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La seconde chance du carne-acier

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Par Sim

Corneige 3650, Ankalya

Sisko

Le tireur prend Caliope dans sa lunette. Perché, il se pense intouchable. Je fais tourner ma fronde et le fait tomber de son arbre. Sébastian le cueille, sa cape verte se déchire dans les mâchoires et son mousquet glisse par terre.

La compagnie s’est scindée en deux. Ils ont cru à la prise d’otage jusqu’au bout et c’est en rentrant à leur campement qu’ils ont découvert la cage de Merida vide et les gardiens égorgés. La chasse a été lancée et on tente de les semer depuis plusieurs jours

De partout, il en sort. Le fer de leurs mailles est impénétrable, ils ont une expérience de la guerre que je n’ai pas. Je fatigue trop vite, et cent fois je me suis retrouvée seule et acculée, alors cent fois Loïc m’a téléportée plus loin.

Oran et Théodore s’y jettent malgré eux. Dire qu’ils ne voulaient pas se battre et pourtant, ils ne laissent que de la charpie en cuirasse verte.

C’est la section du balafré qui nous attaque, je l’ai vu courir pas loin et jamais Sébastian n’a autant grogné. Cette fois-ci, je prends garde à ne pas être à découvert.

Ça craque juste à ma droite, un canon me regarde.

Je me vautre par terre, le tir par au-dessus de ma tête. Je rampe pour m’éloigner, j’attrape mon couteau, je contourne sa position pour le prendre par-derrière.

Rocaille de pessière… Il n’est plus là.

J’aperçois une femme qui reprend le mousquet du type tombé de l’arbre. Théodore est dans sa mire.

« Théo ! Bouge ! »

Il décarre dans les ombres et la soldate me regarde. Je fais tourner ma fronde.

D’un coup, je suis privée d’air, il m’arrache mon arme, m’étrangle avec son mousquet.

« Tire ! Soline ! Tire ! »

J’essaie de le faire basculer en arrière mais le type est plus grand, plus lourd, plus fort. Je coince mes mains entre ma gorge et son arme, je respire, je dois lui péter le nez en lui donnant mon coup de crâne.

Mais la soldate tire.

Ça rugit, puis ça jappe et je tombe par terre avec l’autre. Mon couteau glisse dans ma main, et je lui plante sous sa maille, sous le poumon. Il devrait être mort avec ça.

Je me redresse, Loïc s’est occupé de la soldate et Oran a un air ahuri, touchée à l’épaule, assise nue au milieu du combat. Elle s’est pris ma balle. J’approche, je la tire à couvert.

« Du flexus ?

- Je… j’espère… Tu… Tu peux l’enlever ? »

Je n’aime pas comme elle bégaie, mais je l’écoute. Elle mord la roche pour ne pas me mordre quand j’enfonce mon couteau dans son épaule. Quelques instants plus tard, elle est redevenue louve à claquer des mâchoires sur les soldats.

Puis je trouve le balafré par hasard. Il a le mousquet en joue, Sébastian dans sa mire.

Rocaille, j’ai fait trop de bruit ! Il se retourne vers moi !

Je donne un coup de pied dans son arme qui part loin. Je veux le planter, mais il roule sur le côté. Je suis trop lente pour esquiver, il me plaque par terre. Je crois l’assommer avec mon coude, mon couteau glisse dans ma main – il m’attrape le poignet, me bloque, un peu hagard.

« Attends… »

Attends ? Il m’a dit attends le rocailleux ? Mon genou dans tes côtes ! Il vacille à peine. Je continue, je m’acharne ! Il finit par se plier en deux, je lui arrache mon poignet et il a encore le réflexe de m’esquiver comme la belette.

Il me repousse brutalement, d’un coup pied dans le ventre. J’ai lâché mon couteau. J’encaisse mal.

Il se relève comme de rien. Je resserre mon poing qui se fracasse en plein dans sa mâchoire. Je crois que je me suis cassé des phalanges, sa tête part en arrière, mais il ne recule pas. Il est rocailleusement solide, lui. Je feinte avec mon couteau, il pare, je lui écrase le genou, il grimace, pose enfin le genou à terre. Je l’attrape par les cheveux, je le sonne avec mon poing, assez fois pour avoir du sang partout.

