Les trous au-dessus de sa tête ne laissaient entrer que de maigres rais ; la cage était plongée dans la pénombre. Ses légères secousses indiquaient qu’on la déplaçait. Elle était terrorisée. Elle tremblait avec les autres ; malgré la place, elles étaient blotties ensemble dans un coin. Certaines couinaient, la plupart pleuraient. Elle percevait à peine ses camarades dans les ombres. Un à-coup. La cage s’était arrêtée. Dehors, des clameurs parvinrent ; des femmes protestaient et résistaient :
« Laissez-la !
— C’est une enfant ! Vous êtes aveugles ?!
— Tiens bon, petiote ! »
Puis vinrent les cris de douleur et l’écho des coups. La porte de la cage s’ouvrit brutalement. Elle était contre le côté opposé, derrière les autres filles ; elle voyait difficilement au-dessus de leur tête ce qu’il se passait dehors. Une grande femme pâle à la longue chevelure de nuit tenait le bras d’une petite Canidée, qui s’agriffait à une Bovidée trapue avec l’énergie du désespoir. Cette ultime ligne de vie fut rompue d’un violent revers ; la gifle fut si puissante que la Bovidée décolla et atterrit lourdement dans sa cellule, qui se referma. La femme pâle ne s’était pas départie une seule seconde de son expression neutre.
« Bande d’ingrates. »
Sur ces mots, elle jeta la fille dans la cage et claqua la porte. Une rouquine élancée, la plus proche, la réceptionna.
« Ces pauvres Canidées… Ce sont toutes des enfants ! »
« Quel âge ont ces gamines ? Ils ne vont pas oser faire ce que je pense ?! »
« Libérez-les ! Relâchez-les ! Salope ! »
« Pas des gosses… ### Pitié ! Tout mais pas des gosses ! »
À l’extérieur, deux voix échangeaient :
« Encore combien ?
— C’était la dernière. Dix, le compte est bon.
— C’est aussi le dernier lot de la journée. La Matriarche viendra le contrôler. »
Pendant ce temps, elle s’approchait de celle qui les avait rejointes. Quand leur geôle se remit en mouvement, un rayon fugace éclaira son visage.
« Lalima ?
— Siliova, c’est toi ? »
Elles s’enlacèrent simplement ; le cœur n’était pas aux effusions.
« Non… Pourquoi nous montrer elle ? »
« … »
« C’est la fille du Bovidé. Que vont-ils te faire, petite ? »
«##-chose d’hor-##-itié… Pas quelque ch-### »
Toujours contre Siliova, Lalima demanda d’une voix chevrotante :
« Qu’est-ce qu’ils vont nous faire ?
— Je n’en sais rien…, répondit Siliova, pas plus assurée que son amie.
Elles se reblottirent avec les autres en silence, partageant chaleur et douceur autant qu’elles le pouvaient. Une longue attente, dans la pénombre et l’angoisse, jouait avec leurs nerfs à chaque changement de direction. Siliova tendait l’oreille, essayant de déterminer où et vers quoi elles allaient. Son estomac se noua quand la cage s’arrêta puis se posa au sol. Elles étaient arrivées à destination. La plus petite du groupe fondit en larmes quand la porte s’ouvrit. Juste dehors, une laborantine aux courts cheveux châtains haussa un sourcil et interpella quelqu’un à l’extérieur :
« Vous vous êtes trompés d’étage. Ce n’est pas le renforcement ici. Et depuis quand on les y amène en lots ?
— Il n’y a pas d’erreur, répondit la voix masculine entendue plus tôt. C’est vrai que tu n’en as pas encore eu aujourd’hui, donc voilà, tu seras au courant. Par ordre de la Matriarche, la participation est étendue ; on n’attend plus la maturité, les Chimères sont candidates dès qu’elles sont prêtes désormais. Même consigne pour les mâles.
— Et pendant combien de temps est valable cet ordre ?
