Lorsque j’arrive enfin devant le comptoir d'Helirio Silas, je suis au bord de l’évanouissement. Mon corps est perclus de crampes et je tremble comme une feuille morte. J’ignore par quel miracle de Ran je suis encore capable de tenir en selle. Je n’ai plus qu’une idée en tête, c’est de rentrer au manoir pour m’allonger dans un lit avec une infusion de corboisier. Hélas, ma journée est loin d’être terminée : il me reste le meurtre du Façonneur à élucider. Je m’efforce donc de mettre pied à terre, vacille un instant et m’appuie lourdement sur le garrot de Nyx pour éviter que mes genoux se dérobent. Ma cavaline me scrute de ses grands yeux jaunes et je perçois au fond de son regard un élan de tristesse et d’inquiétude, comme si elle partageait mes craintes.
« Ne t’en fais pas, ça va aller, dis-je autant pour la rassurer que pour me donner du courage. Je suis plus solide que je n’en ai l’air. »
C’est pourtant d’un pas hasardeux que je m’empare des rênes pour la conduire à l’ombre. La foule n’est pas moins dense qu’à l’entrée du grand marché et je dois jouer des coudes pour réussir à me frayer un passage. Ici se pressent un essaim hétéroclite de Vertueux et d’habitants des Fosses, de mendiants édentés et de gosses qui jouent à se pourchasser, de faux vénérés de Ran qui extorquent quelques pièces de cuivre aux passants crédules en leur promettant une bonne fortune que la Cité-Monde ne peut leur offrir. La chaleur accablante fait remonter à mes narines le parfum délicieux de la Fangeuse toute proche, agrémenté du relent acide de l’urine de cavalin que les tanneurs utilisent pour imperméabiliser les cuirs. L’ambiance idyllique du quartier se complète par le fracas incessant des marteaux battant les enclumes et les cris des vendeurs ambulants qui tentent désespérément d’écouler leur camelote.
Par chance, les enclos publics sont juste de l’autre côté de la rue. J’en repère un au-dessus duquel un auvent a été dressé pour protéger les bêtes de la fournaise. Deux cavalins y patientent déjà, surveillés par une rouquine d’une douzaine d’années. Les gens semblent faire un détour pour éviter ce corral, où un vieux mâle particulièrement agité ne cesse de montrer les crocs et de faire vibrer ses écailles d’un air menaçant. Impatient de m’extirper de la cohue infernale, je traverse la rue en bousculant les passants pour rejoindre la gamine.
« À vot’ bon cœur, m’sieur le commandant ! » m’apostrophe-t-elle d’un ton implorant.
Attendri par sa maigreur et l’espoir au fond de ses yeux, je lui confie les rênes de Nyx et glisse dans sa main un demi-aster d’argent. Ses mirettes s’écarquillent à la vue de la piécette et elle se hâte de la cacher dans une poche sous sa chemise crasseuse. C’est alors que je remarque une protubérance énorme au niveau de sa hanche. Horrifié, je m’éloigne rapidement de la gosse, comprenant trop tard pourquoi tout le monde évitait son enclos. La fillette est affligée de putrescane, un mal que les habitants des bas-quartiers surnomment la fièvre de Tys-Beleth et qui fait des ravages dans la population des Fosses.
« Dégage, sale morveuse ! »
Elle me lance un regard plein de terreur et s’enfuit dans une ruelle adjacente. J’hésite un instant à la pourchasser pour la faire enfermer avant qu’elle ne propage sa maladie, mais je renonce finalement à cette idée. À en juger par la taille du chancre sous sa tunique, la nécrose dévore ses chairs depuis plusieurs jours. Une patrouille la retrouvera crevée dans un caniveau avant la tombée de la nuit. Par ailleurs, la putrescane est extrêmement contagieuse et même la magie d’un Sorcelame est inefficace pour la guérir. Tant pis pour celles et ceux qui croiseront son chemin jusqu’à ce soir : je préfère ne pas prendre de risques.
« Foudres de Ran, j’espère qu’elle ne m’a pas contaminé ! »
Je ramasse les rênes de Nyx et me charge moi-même de l’attacher à l’ombre. Le vieux cavalin d’à côté gonfle son poitrail et tente de me mordre, mais Nyx déploie ses écailles et pousse un sifflement si effrayant qu’il se ratatine et laisse échapper un gémissement pitoyable. Pour faire bonne mesure, je lui expédie un coup de pied dans le ventre qui l’envoie se réfugier en couinant derrière une caisse poussiéreuse. Ce n’est pas dans mes habitudes de maltraiter les bêtes, mais là je suis vraiment de mauvaise humeur.
