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6 # Profondeurs

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L’étape suivante consistait en d’innombrables piliers carrés alignés selon une grille d’allées perpendiculaires. Au centre, une figure bien connue. Ils auraient pu se résumer à une simple étrangeté sur leur chemin, jusqu’à l’apparition de plusieurs silhouettes sombres comme celle que Gorodal avait vue. Une idée lui vint ; il leva la main et augmenta drastiquement la luminosité de sa paume, projetant un large rayon entre les colonnes. Deux hoquets de surprise confirmèrent que la vision des allées et venues fantomatiques ne lui était pas exclusive cette fois. Il s’approcha de Dogurõ et posa sa main libre sur son épaule afin de partager le spectacle étrange se déroulant sous leurs yeux : des hommes, des femmes, tous différents, mais partageant cette même posture voûtée de gêne pudique, essayant de cacher leurs parties intimes. Parfois un enfant apparaissait, toujours tremblant. De temps à autre, une silhouette entrait avec réticence dans un pilier ; quelques-unes résistaient et y étaient mises de force. Des cellules, avec ce sillon caractéristique trahissant la présence de la porte. Chose étrange, ils virent des animaux, qu’aucun ne reconnut, être traînés et poussés eux aussi dans les pièces exiguës. Ce ballet glauque finit par cesser, mais alors qu’ils s’apprêtaient à poursuivre leur chemin, un épilogue se joua. Trois malheureux spectres, deux hommes et une femme, furent tirés de leur cachot respectif et rassemblés à mi-chemin des piliers et de la spirale, non loin du groupe. Puis ce furent trois pauvres bestioles, qui se débattaient désespérément contre une force invisible les amenant là où se tenaient les formes humaines. Quand les bêtes furent plus près, une sensation désagréable parcourut Gorodal, Tovirigo et Miòna à la vue de leur apparence, bien que floue. Ce petit monde se mit ensuite en marche et s’évapora en descendant vers l’étage inférieur. Les explorateurs restèrent longtemps muets.

« Mais qu’est-ce qu’il s’est passé ici ? », chuchota Tovirigo, comme s’il avait peur de briser le silence.

Chacun cherchait la réponse sur le visage de ses voisins. Le duo de jeune gens s’était rapproché inconsciemment, échangeant des regards fugaces, se renvoyant mutuellement une question unique : est-ce qu’on devrait abandonner ?

« L’offre de Gorodal est toujours valable, leur proposa Dogurõ, à qui ce manège n’avait pas échappé, tout comme le doute qui s’immisçait en eux.

— Non, je… Nous continuons. », réfuta Miòna, son ton en contradiction complète avec les indices corporels qui hurlaient qu’elle voulait sortir.

Tovirigo, qui s’était retrouvé inclus sans consultation, ne la contredit pas. Il effleura involontairement sa main, ce qui eut pour effet de les troubler dans un premier temps avant de les ragaillardir, et de donner un bref espoir à Gorodal avant de le réduire à néant. Désabusés, les Inrims les remirent en marche et le quatuor s’enfonça plus profondément.

Le prochain palier consistait en une multitude de pièces circulaires tourbillonnant autour de l’axe central. Beaucoup étaient ouvertes, révélant qu’elles possédaient un porte à chaque point cardinal. À l’intérieur, un cercle de cuves sphériques, identiques à certaines qu’ils avaient vues dans le hall qui les avaient accueillis, était relié à un réseau de tubes et de tuyaux jaillissant du sol et du plafond, dont la hauteur avait quasiment doublé par rapport à l’étage précédent. Bien que les cuves soient hautes, cette marge semblait excessive.

« L’appel vient-il toujours d’en bas ?, demanda Dogurõ.

— Oui, répondit aussitôt Tovirigo.

— Alors, allons-y.

— On ne fouille pas ?

— À moins qu’il se passe quelque chose, considérez que la priorité est d’atteindre la source. »

Tous acquiescèrent. Alors qu’ils reprenaient leur chemin, Dogurõ s’arrêta net après quelques pas, à l’affût.

