Cela faisait peut-être un peu vieillot, une bibliothèque, pensa Thokou. Des étagères et des étagères érigées comme un vrai labyrinthe, si proches les unes des autres, tellement tassées qu’il lui était impossible d’écarter les bras sans heurter un bouquin. Et pourtant, Thokou était loin d’en avoir fini, malgré la taille impressionnante de ses archives.
Après un instant d’hésitation, il glissa le carnet entre un gros pavé en cuir et un livre de poche. Il contempla le dos fin pour s’assurer de son choix. Oui, le carnet était en bonne compagnie. Satisfait, il laissa errer son regard sur l’étagère et ses nombreux ouvrages de toutes tailles et de toutes épaisseurs, mais chacun sans exception dénué de titre. Un ensemble organisé dans un tohu-bohu dont lui seul connaissait le secret. La petite grue en papier sur son épaule voleta vers le nouveau carnet et l’inspecta de plus près, battant de ses ailes. Le léger grésillement du papier le fit sourire.
— J’ai bien choisi ?
L’origami se redressa sur un coin de papier, comme pour l’approuver. Ses motifs de fleurs dorées scintillaient sous la faible lumière que Thokou avait créée au creux de sa main. La grue était un magnifique origami, un parmi tout un troupeau dont il avait perdu le compte passé le centième. Il aurait pu fouiller sa mémoire à chaque papier plié, mais voilà bien trop d’efforts pour quelque chose d’aussi futile. La grue, une des dernières arrivantes, encore minuscule, tenait sur le bout des doigts. D’autres avaient depuis le temps atteint une taille étonnante, à lui arriver jusqu’aux hanches. Des animaux divers selon son envie du moment. Entre oiseaux, lapins et dragons, les couloirs étroits ne manquaient pas de vie.
Thokou enjamba un chat en papier qui s’étalait paresseusement le long du couloir pour retourner sur le chemin principal assez large pour que deux personnes puissent circuler sans se marcher sur les pieds. Pas que cet endroit regorgeait de visiteurs. Entre Ariel et lui, les promeneurs étaient surtout des habitués.
La grue venait s’installer dans sa touffe de cheveux bruns alors que Thokou envoya à l’avant sa boule de lumière. Il n’en avait pas vraiment besoin, les archives respiraient la magie, chaque feuille, chaque bout de bois, chaque pierre du sol et des murs. Il avait créé chaque centimètre de ce lieu de sa propre magie. Il sentait chaque parcelle de sa bibliothèque, il y voyait clair comme en plein jour malgré l’obscurité. Il craignait surtout de marcher par mégarde sur la queue d’une souris en papier, ou un bout de lettre. L’Alphabet était discret, mais perdait régulièrement des consonnes et des voyelles. Sans parler des idéogrammes et autres systèmes d’écriture qui dépassaient les vingt-six lettres. Si un gros tas de symboles d’un noir d’encre était difficile à manquer, un pauvre « f » égaré se faisait facilement piétiner. Thokou ne voulait pas blesser la moindre créature de son abri, même les plus petites et les plus accidentelles qui soient. Les écritures qui arpentaient les archives avaient été un accident. Il avait cherché à prendre moins d’heures, de jours et de semaines à créer les livres. Le résultat ? Des origamis qui se baignaient dans des flaques de caractères qui se multipliaient à leur bon vouloir. Ils n’avaient pas assez d’intelligence pour vraiment communiquer, mais, parfois, cela leur arrivait de former des mots et des phrases, comme si les lettres savaient instinctivement ce qui donnait un sens ou pas. Des bribes des livres sorties au hasard, qui tapissaient les murs et les étagères et s’étalaient le long des livres comme un serpent d’encre. Thokou ne voulait manquer ce spectacle pour rien au monde.