« Si cette bestiole touche à une seule écaille de Nyx, je vous envoie tous aux caravanes jusqu’à l’hiver prochain ! » préviens-je à la cantonade.
Aussitôt, une armée de palefreniers se précipitent pour immobiliser le vieux mâle rétif. Je les abandonne sans ajouter un mot pour fendre la foule à contresens, pressé d’en finir avec cette matinée atroce.
De tous les comptoirs qui encadrent l’esplanade des marchands, celui d’Helirio Silas est de loin le plus ostentatoire. On y accède par une cour d’honneur dallée de granit blanc où sont exposés de nombreux arbres exotiques importés à grands frais, qui pour la plupart se dessèchent en quelques lunes à cause du climat aride de la Cité-Monde. Dans ce jardin dispendieux déambulent une vingtaine d’automates offerts par des Façonneurs de second rang, désireux de s’attirer les bonnes grâces et le patronage du maître des caravanes. Plusieurs fontaines y vomissent une eau saumâtre d’une propreté douteuse, dans laquelle des domestiques ajoutent régulièrement du sable pour éviter qu’une foule d’indigents assoiffés n’envahissent les lieux. Le tout est dominé par une façade monumentale taillée dans la pierre et décorée de colonnades. En-dessous d’un fronton sculpté représentant une balance et une bourse de cuir, une immense porte de bois sombre barre l’accès à l’édifice principal. Elle est assez large pour laisser passer un troupeau de boursoufleux et suffisamment épaisse pour résister à une charge de cavalins enragés. La ferronnerie qui la décore a été créée par les meilleurs Façonneurs d’Ambreciel. De chaque côté se dresse une statue en marbre d’Ipaphana, déesse du commerce, de la prospérité et de l’abondance. Car c’est bien de cela qu’il s’agit en vérité : ces propylées aux dimensions absurdes ont pour but d’intimider le visiteur en étalant sous ses yeux la richesse et la puissance du propriétaire des lieux. Pour ma part, je n’y vois qu’un symbole affligeant de son arrogance.
Devant les marches qui mènent au vestibule, j’aperçois la silhouette de mon porte-Lame occupé à se ronger les sangs comme un pâle-échine en cage.
Eskel est un homme à la trentaine bien sonnée que l’adjectif insipide résumerait à la perfection. Absolument tout chez lui est fade, ordinaire et ennuyeux. Il arbore la même coupe au carré que l’ensemble des soldats du Guet, porte la barbe uniquement parce que c’est à la mode dans la cité, s’habille toujours en gris pour ne pas attirer l’attention. Seul détail singulier permettant de le différencier des masses, une large tache de naissance lie-de-vin macule la moitié de son visage. Il possède l’énergie d’un crache-sable en pleine digestion, le charisme d’un mendiant aveugle et l’enthousiasme débordant d’un condamné à mort. Le simple fait de poser les yeux sur lui suffit à me déprimer pour le reste de la journée. En plus, ce bon à rien n’est même pas capable d’éveiller sa Lame d’Arcane ! Il n’y a pas la moindre étincelle de magie chez lui, on l’a propulsé au rang de porte-Lame uniquement pour faire plaisir à notre tyran de père. Car oui, Eskel est aussi – hélas ! – mon abruti de frère. Et croyez-moi, s’il n’était pas le fils adoré du Sérénal qui dirige la cité, il y a longtemps que je l’aurais expédié dans les caravanes pour m’en débarrasser. Le seul avantage d’avoir un adjoint aussi nul et insignifiant que lui, c’est qu’il constitue un excellent faire-valoir.
« Ah, Ezio ! m’apostrophe-t-il en oubliant qu’il s’adresse à son commandant. Te voilà enfin, où étais-tu passé ? Le Sérénal est à l’intérieur avec maître Silas, il est d’une humeur épouvantable ! Jaken Main-Noire a encore frappé ! Cette fois-ci il a assassiné un Façonneur dans la salle des lapidaires, et…
– Père est ici ? » le coupé-je d’une voix tranchante.
