait !

- Il reste Salinéo…

- Tu miserais sur le boucher ? Elle est trappeuse, elle l’aurait saignée comme nous.

- Pas faux…

- Il y a encore de ça quelques lunes, elle n’aurait pas hésité à nous prendre le pelage dans le dos de Loïc. Voilà qu’elle nous défend et nous relève… »

Voilà qu’on lui fait assez confiance pour nous retirer le flexus du dos avec son couteau de chasse…

« Tu crois qu’on l’a convaincue ?

- J’en suis certaine. »

Elle qui ne cesse de me reprocher mon admiration pour Vergorance, elle est pourtant la première lycane à y croire et à l’incarner.

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