Il était fier de ses archives, et de la vie qui les habitait. Il adorerait passer plus de temps à s’imprégner de son atmosphère, mais chaque seconde comptait s’il voulait accomplir la lourde tâche qu’il s’était donnée. Parfois, il se demandait à quel point il agissait de son plein gré. Parfois, l’obligation qui l’animait lui paraissait plus artificielle que naturelle. Comme si son créateur lui avait implanté une graine qui avait depuis longtemps planté ses racines dans chaque parcelle de son esprit. Dans tous les cas, ça l’occupait. Et quand on était immortel, quand on avait tout le temps des mondes, tourner en rond était d’une facilité déconcertante. Et rien n’était pire que de tourner en rond et de ne pas avoir une raison d’exister. Alors, Thokou s’était donné une raison : coucher sur papier les mémoires des mondes et de leurs habitants. Leur donner un petit endroit qui se souvenait d’eux.
Il s’arrêta le temps de décrocher un « a » d’entre les pattes d’un ours en papier de la taille d’un rat. La lettre zigzagua d’un air paniqué vers ses confrères plus loin pour former la phrase « Combien de temps passe une vie à mourir ? » collée à la verticale sur un côté d’étagère. Thokou contempla les lettres. Parfois, il se demandait si elles étaient si dépourvues d’intelligence qu’Ariel lui assurait. Cette petite phrase venait d’un des carnets les plus personnels qu’il avait écrits. Non pas un des nombreux ouvrages qui relataient les histoires d’autrui, mais bien ses journaux intimes dans lesquels il avait déversé tous ses états d’âme et qui se cumulaient au fin fond des archives, si reculés et si alambiqués que n’importe qui d’autre serait mort de faim et de soif avant de retrouver la sortie. Que l’Alphabet ait décidé de lui sortir cette phrase parmi les millions, voire milliards, qui existaient ici tenait de l’ironie.
L’origami sur sa tête s’agita avec un froissement de papier léger. Thokou ramena son attention sur le couloir, et un sourire se dessina sur ses lèvres.
— Claire !
Thokou s’élança vers la nouvelle venue, manquant d’envoyer le bout de papier au sol dans son élan. La grue battit des ailes de toutes ses forces, vexée.
— Une bibliothèque, vraiment ? De toutes les possibilités, tu as choisi la plus vieille, poussiéreuse et volumineuse possible ? Tu as vraiment de ces idées ! salua-t-elle en taquinant.
Thokou lâcha un rire et se jeta au cou de Claire.
— Je suis content que tu aies pu passer.
Elle lui ébouriffa les cheveux, et l’origami alla se poser sur un bout de livre qui dépassait des rayons, se rengorgeant autant qu’elle pouvait de son corps de papier. Thokou n’avait pas vu Claire depuis un moment, préoccupé par son projet. Elle s’intégrait avec merveille dans le décor avec son apparence blanche comme un livre vierge de mots. Sa peau était trop pâle, ses cheveux aussi blancs que sa robe et ses ballerines. Seuls ses yeux luisaient d’un bleu rusé. L’obscurité des lieux n’arrivait pas à ternir son apparence, comme si elle était elle-même une source de lumière. Quand Thokou la lâcha, il remarqua la grande boule en verre scintillante de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, à l’extrémité de son bâton. Il était rare de voir la Passeuse sans son bâton fétiche, qui lui servait à s’orienter dans les endroits où personne n’était supposé aller.
— Je suis venue vous amener des âmes, dit-t-elle en agitant la boule. Je vois que plein d’origamis ont pris vie !
— Malheureusement, il y en a beaucoup qui n’ont jamais bougé, avoue Thokou un peu attristé, son regard coulant vers un petit lapin qui sautillaient sur une étagère. Nous ne pouvons qu’espérer que les autres arrivent un jour à faire pareil.
— Cela viendra, il faut du temps à une âme pour apprivoiser un nouveau corps, le rassura Claire. J’imagine qu’Ariel est dans son labo ? J’irai les lui amener.