Je récupère mon couteau et lui passe derrière. Je vais pour l’égorger et le type tient bon ! Il retient mes poignets.

« Attends, attends… »

Il me bloque ! J’ai la lame posée sur sa gorge et je ne peux pas l’achever ! Je me gaine toute entière, ça ne bouge pas d’un poil. C’est ça un carne-acier ?

« Je veux… je veux juste lui parler… »

Il tient bon et c’est moi qui tremble.

Je vais l’avoir à l’usure.

Je suis la saison froide.

Il n’est qu’un soldat du sud.

« Sisko, attends ! Il peut nous être utile. »

Loïc a une main sur sa dague, l’autre, qu’il tend comme un geste pacifiste.

« Ah ?

- On peut en tirer quelque chose. »

Le carne-acier s’est relâché, mon couteau sur sa jugulaire, je suis libre de l’achever ou de lui laisser une seconde chance. J’ai relevé mon couteau pour cette fois, aucune envie de défier le Dixième.

Soudain, j’entends les loups qui grognent, qui s’acharnent – et le froid qui me coupe toutes les sensations – et Loïc recule. Il va dégainer. Le poil de Sébastian s’hérisse, l’écume à ses babines retroussées, son cuir se tend, ses crocs sont encore plus grands et ses pattes s’étirent, son museau s’écrase et ses yeux comme ceux des bêtes sorties de l’arène. Vide, d’un bleu terrible.

Je devrais fuir… mais ça déclencherait tout son instinct de prédateur. Alors je me retiens comme je peux. Le balafré rampe sur ses coudes, Loïc me tire en arrière. Devant, les deux louves grognent, les oreilles couchées, la queue basse, ventre à terre, l’œil conscient, mais elles luttent elles aussi contre leur folie. La tête me tourne, l’air me manque. Ne surtout pas reculer, alors qu’il prend la forme des bêtes et que rien ne l’arrête dans sa folie.

J’aperçois la prunelle jaune du Borgne, le corps de Pia traîné dans le bois, les cris d’Ozavoe. Je sais que j’hallucine, parce que c’est déjà passé. Des années devraient me séparer de ça. Mais c’est trop réaliste.

Girsil’dor brûle. J’enrage.

Des yeux écarlates s’allument dans l’ombre, et le loup de Marbre jaillit sur la scène, déchirant le cuir du bâtard. Je sors de ma torpeur. Il le prend au museau, ne lâche pas, ne lâche rien, alors que les louves reculent encore. Seul face à une chimère qui prend forme.

Il est projeté sur le côté, labourant la terre. Le bâtard rugi, dominant, mais Théodore se relève, la posture fière, le poitrail bombé, la queue en l’air, les oreilles droites, et lui rend son rugissement sans faillir.

S’ensuit un silence où les deux se toisent, leurs muscles bandés, le pelage palpitant, le bourdonnement de leurs grognements constant. Le pelage de Sébastian ne dégonfle pas, mais sa face redevient lupine et sa pupille tranche de nouveau son iris aux reflets bleus – qui virent orange.

Ils se provoquent.

Il se dit que trois loups du continent valent un loup de Marbre. Comme un bâtard à trois couleurs, ça doit se valoir…

J’ai des fourmis dans les mains et Loïc a arrêté de me tenir la veste. Le charisme de Sébastian s’est redirigé sur Théodore. Il avance d’un pas sûr et Théodore s’aplatit un peu mais ne bouge pas, les crocs toujours sortis. J’ignore comment il tire cette volonté de continuer à le défier.

Dans une violence qui défonce la terre, le bâtard se jette sur lui. Les louves s’esquivent en quelques bonds. Les arbres entre lesquels nous sommes grincent, craquent sous leur poids, leur pelage s’arrache dans les ronces.

« Poussez-vous ! Poussez-vous ! » gueule Phaul quelque part.