« Vous entendez ? »

Il lut la négation sur les trois visages derrière lui.

« Restez ici. »

Il s’élança entre les salles sans attendre leur réaction. Il avait été témoin de ces manifestations à de nombreuses reprises, sans compter aujourd’hui. Mais c’était la première fois que cela lui arrivait, à lui, directement. La voix était lointaine et résonnait entre les salles, l’assaillant de toutes parts et dissimulant son origine. Il ajusta sa vitesse de course pour analyser les échos et essayer de trianguler leur provenance. Malgré la complexité de la tâche, son ouïe lui permit de comprendre ce qu’elle disait :

« Qu’est-ce qui prend autant de temps pour amener un Madelfuar ? Le bain amniotique va perdre ses eaux d’impatience ! (…) J’espère bien que ça vaut le coup ! Dois-je te rappeler que j’ai d’autres choses à faire ? (…) Ah ! Enf-… Oh. »

Le ton dur de la femme s’était adouci d’un coup. Dogurõ sentait qu’il se rapprochait.

« Quelle beauté… Vous l’aviez gardé de côté pour moi ? (…) Les gars… Il fallait pas… C’est trop gentil, vous allez me faire pleurer ! (…) Vous avez vraiment fait une sélection pour maximiser les… Merci ! C’est adorable ! J’espère que ça marchera. »

La voix vibrait d’émotion. Dogurõ s’arrêta devant la pièce d’où elle sortait, mais sa propriétaire était invisible.

« Si je veux m’en occuper ? À ton avis ? Donne-moi la souche ! Prépare le Krualivat pendant que je fais ça. (…) Pourquoi ? N’est-ce pas évident ? Par amour, bien sûr ! J’aime la Vie et toutes ses possibilités. Je veux la faire grandir et avancer. Chaque Être est un potentiel, et le tien… Tu me fais craquer. (…) N’aie pas peur, chéri ! Ça va être un peu désagréable, mais quand tu te réveilleras, tu ne te rendras pas compte de tout ce qu’il se sera passé. (…) Tu es tout stressé. Ça se passera mieux si tu te détends… Je sais ! Voilà un porte-bonheur ! »

Dogurõ mit un moment à comprendre que le son qui suivit était celui d’un baiser. Un très long baiser.

« Tu vois ? La souche est en toi et tu ne l’as même pas sentie. J’aimerais faire durer ce moment, mon beau, mais maintenant que tu es prêt, il ne faut pas traîner. Promets-moi que tu te laisseras faire ; tout ira bien si tu ne résistes pas. Je veux te revoir, tu sais. »

La voix était langoureuse, comme la séparation imminente lui serrait la gorge.

« Oui, je me charge de le déposer dans le bain ! (…) Ne me regarde pas avec ces yeux ! C’est déjà assez dur comme ça ! »

Un silence laissa Dogurõ seul avec sa confusion, puis un soupir se fit entendre.

« Tous ses signaux sont encourageants. Quel soulagement ! (…) Vous avez raison ; le projet ne va pas avancer tout seul. Allez, on retourne au travail ! »

Ce furent les dernières paroles que Dogurõ entendit. Il n’avait pas voulu le croire, mais impossible de nier l’évidence à présent. Il retourna auprès du groupe d’un pas rapide.

« Qu’est-ce que c’était ?, l’interpella Gorodal quand il fut à nouveau auprès d’eux.

— Cet endroit est un gigantesque laboratoire, lança-t-il simplement, comme ça. C’est ce que j’ai compris de ce que… faisait la voix que j’ai entendue.

— Pouvez-vous nous en dire plus ?, s’aventura à demander Miòna.

— Non, il n’y a rien d’autre à en tirer. »

Dogurõ remarqua que Gorodal faisait clignoter légèrement la lumière dans ses yeux selon un code de communication, alternative à la télépathie qui ne fonctionnait pas ici :

« Pourquoi caches-tu des choses ?

Parce que c’était juste dérangeant ! Ça ne ferait que les mettre encore plus mal à l’aise !

Alors, dis-le juste à moi.