Thokou acquiesça d’un signe de tête peu convaincu. Depuis le temps que lui et Ariel essayaient de donner une nouvelle vie aux oubliés, ils s’étaient heurté à plus d’un problème, dont un tas d’origamis soigneusement pliés et infusés qui n’avaient jamais bougé pendant que d’autres avaient frétillé, gambadé et grandi. Il espérait que ces derniers trouvent la paix dans sa bibliothèque.
Un mouvement à l’entrée de la bibliothèque attirait son attention. Elle se dessinait à quelques mètres, une grande ouverture lumineuse dans du noir.
— Ah oui ! s’exclama Claire taquine. J’ai aussi amené de la visite. Je pense qu’il est un peu intimidé par ton travail, par contre.
Grande et carrée, la silhouette à l’entrée était imposante, au contre-jour dans l’ouverture, mais elle n’avait pourtant rien d’inquiétant. L’homme avait l’expression d’un enfant perdu qui hésitait à avancer un pas de plus dans ce lieu méconnu. Un grand sourire se dessina sur les lèvres de Thokou alors qu’il s’avançait pour prendre les mains de l’homme et les serrer avec respect et chaleur.
— Saêl ! Tu es venu !
— Ouais, après de très nombreuses menaces de ma part ! rouspéta Claire. Tu aurais dû le voir, on aurait dit un chat que je comptais plonger dans un bain ! Je te jure, je passais pour la pire des passeuses !
Saêl serra les mains de Thokou en retour. Il se râcla la gorge aux mots de Claire et lui glissa un bref regard avant qu’il ne se pose à nouveau sur le bibliothécaire.
— Je n’ai pas envie de détruire par mégarde tout ton travail, répondit-il de sa voix grave.
Autrefois, elle avait vibré de colère et d’irritation à chaque syllabe. À présent, elle coulait sur Thokou comme pour l’envelopper dans un cocon de chaleur. Saêl avait vieilli. Les rides s’étaient gravées dans sa peau, le gris parsemait ses cheveux ébène frisés, maladroitement retenus dans une queue de cheval. Il lui avait toujours paru, à Thokou, que ses cheveux voulaient être libres, à l’image de leur propriétaire, et s’étendre dans les airs tels les branches d’un arbre. Et un arbre représentait bien Saêl. Solide, ancré dans le sol par ses racines, résistant aux pires catastrophes, un abri pour petits animaux et insectes. Mais justement, il lui fallait un sol où s’ancrer, un ciel où s’étendre, et la bibliothèque de Thokou n’était ni l’un, ni l’autre. Le manque de concret fit vaciller Saêl tel un funambuliste aveugle et incertain d’où se trouvait son fil.
— Tu n’as pas à t’inquiéter. Il n’y a aucune raison que quoique ce soit se passe mal, sourit Thokou.
Saêl portait des lunettes. C’était nouveau. Thokou les observa avec curiosité. Un peu grosses et encombrantes, elles lui conféraient un air de bibliothécaire malgré lui.
— Elles me permettent de voir la magie, expliqua Saêl.
— Elles ont l’air de peser trois tonnes.
— Oh, elles n’ont pas que l’air, assura Saêl dans un rire alors que son regard se perdait sur les étagères des archives.
— Vraiment, quitte à faire une bibliothèque, tu aurais pu la rendre un peu plus chaleureuse, se manifesta Claire.
— Elle l’est. Il y a des origamis de toutes sortes partout, des lettres et des idéogrammes par milliers. Il y a un serpent-dragon, il doit être plus grand que toi depuis le temps.
Parce qu’être plus grand que Thokou n’était pas vraiment difficile. Il était comme ses archives, créé suite à une impulsion du moment, inachevé, défectueux, mais contrairement à sa propre création, il était à jamais irréparable, à jamais figé, à se rappeler chaque instant de sa vie. Il aurait toujours la taille d’un jeune adolescent avec sa bouille toute ronde et ses grands yeux verts à faire hésiter les autres sur son genre. Il n’en avait pas, alors il ne corrigeait personne. Qu’il adorait se vêtir de vêtements trop amples n’aidait strictement en rien pour le faire passer pour plus âgé. Il avait enfilé une chemise d’adultes et replié maintes fois les manches. Elle lui allait jusqu’aux genoux. Pour vieillir, il fallait déjà vivre.