C’est un pin de prairie qui nous tombe dessus. Je fais un pas trop tard, il tombe trop vite, et ! je suis ailleurs, quelques mètres plus loin, la main de Loïc sur mon épaule. Il m’a téléportée.

Je mets un temps à me repérer. Loïc me sourit avec malice. Pessière, je déteste son pouvoir et je lui fais dégager sa main de mon épaule.

Théodore se met à japper et à couiner, l’intensité retombe. Sébastian lâche la croupe de Théodore qui se couche sur le dos, les pattes recroquevillées, ses yeux grands ouverts regardent ailleurs pour ne pas le toiser. Le bâtard lui grogne dessus, lui pince la gorge et Théodore se débat, s’extirpe et s’enfuit à travers bois, la queue basse.

Le poil de Sébastian se lisse et ses babines retombent enfin. Il trottine, nous ignore fièrement, et disparaît à son tour. Oran, sur trois pattes, se lance à sa poursuite.

On retrouve Gergov blessé au bras et Kassor enfermé dans son mutisme. Loïc choisit une plateforme rocheuse au piedmont de l’Ankalya pour passer la nuit. Le carne-acier est ligoté et bâillonné à un arbre et je me demande ce qu’il fait encore là. Il nous serait plus utile mort. En plus de sa vieille balafre qui le traverse du front à sa joue opposée, il a les pommettes croûtées de sang, comme mes phalanges. Pourtant, il a l’air tout à fait placide et indifférent à son sort.

Merida soigne le bras de Gergov puis vient ausculter ma main qui a enflé et qui me lance méchamment. Ça m’empêche de tendre les doigts et de tenir mon poing.

« C’est cassé.

- Arf… Rocaille. »

Elle sort un bandage de sa besace et commence à m’enrouler des doigts au poignet.

« Et je garde ça combien de temps ?

- Trois seizaines et surtout, ta main doit rester immobile. »

Privée de ma main forte jusqu’à la belle saison ? C’est la frustration qui me gagne, j’espère que la gamine se trompe.

« Je ne me trompe pas.

- Kayvar de wuv, derkurth. (Sors de mon âme, incapable.) »

Elle me rend un regard noir mais termine mon bandage. Son pouvoir est pire que celui de Loïc ; et si lui en use uniquement lorsqu’un arbre nous tombe sur la tête, elle en abuse, s’immisce dans nos nuits, dans nos secrets et nous viole l’âme. Elle et son pouvoir sont détestables.

Ma main immobilisée, elle se lève pour rejoindre sa couverture.

« Yafa. (Merci.) » je dis quand même.

Elle acquiesce en silence. Salinéo joue au grand dévoué, me porte ma gamelle sans que je n’aie rien demandé, remplit ma gourde à la rivière, installe ma couverture…

« Arrête. Ou je t’arrache les yeux.

- Ah ? Avec quelle main ?

- Celle qui me reste. (Je tends ma gauche grande ouverte, l’ombre que lui fait le feu de camp se projette sur son visage amusé.)

- Allez, laisse-moi faire. »

Il commence à me découper une pomme que je lui prends pour croquer dedans à pleines dents. « J’ai qu’une main en moins. Si tu crois que c’est ce qu’il va m’empêcher de trapper, de tenir la fronde ou de faire un feu, alors tu es encore plus nigaud que les sudistes ! »

Et ça le fait rire ! Je vais lui lancer la pomme dans sa figure pour le calmer. Je me retiens de justesse.

« Laisse-moi un peu t’aider… Tout le monde a besoin d’aide.

- Si j’ai besoin d’aide, je le ferai savoir. Mais je suis capable seule. J’ai l’air de chialer comme Gergov ?

- Je me suis fait tirer dessus !

- Ah ! Qu’est-ce que je disais, un chialeur !

- Fais-toi exploser le bras par un mousquet, on verra qui chiale !

