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8 # Blessure première - Chimère

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L’homme était allongé sur le flanc, en boule dans l’obscurité. Il avait peur. Il sursauta et se couvrit les yeux quand la lumière inonda la pièce.

« Des souvenirs ? »

« Comment notre barrière a-t-elle pu tomber aussi facilement ? »

« Où est Miòna ? Et maître Gorodal ? Maître Dogurõ ? »

« Que se passe-t-il ? Les autres voient-ils ça aussi ? »

   

Il se redressa lentement, les paupières entrouvertes pour s’habituer à la clarté. Il passa un long moment à fixer avec appréhension le mur devant lui, avant de mettre la tête dans ses genoux. Il était nu. La pièce était si étroite qu’il n’aurait pas pu s’allonger.

« Même les sensations et les émotions ? »

« C’est donc l’histoire qu’ils veulent montrer. Très bien. »

« Nous avons la même couleur de peau… »

« Non, je ne voulais pas assister à ça… »

 

Il réprima de justesse un cri de surprise quand le mur s’ouvrit. Un homme pâle au regard dur et froid le toisait, dans son uniforme blanc sillonné de rouge.

« Debout.

— Maître, où allez-vous m’emmener ?, balbutia le malheureux, la boule au ventre.

— J’ai dit “debout”. »

Il ne posa pas plus de questions et se releva. Il contenait à peine ses tremblements, la peur et l’incompréhension tourbillonnant en lui. Il sortit de sa cellule et fut accablé par sa pudeur heurtée. Il passait à côté de ses semblables, eux aussi sous escorte, eux aussi aux joues maculées de gêne et de honte, essayant de dissimuler leur intimité exposée, de se faire aussi petits que possible. Se faisant, il traînait des pieds sur le sol froid entre les piliers blancs, baignés dans la lumière irréelle des lieux, semblant n’avoir aucune source définie. Il faillit tomber quand l’homme derrière le poussa brutalement.

« Dépêche-toi. On est en retard. »

Il s’exécuta. Sa gorge se noua en voyant une jeune fille arriver dans l’autre sens, le visage inondé de larmes, résistant vainement à la poigne de la femme qui la tractait, insensible à ses suppliques stridentes :

« Je veux mon papa et ma maman ! Lâchez-moi ! Papa ! Maman ! »

Les plaintes de l’enfant résonnaient de plus en plus faiblement et avaient presque disparu quand il entama sa descente vers l’étage inférieur, écrasé par un profond sentiment d’impuissance et d’injustice qui perla le long de sa joue, malgré ses efforts pour le retenir.

 

« Mais qui sont ces types sans-cœur ? »

« Que vont-ils faire à ces pauvres gens ? »

« Pourquoi font-ils ça ? Laissez-les tranquilles ! »

« Pitié… Pas une enfant… »

 

Il arpenta l’étage aux cuves sous la direction de son escorte. Il pénétra dans l’une des pièces, dont les sphères, à l’exception de deux, étaient remplies d’un liquide écarlate et opaque. Une était vacante et pleine d’un liquide transparent, l’autre contenait deux cocons, un oblong et un ovale plus petit, constitués de filaments qui sortaient des points de connexion entre les tuyaux externes et la boule translucide. À peine fut-il entré, les cocons s’agitèrent violemment, libérant des volutes rouges qui voilèrent rapidement la cuve et son contenu. Les écrans de contrôle, si animés une seconde plus tôt, se figèrent sur un relevé inerte. L’individu qui les supervisait, au crâne chauve, grommela dans une langue inconnue. Son escorte prit la parole :

« Quelle est la consigne en présence des sujets ? »

Le chauve se retourna en laissant râler son agacement :

« Je sais, je sais ! Échanges vocaux dans leur langue. Désolé de ne pas en tenir compte quand on enchaîne les échecs avec cette nouvelle souche !

— Je te conseille de ne pas l’oublier. La Matriarche Géno-Arcaniste n’en aura rien à faire si elle te prend sur le fait. Je n’ai pas envie de toucher à nouveau des souches en me demandant si elles viennent d’un ancien camarade. »

Le chauve blêmit. L’homme ne pipa mot, trop préoccupé par ce qu’il avait vu et entendu. Sujet ? Échec ? Il se sentait à deux doigts de s’évanouir. L’escorte reprit :

« Pour te changer les idées, j’ai une bonne nouvelle : elle a développé une modification vraiment prometteuse. Protocole et rituel inchangés.

— Ah ! On va peut-être finir la journée sur une bonne note alors !

— Oui, je l’espère. Ksinar est partie la chercher.

— Avec quelle base pour celui-là ?

— Krualivat. Elle devrait arriver rapidement. »

Sur ces paroles, le son d’une porte s’ouvrant se fit entendre. L’homme nu, le sujet, regarda dans sa direction, révélant une femme blonde avec un étrange félin, à la silhouette fine et aux longues oreilles, qui s’agitait, paniqué, suspendu au-dessus du sol. Un instant après apparut une autre femme plus petite et brune, brandissant un cube aux motifs géométriques luminescents au-dessus de la tête d’un air triomphant :

« Regardez ce que j’ai apporté !