— Je suis sûre que même les entrailles d’un ogre sont plus illuminées que ta bibliothèque ! continua Calire à charier Thokou.
— Depuis quand as-tu besoin de tes yeux pour voir ?
— Touché…, fit Claire avec un rire. Mais tu ne peux pas partir du principe que tous tes visiteurs voient la magie.
Elle souligna les mots d’un geste vers Saêl, qui scrutait toujours les environs avec une certaine méfiance.
— J’ai également pensé à ce détail, même si Saêl m’a visiblement devancé.
Thokou frappa des mains. Quelque part, un vol d’hirondelles s’éleva dans les airs. Sous le grésillement du papier, des lumières s’allumèrent, une à une, au bout de leurs ailes et baignèrent la bibliothèque dans une lueur chaude et tamisée, faisant danser les ombres de ses étagères et de ses habitants.
— Bon, cela reste de la magie. Mais c’est de la lumière normale, nota Thokou.
Elle faussait cependant les vraies couleurs de sa bibliothèque, lui rendant un air de normalité et d’ordinaire qui lui déplaisait. Les couleurs du sol en pierre étaient comme n’importe quelles pierres, le bois vêtu de nobles couleurs brunes. Mais une bibliothèque invisible avait peu d’utilité. Et Thokou tenait à son utilité. Il voulait que sa création devienne ce qu’il n’avait jamais pu être : achevée, entière, avec un but, un sens. Saêl eut un soupir de soulagement et enleva ses lunettes pour les faire disparaître dans les plis de ses vêtements.
— Les couleurs magiques me donnent mal à la tête, avoua-t-il.
— Il faut s’habituer, ricana Claire. Au moins, elles décampent pas à ton simple regard !
— Meurent, tu veux dire, retourna Saêl, un peu las du sujet.
Comme Thokou et comme Claire, Saêl était lui aussi maudit, mais pas d’immortalité. Saêl était banalement normal. Aussi ordinaire qu’il était possible d’être ordinaire. Il n’avait pas la moindre parcelle de magie en lui. Et cette banalité le rendait extraordinaire : sa simple présence suffisait pour faire s’écrouler la magie comme un vulgaire château de cartes, désintégrant jusqu’aux cartes comme si elles n’avaient jamais existé. Saêl avait brandi cette absence de pouvoir pour refaçonner son propre monde. Son histoire vivait à présent dans la bibliothèque de Thokou, alors que Saêl lui-même, comme tous les promeneurs, était à présent déraciné de ses origines, voué à se construire une identité de souvenirs oubliés par tous. Peut-être était-ce pour cela que Saêl avait accepté d’aider Thokou dans sa tâche. De son lourd sac à bandoulière dépassaient feuilles et carnets de notes. Saêl avait promis de revenir lui conter la vie d’autres mondes.
En attendant, il n’avait toujours pas bougé, occupant l’entrée de la bibliothèque comme s’il comptait y élire domicile.
— Tu peux entrer, tu sais, sourit Thokou.
— Ouais, tu peux, trésor, renchérit Claire. Je te signale que je t’ai traîné à travers le Néant sans que tu ne craignes de nous faire tomber à notre mort ! Et que tu t’y balades régulièrement sans déclencher l’apocalypse ! À côté, une petite bibliothèque, ce n’est rien.
— Tu ne serais pas morte dans le Néant, remarqua Thokou.
— Justement, encore pire ! Saêl serait mort ; mais moi, je serais vouée à flotter pour l’éternité dans le vide entre les mondes, perdue à jamais ! Alors bon, voilà, c’est un chouïa vexant, tout ça.
Saêl avait un lourd soupir et geste de la main, mais décida de changer de sujet.