- Calmez-vous. »

Gergov a le sang chaud, le pousser à bout est grisant, mais j’écoute Loïc qui a l’air fatigué. De nous tous, c’est lui qui en a tué le plus et sans la moindre hésitation. Il égorge à la suite et sans pitié. Ce n’est pas un guerrier, c’est un assassin. Je me rappelle à Riveren, lorsqu’il a posé sa dague sur ma gorge et je me demande ce qui m’a sauvée. Les autres le suivent à l’aveugle, comme le prophète de la paix par le massacre. Sous ses airs de gamin prétentieux et ses grandes promesses, je me méfie encore.

« Mailjienda. (Je me méfie.) »

Salinéo jette un œil surprit à Merida. C’est en réponse à mes pensées qu’elle s’exprime. Même si elle est détestable, nous sommes au moins d’accord là-dessus. Pour une raison qui lui échappe, elle ne peut pas lui lire l’âme. On ne peut rien savoir de lui.

Alors Théodore jaillit joyeusement de la nuit. Il a encore quelques vestiges bleutés du combat, mais il attrape son luth, gratte vivement dessus et il scande : « Bien le bonsoir, mes bons compagnons vagabonds ! Il fait bon temps, le printemps est doux, et les mouflons sont rondelets comme les cochons. Ils feront du beau jambon, il est con celui qui les laisse à l’abandon ! »

Il donne un coup d’accord passionné à l’instrument et se fige dans une pause théâtrale, mais il n’y a pas Oran pour rire à son piteux spectacle. Dans le silence persistant, il fait une courbette qui aurait pu être élégante s’il n’avait pas été le plus nu des hommes. Salinéo fouille dans son sac en toile et lui jette un pantalon à la figure.

« Un peu de bien séance, ménestrel !

- Te voilà bien ironique ! De tout temps antiques, Nordiques sont les pudiques et pudiques sont les Nordiques, et pourtant, à même la terre ils forniquent ! »

Le préjugé nous fait pouffer et il a un sourire ravi en enfilant son pantalon. Il se glisse dans sa couverture et nous dit : « Sur ces dires, bonne nuit chers amis ! »

Il a le mérite de chasser la mauvaise humeur mais, lui qui parlait d’ironie, c’est le loup à l’épais pelage, au cuir de roc, qui s’enroule dans une couverture pour se réchauffer. Celui-là même que j’ai vu arracher la truffe de Sébastian et tenir la provocation, à renverser des arbres que même les plus gros bisons ne font pas trembler.

Des prédateurs d’une violence inanimale et inhumaine. Des questions me viennent.

« Eh alors, Théodore… qu’est-ce que vous nous avez fait avec Sébastian ? À vous battre d’un coup, comme ça… comme si on avait besoin de ça en pleine bataille ! »

Loïc

Caliope s’est raidie et Théodore s’est tortillé dans sa couverture. Lui qui manie la rime, il va falloir qu’il trouve les mots. Je les ai les mots, mais je ne suis pas un lycan alors qui suis-je pour convaincre Sisko ? Sisko, et tous les autres qui écoutent. Tous le regardent et personne ne guette les alentours. Il n’y a que moi pour me méfier des ombres qui nous encerclent.

Même si Merida m’a assurée que la dernière escouade qui nous traque ne marchait que de jour – car seulement formée de recrues –, je sais que les évadés peuvent rôder, comme les borgnés. Ceux-là, d’ailleurs, nous ont retardé d’au moins une saison. Changer d’itinéraire pour les semer n’a que repoussé l’inévitable confrontation, et je le savais dès le départ. Il a fallu que l’armée s’en mêle, toujours là au pire moment. Je ne pensais pas qu’on en ressortirait tous vivants.

« À quoi me sert de nier ? Sébastian s’est laissé submergé, sa lupinité et son humanité lui ont échappées alors il a commencé à se transformer, à mimer le Demi et à proclamer être le plus grand et le plus puissant. Il a provoqué et je pense – je sais – qu’il ne pensait pas trouver adversaire de sa trempe. Mais à s’énerver, il m’a vexé férocement et j’ai remis en cause la hiérarchie imposée. Je ne voulais pas être le dominé, mais le dominant, et j’ai levé un charisme au moins aussi grand que le sien !