— Indéfiniment. C’est le nouveau standard. Attends-toi à en voir de plus en plus. Elle viendra contrôler, donc ne sois pas surprise quand elle débarquera. Oh, avant que j’y aille, tiens ! La liste des injections. »
Une main apparut, au-dessus de laquelle dansaient des lignes de symboles holographiques, que la femme cueillit.
« Parfait. Merci. »
Pendant que des pas s’éloignaient, Siliova se contorsionnait pour distinguer avec une peur grandissante la pièce où elles avaient atterri : dix tables en cercle autour d’une demi-sphère accrochée au plafond, métallique et brillante, avec un grand orifice central entouré de dix autres bien plus petits.
« Ne me dites pas que c’est ce que je pense ! »
« Oh non. Je crois que j’ai vu juste. Les pourritures ! »
« Prêtes ? Des injections ? ## Quoi ?… »
« Des médi-##-ents… Faites que ce soient ##-édicam-## »
La laborantine considéra un moment la liste sous ses yeux. Les enfants retenaient leur souffle en la regardant, pétrifiées d’inquiétude. Elles sursautèrent quand la femme reporta soudainement son attention dans leur direction.
« La Matriarche me surprendra toujours, murmura-t-elle d’abord pour elle-même avant de s’adresser à la cage : Sortez. »
Cet ordre provoqua l’effet inverse : le groupe se resserra et se tapit le plus loin possible de l’embrasure où se tenait leur tortionnaire. Lalima parvint à articuler une question à peine audible :
« Vous allez nous faire quoi ? »
Pas de réponse. Puis un hurlement fendit le silence. Une force invisible soulevait Lalima et la tirait hors de la cage. Siliova s’accrochait à son amie ; ses instincts lui soufflaient qu’il allait se passer quelque chose d’horrible, là dehors. Elle avait peur pour Lalima. Les autres filles l’aidaient, mais c’était futile. Une saccade brutale en arrière les fit lâcher ; Siliova fut la dernière à perdre prise au milieu des cris et des jappements. Elle tomba et heurta violemment le sol. Sonnée, elle assista, impuissante, au rapt de chacune ; sa vision brouillée les montrant immobilisées tour à tour sur les tables par des liens rougeoyants, dans une position qui glaça le sang des explorateurs, malgré l’étourdissement et la confusion partagés avec la jeune fille.
« QU’EST-CE QU’ILS FONT ?! »
« … Saloperie de sans-honneurs !… »
« Attendez ! Non ! Non ! #### NOOOOO-## »
« ######## »
Siliova retrouvait à peine ses esprits lorsqu’elle réalisa qu’elle était seule, la dernière dans la cage sombre. Comme les autres, une force la saisit ; ses griffes glissaient sans résistance sur le sol et le mur de la prison, dont la sortie était devenue son pire cauchemar. Piégée à son tour sur la table restante, elle hurlait et se débattait à l’unisson avec le cercle. Puis un calme étouffant assomma la pièce ; les lèvres des malheureuses s’étaient soudées.
« On vous donne cette chance incroyable et vous osez protester…, souffla leur bourreau exaspéré. Ça me dépasse. »
Siliova remarqua que des fioles, grosses comme des poires et pleines d’un liquide blanchâtre, s’étaient emboîtées dans l’appareil au plafond, dans les trous en face des tables. Des symboles s’allumèrent brièvement sur l’abdomen des innocentes avant de se dissiper, et une étrange sensation de chaleur l’irradia.
L’orifice central s’ouvrit.
« ARRÊTEEEZZZ ! »
« … »
« NOO-##-OOO-###-O-## »
« ###### »
L’abeille s’étira, appendice pendant.
Des fleurs toujours boutons. Mission inchangée.
Sacs, pattes, dard parés. Prête à polliniser.
Ruche à ouvrière : au travail maintenant.
Dix canevas vierges, dix sanctuaires purs ;
Une à une souillées, elles… jeunes… fertiles…
Finirent dépouillées de rêves par le vil.
Innocence violée, perte contre-nature.