— Au fait, votre fauteuil fleurit.
— Encore ?! s’exclama Thokou et se pinça le nez de désarroi.
Il frappa des mains pour éteindre la lumière. Les hirondelles se posaient sur les étagères, repliant leurs ailes.
— Allons-y.
Saêl se recula avec prudence et passa de l’obscurité à la clarté de la maison qui abritait la bibliothèque, suivant les deux autres. Thokou observa l’entrée vers les archives. Une simple ouverture, la plus bête possible. Il n’avait pas encore décidé quelle entrée faire. Une simple porte ? Quelque chose de plus imposant ? De magique ? De caché ? La majorité de la maison était encore en chantier, s’il pouvait se risquer à appeler son lieu de vie « maison », mais l’idée de plein de petits passages secrets ça et là avait quelque chose de charmant. Il avait tenu à une petite maison, comme celle où il avait vécu au début de son existence. Petite, mais chaleureuse, il ne manquait plus que des gens pour la remplir de rires et de bonne humeur… et quelques pièces entières aussi. Seules quelques-unes existaient, reliées par un couloir chaleureux où le matériel de reliure disputait la place à des vases à fleurs et où des peintures se partageaient les murs avec des tapisseries et tissus de toutes les couleurs et motifs. Un léger vent magique fit tinter des carillons au plafond à intervalles réguliers. Tout le côté droit de leur habitation se finissait abruptement, comme un croquis à peine esquissé dont les traits se perdaient dans le blanc de la feuille. Pourtant, le Néant n’avait rien d’une feuille de dessin. Le vide entre les mondes paraissait anodin, mais Thokou n’avait rien rencontré de plus dangereux. Leur abri suintait de magie pour le faire exister là où rien ne devrait exister. Gentiment, mais sûrement, ils allaient se faire leur place au milieu de rien, solidifier un peu plus chaque jour leur construction. Cela allait prendre du temps, mais justement, Thokou en avait tellement qu’il ne savait plus quoi en faire, et le Néant n’en possédait pas.
Saêl s’avança avec prudence dans ce croquis de maisonnette, attentif à chaque pas et à chaque geste, un ours dans un magasin de porcelaine, trop conscient du danger qu’il représentait. Thokou poussa la porte du salon. Ce dernier était confortable, si on faisait exception des couleurs qui s’évaporaient dans du blanc à son bout. Le reste de la pièce était garni d’un canapé, d’une table basse, ainsi que de babioles diverses qui traînaient ici et là, ramenées par Thokou de ses voyages. Entre boule à neige et boîte à musique, sa plus grande possession était un livre qui parlait, acheté à la braderie des rêves. Bon, la plupart du temps, le livre était bien coincé entre deux serre-livres. Il avait sale caractère en plus d’être une pipelette. Une fois le flot d’insultes passé, il était d’agréable compagnie pour un moment. Le salon était une petite caverne aux trésors à lui tout seul, faute d’avoir une autre pièce de rangement. Des bijoux scintillaient sur une lampe de chevet à l’abat-jour qui changeait de couleur selon son humeur, une pendule comptait des secondes à l’envers, et une couverture fainéante s’étalait sur un bout de canapé et les salua d’un coin de couette. C’était sa propre tanière à souvenirs.
Au milieu du salon trônait un arbre. Thokou lâcha un soupir résigné alors que Claire cacha un rire derrière une main. Elle avait des mouvements fins et gracieux, comme une danseuse, et Thokou les lui enviait. Il se sentait toujours très pataud dans ses mouvements. Il se consola avec le fait qu’elle était son aînée de plusieurs siècles. Même Saêl avec ses mouvements prudents, mais lourds, lui semblait plus élégant. Un léger film de sueur couvrait à présent la peau du promeneur, qui s’efforçait coûte que coûte à éviter une catastrophe. Thokou le laissa à sa hantise pour s’approcher du fauteuil caché quelque part sous les branches qui avaient poussé en désordre de son bois. Le siège en cuir se devinait encore sous les feuilles roses.