C’est à peine si j’écoute sa réponse affolée dont je me contrefiche comme du dernier mioche d’une putain des bas-quartiers. Si notre illustre paternel a quitté le confort et la sécurité du Palais d’Ambre, c’est que l’affaire est grave. Je pousse un soupir exaspéré et congédie Eskel sans autre forme de procès. La dernière chose dont j’ai besoin après ma récente confrontation avec Morgulath, c’est d’avoir cet idiot dans les pattes au moment d’affronter le deuxième démon de la cité.
La fraîcheur qui m’enveloppe quand je pénètre dans le comptoir est agréable, mais l’obscurité et le silence qui y règnent me font penser à un tombeau. L’édifice a été creusé par les Façonneurs dans le flan de la montagne. D’ordinaire, cet endroit est une fourmilière grouillante de commerçants véreux aux escarcelles bien pleines qui se pavanent dans les couloirs à la tête d’une cohorte de serviteurs, comme si leur fortune faisait d’eux les maîtres incontestables du monde. À ma surprise, seule une poignée de scribes et de visiteurs arpentent les dalles usées du grand hall ce matin. Leurs maigres silhouettes se détachent des ombres à la lueur blafarde d’une centaine de gemmes d’éclat incrustées dans des piliers de pierre. Ils errent comme des âmes en peine, formant de petits groupes où se chuchotent à voix basse les dernières rumeurs sur l’assassinat d’un air inquiet.
Je laisse à mes yeux le temps de s’habituer à la pénombre, puis je m’engage dans un escalier qui m’entraîne plus profondément dans l’antre de la bête. L’écho de mes pas y résonne de manière sinistre, j’ai la sensation qu’un rideau de ténèbres voraces s’apprête à m’engloutir. Des hommes et des femmes vêtus d’uniformes écarlates et équipés de longues flamberges jalonnent mon parcours. Ils appartiennent au régiment des Espadons, la garde personnelle de mon père. Aucun d’eux ne me salue sur mon passage, ils se contentent de me jeter des regards hostiles. La rivalité entre Espadons et Sorcelames est légendaire, elle alimente les jeux et l’imagination de tous les gamins de la cité.
« Impressionnant, pas vrai ? C’est la première fois que je vois cet endroit aussi vide, on dirait la gueule immense de Morgulath prête à nous dévorer. Ça fait froid dans le dos, si tu veux mon avis. »
Je sursaute et pousse un cri d’effroi nasillard dont je ne suis pas fier. L’un des Espadons m’adresse un rictus moqueur et très antipathique. Je pivote vers mon crétin de porte-Lame et m’exclame :
« Nom d’un boursoufleux malade, Eskel ! Je t’ai ordonné de m’attendre dehors !
– Je sais, j’ai entendu. Mais je n’allais pas laisser mon commandant braver la colère du Sérénal tout seul. »
Un mince sourire étire mes lèvres et j’acquiesce sans ajouter un mot. Voilà un autre défaut que je n’avais pas encore reproché à mon imbécile de frère : sa gentillesse. Dans un monde aussi dur que celui d’Ambreciel, c’est la pire des faiblesses. Le problème avec Eskel, c’est qu’il transpire la bonté par tous les pores de sa peau, à tel point que je me demande comment il a pu survivre aussi longtemps. C’est un miracle qu’on ne l’ait pas encore retrouvé égorgé dans l’un des canaux putrides qui bordent la Fangeuse. Pourtant, aussi niais et insupportable qu’il puisse être, à cet instant je suis soulagé de l’avoir à mes côtés.
Je ne l’avouerai jamais à personne, mais je suis terrorisé à l’idée d’affronter mon père.
Nous descendons encore une volée de marches avant de pénétrer dans une longue pièce voûtée décorée de tentures dorées. Au centre, un comptoir de granit long d’une trentaine de pieds découpe l’espace, bordé par une rangée de hauts tabourets en bois. Il est entièrement couvert de registres de cuir, de balances pour peser les gemmes et de poinçons servant à mesurer la magie qu’elles contiennent. Deux braseros situés de part et d’autre flamboient pour éclairer la salle. Une quantité impressionnante de pierres brutes sont stockées sur des étagères, étiquetées avec soin et gravées du monogramme HS de leur propriétaire.