C’était une cinglée qui préparait un sujet pour une expérience. Elle disait qu’elle faisait ça “par amour” de la Vie. Elle a inséré quelque chose en lui puis l’a mis dans une de ces cuves. Clairement, c’est mieux que ce soit tombé sur moi. Crois-moi, ça n’avait rien de constructif.

D’accord, mais fais attention comment tu le dis la prochaine fois. J’ai vraiment douté, là. »

Dogurõ réalisait que son ton avait été incisif. Il s’excusa de vive voix. Malheureusement, le mal était déjà fait ; Tovirigo et Miòna ne savaient plus quoi penser. Ils avaient réduit l’écart entre eux deux à la limite d’entrer en contact l’un avec l’autre. Dans ce climat de plus en plus étouffant, ils indiquèrent le chemin que les poussait à prendre le mystérieux appel, toujours plus loin dans la spirale, tels des insectes attirés par la flamme. De nouveau à l’avant-garde du groupe, Dogurõ luttait surtout pour réduire ses propres pensées au silence. Car il avait commencé à se poser une question, dont la réponse insaisissable gagnait de plus en plus en substance au cours de leur périple, prenait une forme de plus en plus ignominieuse, comme si elle se nourrissait de la noirceur écrasante tout autour.

À partir de ce point, la descente se fit dans un calme et un silence déroutants. Disparus, les fantômes, les voix… Plus rien. Ils s’étaient tus et terrés. Mais loin d’en tirer le soulagement d’avoir appris tout ce qu’il y avait à savoir, c’était un frisson qui les avait pris dans sa toile ; l’angoisse que la vérité leur était cachée. Le passé avait-il estimé qu’ils n’étaient plus dignes de la découvrir ? Pourtant, il les attirait toujours plus bas. Chacun essayait d’en trouver la raison. Si les deux Inrims analysaient calmement tout en assurant leur rôle de gardiens, le duo Zoomorphe envisageait le pire, plausible ou pas, érodant son moral à petit feu sous le ressac de ses théories.

Sans événement pour leur donner une raison de s’arrêter à chaque étage, ils ne marquaient des pauses que pour permettre à Gorodal et Dogurõ d’effectuer un balayage sensoriel avant de continuer. Par conséquent, leur rythme s’était accéléré. Par conséquent, ils se rapprochaient de plus en plus vite du fond de cet entonnoir titanesque. Par conséquent, la spirale tournait de plus en plus vite. Miòna et Tovirigo en avaient le tournis. L’appel était assourdissant à leurs oreilles, les suppliant de venir, les implorant de partir. Ils n’essayaient même plus de sauver les apparences désormais. La façade de force de Miòna n’était plus que débris ; elle s’accrochait apeurée désespérément au bras de Tovirigo, les griffes de sa main libre l’agrippant à la limite du sang. Tovirigo respirait vite et fort sans réussir à couvrir son cœur affolé, sa main jointe à celle de Miòna se retenait tout juste de la broyer. Néanmoins, ils se refusaient à rebrousser chemin, malgré leur apparente panique. Ils se raccrochaient à cette douleur partagée, un rappel ténu de la présence de l’autre à leurs côtés ; la dernière étincelle de lumière contre l’ombre qui les accablait, la dernière étincelle de chaleur contre le froid qui transperçait leurs pieds.

Après une éternité, brusquement, la vrille cessa. L’étage était certes bien plus petit que les premiers qu’ils avaient traversés, mais sa superficie restait démesurément grande. Cependant, ce ne fut guère ce qui retint leur attention, car ce niveau était vide. À une exception : cette pièce circulaire centrale, qui avait hanté leur plongée depuis le début, nimbée de mystère dans les ténèbres, trônait, menaçante, intimidante, au milieu de ce néant.

« C’est là-bas ?, s’enquit Dogurõ en se retournant.

— Oui, confirma le jeune duo effrayé d’une voix étouffée.