— On n’est pas sortis de l’auberge avec celui-là, soupira Thokou
— Au moins, il est content. Enfin… je suppose, il ne serait pas en fleurs, sinon ? lança Claire qui avait attrapé un ours en peluche d’une commode pour le placer sur la couette et voir sa réaction.
Cette dernière s’enroula autour du nounours pour l’envelopper dans un cocon de chaleur.
— Je peux avoir la couverture ? Elle a l’air franchement chouette, s’exclama Claire.
— Négatif. Mais oui, elle est très sympa, un peu collante par contre.
Thokou était toujours préoccupé par son fauteuil. C’était original, il fallait avouer, mais à ce rythme ils devraient remonter le plafond.
— J’espère pour vous qu’il ne prendra pas racine, s’amusa Claire qui chatouilla la couette.
— Sans blague.
Il poussa les branches pour escalader le siège en se faufilant entre les branches. Quelque chose brillait entre trois feuilles et un bourgeon.
— … Il fait des fruits.
Thokou n’en croyait pas ses yeux, et pourtant, la boule devait être un fruit. Ou une baie. De la taille d’une myrtille, mais magique dû à sa couleur loyan, une des nombreuses nuances seulement visibles aux êtres dotés de magie. Thokou cueillit la baie délicatement avant de se frayer un chemin hors des branches. Claire avait délaissé la couverture pour venir examiner la trouvaille.
— De la magie à l’état pur, s’étonna-t-elle. Des gens payeraient cher pour ça. Tu as mis les mains sur un nouveau filon !
— Notre but est de les sauver et non de les exploiter.
— Je taquinais.
— On ne blague pas avec la souffrance des autres, lança Thokou plus sèchement que prévu.
Les deux se dévisagèrent un moment en silence. La couette se redressa légèrement, interpellée par le changement d’ambiance, et même la pendule arrêta de compter les secondes à l’envers. Thokou se mordit les lèvres et manqua d’écraser la baie entre ses doigts. Claire l’observa de son regard stoïque.
— Pardon.
Thokou haussa les épaules.
— Je vais chercher Ariel et lui ramener son nouveau lot d’âmes damnées, nota Claire après un instant de silence.
— Donne-lui la baie aussi, veux-tu ? demanda Thokou.
Alors que Claire battait en retraite, Saêl était tombé victime de la couette en s’asseyant sur le canapé. Elle venait se draper sur ses genoux. Peu dérangé, il la gratouilla et elle se tortilla de plaisir.
— Allez-vous peupler la bibliothèque d’autres âmes que de papier plié et de lettres errantes ? demanda Saêl gentiment. Ils ont le droit de sortir un jour ?
— Quand ils ne risqueront pas de s’égarer dans le Néant pour finir leur existence, ils pourront sortir des archives, acquiesça Thokou avec un sourire reconnaissant. Ceci dit, je doute que les lettres aient une âme. Nous n’infusons que les origamis.
— J’ai vu tout un alphabet prendre la forme d’une échelle pour permettre à un origami d’escalader l’étagère. Je ne suis pas sûr qu’ils étaient dénués d’âme.
— Mais quelles âmes ? Elles peuvent à peine prendre possession du papier. Mieux que le bois et le cuir, mais tout de même, s’étonna Thokou. Comment penses-tu qu’elles arrivent à changer de corps ?
— Pas ces âmes-là. Pas les morts, nota Saêl poussant un peu la couette qui cherchait à s’envelopper autour de son haut. Celle des livres. Les vies qu’ils contiennent.
— Mais comment ?
Saêl haussa les épaules avant de donner une gentille tape sur le coin de la couette, qui se figea enfin sur ses genoux.
— Parce que tel est son but, non ? Tu ne peux pas contenir la vie sans être vivant. Tu ne peux pas te rappeler sans exister. Pour se gorger de l’oubli d’autrui, il faut avoir faim. Ta bibliothèque respire la mémoire. Littéralement.