Un cliquetis d’armure attire mon attention sur le colosse qui se tient devant moi et que j’avais délibérément ignoré jusqu’à présent. Roos Al’kan me toise d’un air mauvais en croisant ses bras musculeux. Il est le chef des Espadons et le chien de garde favori de mon père. C’est un solide gaillard qui a vu passer un nombre incalculable d’hivers. Sa longue chevelure coiffée d’un chignon arborait déjà une couleur de cendre quand je n’étais qu’un marmot enveloppé dans des langes. La nature l’a doté d’un regard de glace capable de faire trembler le plus courageux des hommes et d’une carrure à rendre jaloux un ours. Une épaisse barbe blanche couvre sa mâchoire burinée et mange le bas de ses joues ; elle dissimule une vilaine cicatrice obtenue lors d’un affrontement contre un pâle-échine. Car oui, Roos Al’kan est un combattant exceptionnel : il est le seul homme que je connaisse ayant survécu à une rencontre avec ce redoutable prédateur. Tout ce que je sais du maniement des armes, c’est à lui que je le dois. Mettez-le seul dans une arène face à trois de mes meilleurs Sorcelames et je parierais sur lui sans hésiter. Et pourtant, Roos Al’kan est incapable de manipuler la magie.
« Ah, les frangins Ravinel ! beugle-t-il à notre intention. C’est pas trop tôt ! On vous a tellement attendus que le cadavre est en décomposition !
– Nous étions à l’office de Ran, ment Eskel avec conviction. »
Roos nous observe avec le regard méfiant de celui qui n’en croit pas un mot. Mais il ne tarde pas à hausser les épaules et préfère s’adonner à son activité préférée : humilier un Sorcelame. Mes exploits de la nuit passée lui offrent une occasion parfaite pour me ridiculiser.
« Eh, Ezio ! C’est vrai ce qu’on raconte à la garnison du palais ? Jaken Main-Noire t’a fait frire le visage comme un steak de cavalin grillé ? »
Il s’esclaffe et je meurs d’envie de lui écraser mon poing sur la gueule. Sérieusement, ce type a beau avoir été mon instructeur, je ne peux pas supporter sa présence. Pendant cinq longues années, il a fait de ma vie un véritable enfer. Je rêve d’avoir une chance de lui rendre la pareille un jour.
« Dégage, Roos. Je ne suis pas d’humeur. »
Le colosse fait un pas menaçant vers moi et fronce les sourcils. D’ordinaire, cela aurait suffi à me faire battre en retraite, donnant au vieil Espadon un prétexte supplémentaire pour me railler devant ses camarades. Sauf que là, un démon sanguinaire vient juste de prendre possession de mon corps pour massacrer une innocente, alors je n’ai plus peur de personne – et certainement pas de Roos Al’kan. D’un air résolu, je me mets en garde et je place ma main sur la poignée de ma Lame, libérant des volutes de Shâat autour de moi. Si Morgulath a envie de s’amuser un peu, c’est le moment idéal : en me débarrassant d’Eskel et de Roos, il me rendrait un fier service. Avec un peu de chance, sa folie meurtrière frapperait même mon Sérénal de père. Là, pour sûr, ce serait le plus beau jour de ma vie.
« Commandant Ravinel ! »
Je me fige comme si je venais de plonger la tête dans un bain d’eau glacé. Cette voix sèche et autoritaire, je la reconnaîtrais entre mille. Vous savez ce qu’on dit : quand on parle du boursoufleux…
D’un pas conquérant et solennel, Sandar Ravinel fait irruption dans la pièce. En dépit de son âge et de sa silhouette voûtée, il possède ce charisme écrasant qui pousse les gens à cesser leurs activités dès qu’il apparaît quelque-part. Ne vous laissez pas abuser par sa longue barbe blanche et ses rides profondes : le Sérénal de la Cité-Monde est un homme robuste qui enterrera la plupart des Ambrecellins. Il est la preuve vivante que la mauvaise herbe et les vieilles carnes seront toujours les dernières à flétrir. Son tempérament de feu n’a d’égal que la cruauté avec laquelle il dirige le conseil de la cité depuis tant d'années. C’est pourquoi je me hâte de résorber ma magie et de mettre un genou à terre. Trop tard, hélas : le vieux dragon pose sur moi un regard plus noir qu’un ciel d’orage chargé de toutes les foudres de Ran.
« Relève-toi, sombre idiot ! aboie-t-il à mon intention. Je ne t’ai pas élevé comme l’un de ces courtisans adipeux qui me font des courbettes au palais à longueur de journées ! Tu es un Sorcelame, bon sang !
– Oui, père. Je suis désolé.