La reine pompeuse fit théâtrale entrée.
L’ouvrière reçut, plongée en révérence,
D’élogieux compliments ; majesté satisfaite.
Un bruit blanc l’assourdit, bourdonnant dans sa tête.
La douleur au ventre pulsait loin, comme en transe.
La pauvre enfant, brisée, voulait se réveiller…
« SALOPARDS ! JE VAIS VOUS CREVER ! »
« … Heureusement que vous n’êtes plus de ce monde, sinon je vous traquerais moi-même ! »
« ###-tout… senti-##-l’aiguil-### »
« ________ »
Ce cauchemar, vécu à travers cette pureté profanée, avait, en eux aussi, laissé une tache indélébile.
Gorodal se soûlait de sa rage pour la masquer, révulsé par le sort de ces êtres sacrés.
Dogurõ encaissait, sa résistance mise à rude épreuve. Il imprimait ce crime, cette ignominie dans sa mémoire, et contenait une colère sourde à faire trembler la terre.
Tovirigo était le miroir de Siliova : en état de choc, les pensées dans le brouillard, essayant à la fois de le dissiper pour les récupérer, et de l’épaissir pour ne pas voir la réalité.
Miòna, la jeune femme qui avait voulu fuir, prise au piège… Déjà fragilisée par les événements précédents, c’en était trop. Sa psyché avait volé en éclats en même temps que la fleur eut été réduite à néant.
Après le départ de la Matriarche, elles furent détachées et remises en cage, dans un silence de mort. Siliova n’esquissa pas le moindre geste quand elle fut soulevée. Elle était une poupée de chiffon, vidée de toute énergie, présente et absente à la fois. Elle voyait, elle entendait, mais les sons étaient étouffés par le bourdonnement strident de ses pensées morcelées, et les images semblaient si distantes. Si proches pourtant se trouvaient, prostrées, les autres victimes, les yeux écarquillés, immobiles et fixant le sol. Elles restaient là, assises où elles étaient, sans se regarder, sans se rapprocher. Même l’ouverture de la cage pour en extraire l’une d’elles ne les sortait pas de leur torpeur.
Siliova se laissa faire quand on la souleva pour la déposer dans une petite cellule ; un lit à droite, une table d’auscultation bardée d’instruments à gauche, un coin d’hygiène au fond. Elle resta longtemps, seule, comme une statue à contempler le vague… jusqu’à ce que son esprit retrouvât un semblant de cohésion. La réalité la rattrapa, ses émotions avec.
Elle comprit.
Les mains posées sur son bas-ventre, la douleur l’empêchait de s’évader à nouveau ; d’échapper au flot qui la noyait : tristesse, désespoir, dégoût… Elle se sentait sale.
Elle savait.
Elle vit un petit espace derrière le lit, au coin de la pièce, juste assez grand pour elle. Elle y tituba, d’une démarche chaloupée, avant que les larmes ne la rendissent trop aveugle. Elle se faufila, s’assit en boule, la tête dans les genoux, secouée de sanglots.
Elle était l’unique personne à être entrée… mais elle n’était pas seule.
Sa voix étranglée, entrecoupée par ses pleurs, articula laborieusement ces mots, qu’aucune enfant ne devrait jamais avoir à prononcer :
« Où est maman ? Je veux pas devenir maman ! »
Le souvenir prit fin sur la détresse de la jeune fille, résonnant comme des coups de poignard dans le cœur des explorateurs.
« Mon Corps est une muraille… # Mon Esprit est une forteresse… »
Gorodal utilisait le Mantra comme ligne de vie pour ne pas flancher, ses instincts paternels torturés.
« … »
Dogurõ savait qu’il ne pouvait rien faire, alors il fit taire ses émotions, comme il l’avait tant fait dans les affres de la guerre.
« ________ »
Les sévices… Leurs conséquences à venir… Le cœur solide, mais tendre, de Tovirigo céda. Il sombra à son tour, se joignant à Miòna.