— Parfait ! On a tout !, s’exclama le chauve. Tolza, puisque tu le tiens, applique les rituels à la base chimérique. Ksinar, à toi l’honneur avec la souche. Je finis les préparatifs du bain amniotique. »

Le cœur du sujet sombra en réalisant que, quoi qu’il allât se passer, le moment était venu. Cédant totalement à la panique, il tenta de fuir, mais un étau invisible le piégea dès son premier pas et le ramena, lévitant légèrement, bras écartés et droit comme un “i”. Le cube dans une main, la dénommée Ksinar plongea l’autre à travers une de ses faces et extrayait une masse de chair palpitante parcourue de veines lumineuses, un peu plus grosse qu’un poing. Le sujet implorait et plaidait, en proie à la terreur :

« Je vous ai toujours bien servis ! Je ferai plus si vous le demandez ! Je vous en supplie ! Je ne veux pas mourir ! »

Personne ne semblait l’entendre. Ksinar approchait inexorablement la masse de son abdomen, qui entra finalement en contact avec son nombril. Puis il eut le souffle coupé, pas à cause de la surprise ni d’une douleur ; il sentait cette chose s’ouvrir un chemin et s’immiscer en lui. Elle mit ce qui lui parut une éternité à se contorsionner, se tirer, se tordre, s’insérer. Quand elle eut fini et disparu, il se sentait à bout de forces et nauséeux. Son corps était saisi de spasmes sporadiques, incapable d’appréhender ce qu’il lui arrivait. Il sentait l’intrus se répandre dans la moindre parcelle de son être. En levant son regard, il vit Ksinar le fixer intensément avec ses yeux illuminés d’un vert vif.

« L’absorption est stable ici. Ç’en est où, la base ?

— Prête. »

Il entraperçut l’animal qu’ils avaient appelé “base”. La pauvre bête gisait hagarde sur son flanc, couverte intégralement de symboles nitescents. La voix du chauve résonna dans la pièce :

« Le bain est paré pour l’incubation. Envoyez-les ! »

Il fut élevé dans les airs aux côtés de la bestiole au-dessus de la cuve. Une membrane s’écarta et ils furent plongés à l’intérieur. Il essaya de retenir sa respiration, mais sans énergie, il ne tint pas longtemps. Le félin recracha son air peu de temps avant lui. Le liquide emplit ses poumons et sa conscience lui échappa. Avant de sombrer, il s’aperçut qu’il pouvait toujours respirer et que des filaments s’enroulaient autour de lui et de son compagnon d’infortune.

Il se réveilla en sursaut. Il resta immobile un long moment, les yeux rivés au plafond. Il voyait plutôt distinctement malgré la faible luminosité. Il s’assit doucement sur sa couchette. Son corps lui semblait familier et étranger à la fois. Il reconnaissait certaines sensations, d’autres lui paraissaient avoir changé, le reste lui était totalement inconnu. La lumière s’allumant brusquement ne causa pas tant d’inconfort que ça, à sa grande surprise, et sa vision s’ajusta rapidement. Il pivota sur son assise pour poser pied au sol. Un pied, un contact froid. L’autre pied, un autre contact froid. Et un autre contact froid.

Il écarquilla les yeux sur le mur en face. Il ne rêvait pas ; il n’avait que deux pieds mais sentait une information similaire de trois points différents. Il baissa prestement son regard vers le sol. Un. Deux. Le compte était bon, mais…

« Qu’est-ce qui est arrivé à mes ongles ? »

Il ramena précipitamment une jambe vers lui, posant le talon sur le bord de la couchette.

« Pourquoi ne l’ai-je pas réalisé avant ?… »

«… Les gens qu’on a vus plus tôt… »

« … Aucun d’entre eux n’avait… »

« … D’attribut animal. »

 

Le sujet manipulait frénétiquement ses orteils. En lieu et place d’ongles se trouvaient des griffes blanchâtres. Quand sa vue arrêta de se concentrer sur elles, il commença à réaliser l’étendue de l’horreur qu’il lui était arrivée. Ses mains portaient les mêmes griffes ; ses mollets et ses avants-bras étaient couverts d’un pelage roux ; ses paumes et le bout de ses doigts avaient des coussinets, ses pieds aussi d’ailleurs. Le cœur battant la chamade et le souffle en saccades, il risqua un œil par-dessus son épaule. Et il la vit, velue, tâtonnant le mur auquel était accrochée la couchette. Sa queue.

Il bondit contre le mur opposé, lâchant un cri mêlé à un miaulement de peur. Il ne voulait pas y croire. Il passa une main dans son dos. Il ne sentit pas les poils qu’il avait naturellement ; il était intégralement couvert d’une fourrure dense qui se prolongeait jusque sur une partie de ses flancs. Sa main descendit jusqu’à trouver la base du nouvel appendice. Il tressaillit. La queue n’était pas juste là ; elle était une partie de lui. Il la sentait, elle réagissait à sa volonté. Il se laissa tomber au sol, fauché par le désespoir. Du coin de l’œil, il se rendit compte que le bord arrondi de la couchette réfléchissait l’environnement de la cellule. Pris d’une curiosité malsaine, il approcha son visage en frissonnant.

Son reflet déformé soutenait son regard, avec ses pupilles verticales, ses canines allongées et ses longues oreilles pointues, couvertes d’un duvet aussi flamboyant que sa chevelure. Il se défigura davantage quand il se tordit dans un hurlement mi-humain, mi-bestial.

Tout se troubla et devint blanc. Fin du souvenir. Les explorateurs étaient secoués par cette plongée bien trop réelle dans le passé, toujours inconscients qu’ils partageaient la même expérience.

« Par le Néant… Si tout est vrai, alors… »

« Les Zoomorphes auraient été… créés ? »

« Ce n’est pas possible ! C’est un mensonge ! »

« Non ! Non ! Non ! Non ! Non ! Non ! »

 

Malheureusement pour eux, les morts n’avaient pas fini de parler.

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