- Tu exagères.

- Mais Caliope ! C’est la vérité ! J’en ai été capable, et pour preuve : il s’est calmé et a retrouvé sa lucidité. Je suis un adversaire à sa taille, assez pour le menacer et le déstabiliser. Depuis les vieilles épopées, on a raconté que le Marbre en valait trois du continent. Et le bâtard aux trois pelages vaut tout autant.

- Petit louveteau… Sébastian est un gamma de la Meute Noire. Depuis qu’il a onze ans il est au front. Il a toute une expérience que tu n’as pas, argue Caliope.

- Et pourtant, il m’a considéré et je l’ai troublé. L’expérience m’a manquée cruellement, j’admets, toutes ces années qu’il a et que je n’ai pas. C’est une affaire d’âge et de temps avant que je ne prenne ma revanche ! Loin de moi l’envie de grandir avec rapidité, mais j’ai laissé le duvet du louveteau pour le poil du louvard.

- Si tu veux, louveteau… »

Caliope nie et pourtant, même s’il y a mis trop de rimes, il a été franc. C’est bien lui qui a ramené Sébastian à la réalité, d’un coup de fouet charismatique, il a attiré tout son courroux sur lui et a même relevé le défi de lui tenir tête.

« Vous avez une hiérarchie ?

- Comme tout le monde en a une ! Ici, c’est Loïc qui domine, qui dirige et qui guide. Et puis toi, Sisko, tu viens après, irraisonnée, par ta folie, toujours au plus près du conflit, tu te disputes la place avec Calio’ ! »

La remarque ne plaît pas à Caliope.

J’avise le carne-acier que Merida a voulu garder. Il ose me toiser. Un amnésique qui a oublié son enfance que l’on pourrait faire parler. Avec quelques doigts en moins, ils parlent toujours cela-dit. Jusqu’ici, il n’a pas l’air inquiet, ni faussement fier ou digne, ou désespéré, il est simplement indifférent à nous jauger d’un œil sans éclat. Maintenant, il me darde d’un œil suspicieux.

Je tire Vaillante de son fourreau et Théo continue : « La force n’est pas la clé. C’est la volonté – pas notre pouvoir – mais le cœur, le courage, la prestance, la répartie et l’énergie de ta présence qui définit ton rang. C’est implicite. Ou ça ne l’est pas. Ici, on sait tous que les Nordiques ne sont pas à titiller en tout impunité, surtout toi, qui vole le fer à l’armée et qui clame leur lâcheté sans vaciller. Ils ont tous reculé !

- Ils n’ont pas bougé.

- Pourquoi chipoter ? La synergie d’un groupe s’articule sans un mot, par simple instinct, un jeu d’yeux qui se lèvent, qui se baissent. Et Kassor est bon dernier. »

Silence et le prisonnier continue de me regarder. Je passe la pierre à aiguiser sur ma lame. Théo frissonne. « Ah ! Par pitié Loïc ! Rengaine ton argent ! Aiguise-les quand je ne suis pas là ! »

L’écarlate lui est monté aux rétines. Inutile de réveiller un esprit traumatisé, je rengaine puis je me tourne de nouveau vers le prisonnier. Il finit par se détourner, tendu, et je souris, satisfait de mon petit effet. Il vient de comprendre qui est Loïc, que je suis bien le Dixième aux lames d’argent.

« Alors pour votre hiérarchie, vous, vous avez besoin de massacrer tout un sous-bois ?

- J’étais indigné, tout courroucé, et l’argent me tendait tellement… Il s’égarait et je me contrôlais. Je ne méritais plus la place du deuxième, et lui, ne méritais plus la place du premier.

- Il n’est pas difficile de se maîtriser mieux que lui… lance Caliope.

- Comment ça ? » s’inquiète Kassor.

Gergov lui jette un air désapprobateur.