Thokou papillonna des yeux, un peu pris de court, avant d’esquisser un sourire.
— Merci.
— Je ne dis que ce que je pense.
— Je sais, c’est ta spécialité.
— Ça et détruire les mondes, s’amusa l’homme avant de se relever sous les protestations silencieuses de la couette. Veux-tu qu’on commence ?
— Si tu te sens capable d’affronter la magie de la bibliothèque, taquina Thokou. Un thé pour aller avec ?
— Avec plaisir.
Dans un placard, un troupeau de théières commençait à tinter de leur couvercle. Elles se poussèrent et rouspétèrent les unes contre les autres quand Thokou venait en choisir une. Il prit une petite, cachée au fond de l’étagère, trop timide pour oser s’avancer, sous les mouvements choqués de ses sœurs.
— Nous avons déjà eu cette discussion. Si vous n’êtes pas sages, vous ne servirez pas le thé et n’entendrez pas d’histoires, les sermonna Thokou.
La petite théière, en terre rouge sombre, arriva encore à rougir alors qu’elle se remplissait d’eau pendant que Thokou choisit un thé. Connaissant Saêl, il leur fallait un thé simple, mais subtil, pour accompagner ses témoignages. Un thé blanc. Au sureau.
Armés de leur boisson, ils purent retourner dans les archives, rallumer les hirondelles lumières pour épargner à Saêl les lunettes, et se frayer un chemin à travers les étagères. Thokou vit son œuvre sous un nouveau jour. Il lui semblait à présent que même sous les couleurs ordinaires et simples de la réalité, elle scintillait telle une étoile. Que son bois s’élevait et s’abaissait vaguement comme s’il respirait. Il trouvait même que ses lettres, idéogrammes et symboles bougeaient avec plus de détermination et de finalité. Il guida sa visite dans les couloirs, se rappelant l’image de l’arbre et songeant brièvement que chaque livre était une feuille. Ils enjambèrent un bout du serpent–dragon qui permettait à l’Alphabet de jouer à cache-cache dans ses écailles pour finalement arriver dans un autre petit salon, tapissé d’étagères et de matériel de reliure. En son milieu, une table, papiers, stylo, encre, plumes, des chaises. Saêl prit place, libérant les notes et carnets de son sac pour les poser sur la table.
— Tu te doutes que je ne chasse pas l’extraordinaire, nota Saêl.
Saêl, l’homme ordinaire qui cherchait les souvenirs ordinaires. Il fallait une reliure adaptée. Pas trop imposante. En cuir, avec des petites décorations au coin. Des pages de garde d’un brun noisette, comme ses yeux.
— Toutes les vies sont extraordinaires à leur façon, contra Thokou alors que la théière les servait gentiment, cliquetant d’impatience.
Saêl triait ses notes. Le bruit du papier fit frétiller la bibliothèque.
— Tu veux les lire ?
— Non, je veux que tu me racontes, nota Thokou en agitant une main. Comme tu veux, dans l’ordre que tu veux. Mais que tu en parles.
Stylo et papier prenaient vie, au qui-vive pour commencer leur travail, accroché aux lèvres de Saêl, attendant avec impatience le début.
— Et pourquoi toutes ces notes alors ?
— Pour t’aider à te souvenir ! Je les ajoute en addendum. Ma bibliothèque, elle témoigne. Donc j’ai besoin de ton témoignage. En entier. De tes impressions, de tes oublis, de tes rajouts. Les dits, les non-dits, les gestes. Ce que tu te rappelles.
— Hé bien, je peux commencer avec Mamie Magiri. Elle m’a poussé son parapluie dans la main. J’avais oublié le mien, tu vois, ce jour-là, alors qu’on était dans la saison de pluie. C’était un de ces mondes où il pleuvait beaucoup, et longtemps. Tu vois, dans la ville, ils avaient construit des structures exprès pour la pluie, pour la guider à travers la ville et la transformer en une espèce de fontaine géante. Tu as déjà vu ça ?
