L’humeur de Gorodal devint aussi sombre que sa peau à l’annonce de Dogurõ.
« Si c’est une plaisanterie, elle n’est pas drôle. »
Les épaules de Dogurõ s’affaissèrent penaudement, accompagnant sa mine désolée dans l’embarras.
« Quand ils ont compris que je ne percevais pas ce qu’ils pouvaient ressentir, ils n’ont pas arrêté de te réclamer. J’ai essayé de leur faire comprendre que ton congé est un droit sacré pour nous, ils refusent d’attendre. Je crains qu’ils tentent quelque chose de stupide et je ne pourrai pas les en empêcher. »
Gorodal baissa les yeux vers la raison de son congé, perchée dans ses bras, aux grands yeux interrogatifs, les oreilles tressautant de curiosité. Kilòkin mâchonnait entre ses gencives encore nues sa queue, qui s’était éclaircie d’un duvet aussi cyan que ses cheveux. La parentalité était considérée comme un rôle des plus nobles ; tout Inrim y accédant se voyait relevé de ses autres fonctions et obligations pour s’y consacrer, et ce, dès confirmation de la grossesse. Grâce à cela, il avait vécu jusqu’alors sa définition du bonheur : prendre soin de Lutivunoa, resplendissante à mesure que son fruit mûrissait, s’échiner avec elle pour le mettre à l’Univers et chérir leur petite à ses côtés. Et voilà cette insouciance interrompue à cause d’idiots impatients.
Gorodal savait qu’il pouvait faire valoir ce droit, mais ç’aurait été mettre en péril un travail de longue haleine à la construction de la relation Inrims – Zoomorphes. Un accident aurait suffi à créer un incident ; ses origines Zoomorphes n’auraient pas rattrapé une diplomatie brisée. Il n’en voulait pas à Dogurõ. Depuis qu’il l’avait relevé, Gorodal n’avait pas eu à se faire le moindre souci dans la poursuite de cette mission. C’était la première fois qu’il l’appelait en renfort. Sa rancune était plutôt dirigée vers son peuple natal. Il était tenté de refuser, mais était-il prêt à risquer que sa chatonne fût rejetée par la moitié de ses racines ? Tourmenté par ce dilemme, une main vint se poser sur son épaule, celle qui avait apprivoisé son cœur et qui, en cet instant, le réconfortait avec la même affection qu’à leur rencontre. Il se tourna vers sa propriétaire, celle-là même qui avait donné cette chevelure hypnotique à leur fille. Le regard de Gorodal posait pour lui cette question silencieuse :
« Que devrais-je faire ? »
Lutivunoa prit son visage dans ses mains, sa voix pleine de l’assurance qui faisait défaut à Gorodal :
« Je ne peux pas décider pour toi ; ce choix t’appartient. Peu importe où te mène ton instinct, sache que je le suivrai avec toi jusqu’au bout. »
Mot pour mot ce qu’elle lui avait dit à l’époque, quand il avait dû trancher entre rester et partir avec elle. Mot pour mot la promesse qu’elle tenait encore aujourd’hui. Mot pour mot l’engagement qui s’était sublimé entre eux, dont les yeux passaient de l’un à l’autre sans comprendre ce qu’il se passait. Gorodal se tourna vers sa partie animale, et ce sens mystérieux qui avait guidé les décisions les plus importantes de sa vie sans faillir. Une étrange appréhension sourdait à l’idée d’aller chez les Zoomorphes, vite étouffée par la crainte des conséquences de son inaction pour sa petite. Il soupira, résigné.
« Dogurõ, sors. Je te rejoins quand je suis prêt. »
Ce dernier acquiesça sans un mot, visiblement soulagé, puis se dirigea vers la sortie.
« Je termine ça aussi rapidement que possible et je rentre, dit-il quand Dogurõ fut sorti.
— Fais ce que tu as à faire ; nous attendrons sagement. », le rassura-t-elle d’un sourire encourageant.
Il lui tendit Kilòkin. Cependant, si cette dernière n’avait pas saisi un seul mot de l’échange précédent, l’absence à venir de son papa s’imposa comme une évidence. Elle protesta de plus en plus vivement pendant que sa maman la prenait dans ses bras, s’agrippant désespérément à lui. Quand ses faibles petits doigts perdirent prise, ses miaulements plaintifs, se mêlant aux pleurs, resserrèrent fort la leur sur le cœur du père désemparé. Il était près de craquer et de revenir sur sa décision, mais un air fredonné doucement, qui avait bercé la petite fille avant même sa naissance, un baume contre les gros et les petits chagrins, emplit l’air et apaisa la tristesse la secouant. Se balançant lentement avec une Kilòkin encore larmoyante mais calmée, Lutivunoa vint frotter son nez à celui de Gorodal, un geste Zoomorphe pour lui assurer que tout allait bien et de ne pas s’inquiéter. Il le lui rendit pour la remercier, puis embrassa les cheveux de leur enfant.
« Papa revient vite, ma chérie. », lui murmura-t-il tendrement.
Puis il partit, rejoignant Dogurõ dehors.
« Je m’aligne sur toi pour la Téléportation. Ne perdons pas plus de temps que nécessaire. »
Dogurõ opina du chef et ils disparurent.