D’utiles, ils me sont devenus des poids, comme Phaul. Plus vite ils sont à Haute-Chance, mieux je me porterai. J’ai deux dagues, deux yeux, ils sont dix inconscients à s’enhardir contre les soldats, les évadés et les borgnés. Moi qui voulais en ramener cent, ils sont dix et je sue déjà. Être partout est une véritable épreuve, parce que si je ne suis pas là je les perds. Mathis, François et Sébastian ont payé le prix de mon absence. Nulle part ne doit pas exister quand je suis là.

« Sébastian est très instable pour un lycan. J’ai jamais vu pire, déclare Caliope.

- C’est le temps de l’adolescence, regarde-moi, toute ma…

- Rien à voir ! Tu as seize ans et tu te stabiliserais presque comme un adulte si tu arrêtais te laisser prendre par l’émotion. »

Mes stratégies, personne ne veut les tenir, et Sisko, surtout, se plaît à faire tout l’inverse de ce que je lui dis, par pure provocation, insubordination et sauvagerie.

« Mais l’émotion est ma passion !

- Sébastian a dix-neuf ans et c’est pire que tout ce que j’ai pu voir. Il devrait être stable.

- C’est quoi stable pour vous ? Parce qu’à vous voir, aucun de vous ne l’est. »

Sisko, la fille d’une grande Révolutionnaire et du plus grand des Patriotes, elle est née pour se rebeller. À relativiser, je m’en sors plutôt bien avec elle. Si j’arrive à l’intégrer correctement dans les rouages politiques nordiques, je pourrais sans doute déverrouiller la guerre civile qui gronde depuis quarante ans. La fille de Dorjvak Dyclan, quel symbole !

« Stable, c’est simplement subir l’effet du cycle lunaire. Lui, il donne l’impression de subir toutes les nuits les jours et de s’abandonner à la folie à chaque pleine lune.

- Ô Caliope, que tu exagères ! »

La reine nordique en tomberait de son trône et ses corrupteurs avec elle. Si Sisko tient tant que ça à retourner au Skovsaz, je lui construirai un quai pour y accoster. Zkadi Swen connaît l’adelphie Deon à la tête des Patriotes ; elle pourrait lui servir de guide pour rentrer au pays, dans les bras des Patriotes. Pour le reste, je leur fais confiance. Sisko est en colère, les Patriotes aussi, la combinaison ne peut pas échouer surtout si je saupoudre le tout avec les vérités indiscrètes que Merida pourrait capter au palais de Tyravel.

« Comment tu crois qu’il a survécu aux roux qui le traquaient ? C’est sa folie qui l’a sauvé. Mathis et François… en étaient incapables… Tous ces kilomètres qu’il peut courir sans sentir son corps le lâcher, parce qu’il est fou par nature ! développe Caliope.

- Fou par nature, je ne sais pas. Indécis et tourmenté, très certainement ! rétorque Théodore.

- Il est rassurant de voir qu’il peut se transformer en bête pour un moindre rien… grommelle Sisko.

- Tu n’as pas à t’en faire, dis-je. Après tout, tu t’es très bien défendue toute seule quand tu t’es retrouvé face à lui. Lui fou.

- Oui, ça elle sait y faire… »

Elles se jaugent. S’il fallait n’en garder qu’une, ça serait Sisko. Des gammas brunes, il y en a quelques milliers, et des meilleures. Dyclan et Suzanne n’avaient que deux filles qui devraient être mortes. Si Sisko a survécu, pourquoi pas Ozavoe ?

Pourquoi pas leurs parents ? Où pourraient-ils se cacher ? Pourquoi abandonner leurs filles ?

« Il n’y a pas à s’inquiéter, avec moi à vos côtés, jamais vous n’aurez à redouter Sébastian. Nos forces s’égaleront, et avec Oran et toi, terrible exagératrice que tu es, nos pouvoirs alliés l’apaiseront ! »

Et pourquoi Térence les a tués ? Pourquoi un Alpha aux ordres de Guillaume se serait déplacé au Skovsaz pour ravager un hameau précis. Pourquoi Girsil’dor ? Pourquoi Vergorance ? Pourquoi Guillaume ne prend-il pas les mêmes risques pour Tyravel, Odenvalevia ou – mieux – Ville-Centre ?