— Non, jamais, sourit Thokou.
— Moi non plus, jusque-là. Alors quand le déluge est tombé, j’étais un peu démuni. Alors, mamie, avec son parapluie, son petit chapeau et son rouge à lèvres un peu trop criard, s’est arrêtée pour me pousser son parapluie dans les mains. Je n’ai pas réagi tout de suite, j’étais happé par le spectacle de l’eau qui se déversa soudainement dans la ville. Elle m’a rouspété et ramené chez elle.
Cela sera un livre épais plein de vies différentes, centré sur le quotidien de petites gens que Saêl croisait dans ses voyages. Il était comme ça, Saêl. Il n’allait pas dégoter ni le héros du jour, ni le renversement de pouvoir et encore moins témoigner des guerres. Il venait avec des récits sur le balayeur de rues ou la vieille dame qui allait nourrir chaque jour les moineaux. Il racontait la beauté d’une forêt tout du long de la journée, du premier rayon de soleil jusqu’aux caresses de la lune. Il décrivait un parc de jeux pour enfants et les aventures qui s’y passaient avec la chaleur d’un père et l’enthousiasme d’un barde. Dans la bibliothèque à Thokou, ces histoires s’inséraient dans une mosaïque de témoignages et de souvenirs pour compléter un peu plus le portrait des mondes. Elles illuminaient aussi, chacune à sa façon, les différentes facettes de son narrateur. Saêl, le destructeur de son monde, qui cherchait cette vie normale qu’on lui avait refusée. Saêl, qui avait perdu ses propres enfants, témoignait des aventures folles qui se déroulaient sur un terrain de jeu. Saêl, qui, au fur et à mesure de son récit, s’apaisait. Thokou se souvenait de sa colère à leur rencontre, de son désespoir, sa rage face aux injustices, sa détermination d’y mettre une fin, n’importe le coût. Le voir ainsi installé sur sa chaise, un thé fumant entre les mains, pendant qu’il décrivait les motifs que dessinait la pluie dans cette ville où vivait Madame Magiri, rassurait Thokou. Il avait peut-être fait le bon choix, avec sa bibliothèque.
Thokou était l’héritier de tout ce qu’il n’avait jamais voulu, condamné à ne jamais rien oublier. Il portait en lui le souvenir de gens, d’histoires, de mondes tombés depuis longtemps à l’oubli, morts et enterrés. Des mots, des gestes et des silences des êtres qui avaient croisé sa route. Ils continuaient à vivre dans sa mémoire. Il était leur garant. Leur gardien. La preuve de leur existence. Alors, il s’est donné comme devoir de tout coucher sur papier. De tout écrire, de tout dessiner, de raconter les histoires qu’il rencontrait. Parce que les livres s’épaississent à la lecture, car ils se teintent des souvenirs des curieux qui les feuillettent. Il espérait silencieusement laisser des bouts de lui sur chacune de ses créations. Pour que son existence éternelle ne soit pas totalement vaine. Il était l’héritier de tous ceux qui avaient croisé sa vie.
Et quelques-uns s’étaient joints à sa cause depuis le temps. Comme Claire, qui leur ramenait des âmes. Comme Saêl, qui lui parlait de la mousse au chocolat maison de Madame Magiri qui avait gentiment insisté pour qu’il vienne donc se ressourcer dans sa maisonnette de rien du tout, parce qu’il avait l’air épuisé.
Thokou aussi, il était comme un livre, à s’épaissir à chaque instant. Saêl ignorait que des millénaires après, le bibliothécaire pouvait retracer chaque détail de ce moment, chacun de ses gestes, de ses mots, des origamis cachés entre le matériel de reliure à les écouter en catimini.
Leur héritage, aux promeneurs, était le savoir. Depuis, ils cherchaient à réparer des erreurs qu’ils n’avaient pas commises.
À consigner tout ce qui s’oublie.