— Miòna. Tovirigo. Il n’y a aucun démérite à renoncer maintenant, plaida une ultime fois Gorodal, s’arrachant les mots de la gorge contre sa fierté Inrime révulsée par le déshonneur qu’il leur infligeait. Vous arrivez à peine à marcher. Laissez-nous terminer à partir d’ici. Je vous le demande en tant que professeur et ami. »

Pour toute réponse, les deux entêtés mirent un pied hésitant devant l’autre. Dogurõ fixait Gorodal ; sous une fine couche de réprobation, il compatissait, ayant abandonné bien avant lui. Ils se traînèrent jusqu’au seuil de ce qui devait être la porte de la salle énigmatique. La fine rainure était la seule imperfection sur toute sa surface. Dogurõ passa sa main le long de celle-ci, canalisant l’Énergie à travers ses doigts à la recherche d’un mécanisme d’ouverture. Maintenant qu’ils s’en étaient approchés, Gorodal était plus que sur ses gardes. Un mauvais pressentiment l’avait envahi, plus fort que tout ce qu’il avait pu ressentir depuis qu’il s’était joint à l’expédition. Il allait prévenir Dogurõ quand il vit Miòna se recroqueviller tout en étouffant une plainte, ce qui alarma immédiatement Tovirigo :

« Miòna ! Qu’est-ce qui t’arrive ?! »

Il ne semblait pas sentir son sang perler au bout des griffes de son amie, plantées dans son bras. Les Inrims se précipitèrent pour porter secours à la Félidée, mais leurs Arts passant à travers leurs paumes dans le corps de la jeune femme ne révélaient aucune blessure. Elle desserra les mâchoires, marmonnant avec difficulté :

« Elle dit que nous ne sommes pas prêts… Que la vérité va nous détruire comme ils l’ont détruite… Je comprends à peine ce qu’elle dit ! Elle pleure tellement ! Non, je ne sais pas où sont tes parents !

— J’entends un garçon qui dit la même chose…, lâcha Tovirigo, le visage blafard pour un Zoomorphe.

— J’en peux plus, c’est trop, je veux sortir, je suis désolée, je ne savais pas…, débitait Miòna sans interruption, paupières hermétiquement closes, accablée.

— La question ne se pose plus. Il faut les év-… »

La phrase de Gorodal fut coupée par un léger bruit de glissement. Quatre têtes se tournèrent en même temps vers la source du son parasite. La fente s’était élargie ; la porte était ouverte. Derrière, une obscurité impénétrable, même pour les yeux Inrims. Ils essayèrent de se relever, uniquement pour se rendre compte avec horreur qu’ils ne pouvaient plus bouger. Le silence vola en éclats dans une cacophonie cauchemardesque, les voix muettes jusqu’alors se chevauchant dans un tsunami de tristesse, de colère, amères de détresse.

« Pourquoi êtes-vous venus ?

— Pitié, écoutez-nous !

— Personne ne doit savoir !

— S’il vous plaît, c’est notre histoire…

— J’ai mal !

— Le monde doit apprendre ce qu’ils ont fait.

— Notre peuple a assez souffert !

— Où est maman ? Je veux pas devenir maman !

— Pourquoi rouvrir ces blessures ?

— Ils doivent connaître ce qui nous est arrivé !

— Ça faisait si mal ! Je ne donnais plus rien, mais ils continuaient !

— Il faut qu’ils soient prêts contre eux !

— Foutu projet ! Détruisez-le !

— Arrêtez… Je vous en supplie…

— Faites que ça cesse…

— Je vais vous montrer…

— Ne regardez pas !

— … la vérité.

— Mens-leur !

— Soyez témoins.

— Vous allez le regretter…

— Soyez forts…

— Soyez brisés…

— … contrairement à nous.

— … comme nous. »

Les ténèbres se ruèrent hors de leur tanière, une brume qui les avala en un instant. Grâce au contact physique, bien qu’incapables de bouger, Gorodal et Dogurõ avaient réussi à déployer une barrière combinée autour de leur groupe. Leur soulagement initial céda à la stupeur lorsque le torrent balaya leur protection, précipitant les explorateurs dans l’abyme.

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