Les intentions de Guillaume sont dangereuses, et je dois les comprendre pour savoir protéger Haute-Chance. Ça m’en laisse des insomnies…

« Faudrait-il encore que tes pouvoirs cessent de virevolter à chaque émotion.

- La passion, Caliope, c’est le cœur de ta volonté et de toute sa puissance ! Se laisser prendre et ressentir, en accord à l’unisson avec tes êtres…

- Faites-le taire… »

Les braises meurent lorsque je prends mon tour de garde après Phaul. Ils dorment tous sauf le prisonnier que je ne vais pas me gêner d’ignorer – on s’en occupera demain.

Sébastian et Oran finissent par revenir. Elle est sur trois pattes. Elle n’a toujours pas guéri ? Elle se couche en boule et Sébastian gronde en tournant autour de l’arbre où j’ai ligoté le carne-acier.

« Ça va, laisse-le. »

Il gronde, la tonalité un peu boudeuse et va s’allonger près de la louve. Il lui lèche l’oreille, elle se love contre lui, puis, pelage contre pelage, ils s’endorment.

Des saisons que je n’ai pas mis de femmes dans mon lit. J’avoue que ça me travaille parfois. Mais sous la main, j’ai une Nordique imprenable, une adolescente télépathe à la gueule d’enfant et une lycane irascible. Je préfère – et de loin ! – m’abstenir encore quelques temps. Si je suis dans un lit, je ne suis pas partout.

Un avantage que j’ai laissé à Iria. Elle peut mettre qui elle veut dans son pieu. C’était elle ou moi, il a fallu choisir, alors on s’est battu et j’ai gagné – par ruse, et elle déteste ça – donc je suis parti, bienheureux, pour Lavergo. La dernière gifle vexée qu’elle m’a flanquée me fait encore sourire.

J’ouvre mon carnet pour contempler le portrait que j’ai fait d’elle. Cette blondeur élégante, ces yeux noisette et ce visage rude et rond… Comme je l’ai aimée… Et l’aimer ne m’a jamais rendu si seul, alors j’ai arrêté. C’est ma meilleure collaboratrice à présent. Elle a la politique dans le sang, j’ai la stratégie du terrain… On se complète tellement et on construit de grandes choses.

Quand Haute-Chance sera prospère, je lui laisserai diriger et j’irai gagner ma vie en dessinant dans les rues terreuses d’Haute-Chance. Un petit chapeau paille, un brin de blé dans la bouche – ah ! Mes parents auraient été si fiers.

Jamais ils n’auraient laissé Metz me mettre une arme entre les mains. Assassin de métier, artiste par passion : c’est le Dixième, j’ai ça dans le sang. Cette définition n’est pas si mal, elle me plaît bien.

Je m’attarde un peu sur le portrait de Metz, son tatouage rouge sous l’œil droit que mon père lui a fait : des symboles qui n’ont de sens que pour lui.

Je tourne les pages, je reviens dans le passé, quand nous n’étions qu’une poignée : Flora, Zack, Raoul, Ambre, Meryl, Paul, Félice… Quand je n’étais qu’un enfant. Iria, Alec…

J’hésite à jeter mon carnet au feu. Il me manquera toujours. Ma première défaite.

C’est vrai que j’ai rayé tous les portraits de Sulivan – parce que je laisse la corvée de la vengeance à Félice.

Je retrouve ce portrait qui n’a jamais perdu son sens : le sens de ce carnet, le sens de mon combat. Félice, avec son grand sourire édenté malgré la balafre qui l’éborgne.

J’inspire et je reviens vers les pages du présent pour m’attarder sur Mathis et François. Mes dernières défaites.

Mais Théodore chante même en dessin, je peux entendre Oran rire sur cette page, et là, le regard complice entre Salinéo et Sisko, la fraternité indélébile de Gergov et Phaul…

Je ferme mon carnet.

Je ne m’en sors pas trop mal.

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