– Et arrête de t’excuser sans arrêt, ça m’exaspère ! Par les couilles de Morgulath, j’ai parfois l’impression qu’Eskel est plus courageux que toi ! »
Je grimace sous l’insulte et fulmine en apercevant le sourire narquois de Roos Al’kan. Ce salopard d’Espadon jubile, il assiste au meilleur spectacle de sa vie. Hélas, mon père ne semble pas enclin à cesser ses remontrances.
« Roos m’a rapporté ton humiliation de la nuit dernière ! Quel fiasco ! Quand vas-tu enfin capturer ce maudit Jaken ? Dois-je confier le commandement du Guet au capitaine Dolan pour te motiver ?
– Sauf votre respect, Sérénal, je ne pense pas que Fieryn Dolan…
– Ton incompétence est une insulte à la famille Ravinel et au titre de Sorcelame ! Par les foudres de Ran, j’ai placé tant d’espoirs en toi Ezio ! Mais tu n’es même pas capable d’arrêter un vulgaire criminel ! »
Je baisse les yeux une fois de plus et je me contente d’essuyer la tempête. Il y a chez moi quelque chose de viscéral qui m’empêche de me défendre face à mon père. J’ai beau avoir trente-quatre ans révolus, il me terrorise toujours comme si j’étais un gosse. Heureusement, le courroux de mon patriarche s’apaise lorsque le propriétaire des lieux fait son entrée dans la salle.
Helirio Silas est un cinquantenaire au physique bedonnant et aux bajoues adipeuses, dont le visage porcin d’apparence inoffensive dissimule un homme d’affaires impitoyable. Pour prouver son appartenance à la haute société et préserver son teint pâle des affres du soleil, il pousse le vice jusqu'à arborer de longs gants de velours brodés d’or frappés de ses initiales. Le tissu luxueux, qui monte jusqu’à ses coudes, est cruellement boudiné autour de ses gros doigts charnus. Cette mode ridicule, prisée par l'aristocratie arrogante d'Ambreciel, me donne la nausée. Ce n’est pas un hasard si ce cafard ventripotent s’est hissé au sommet de la guilde des marchands et occupe un siège au conseil de la cité. Sa fortune et son pouvoir, il les a obtenus en écrasant ses rivaux et en asservissant la population des Fosses. À la fois maître des caravanes et propriétaire des gisements de Tys-Beleth, cet ogre insatiable s’est arrangé pour que les Vertueux lui paient à chaque nouvelle lune un tribut faramineux pour éviter la corvée des mines. Nul n’ignore à Ambreciel que la princesse Ceara n’a plus aucun pouvoir et qu’un dragon bicéphale a pris le contrôle de la Cité-Monde : mon père incarne la tête qui rugit et ne cesse de cracher des flammes, et Helirio Silas celle qui garde son cul confortablement assis sur une montagne d’or.
« Sérénal ! s’exclame justement ce dernier d’une voix flagorneuse. Les servantes de Xyron s’impatientent, elles demandent si elles peuvent disposer du corps.
– Un instant, Helirio. Le commandant doit l’examiner avant qu’elles ne l’emportent.
Puis, se tournant vers moi, il ajoute :
– Suivez-moi, tous les deux. Roos, tu restes ici pour monter la garde. Et qu’on ne nous dérange pas.
– À vos ordres. »
Eskel et moi emboîtons le pas à notre père, suivis de près par le maître des caravanes. Ils nous conduisent dans une petite salle attenante où le Façonneur assassiné repose sur une table. Je m’approche du macchabée pour l’observer en détail. Comme tous les autres, il porte des marques de brûlure au niveau du cou, sur les mains et au-dessus des genoux. La plaie béante qui traverse son torse de l’épaule à la hanche ne laisse guère de doute sur le motif de sa mort. L’homme a été torturé puis tué à l’aide d’une Lame d’Arcane. On lui a également enfoncé une fleur épineuse rouge, appelée corne du démon, au fond de la gorge. Ce qui fait de lui la sixième victime des Fils de Morgulath depuis la nouvelle lune. Cette bande de fanatiques s’enhardit de jour en jour.
« On a pu établir son identité ? demandé-je d’une voix grave.
– Il s’agit de Matheus Finch. Un Façonneur versé dans l’art des automates qui tient une boutique dans la Seconde Enclave, à deux pas d’ici.
– Étrange. C’est l’atelier cambriolé par la Main-Noire la nuit dernière. »
Je prends le temps de renifler la tunique du mort, à la recherche d’une fragrance de Shâat particulière. Rien. Celui qui a tué le Façonneur a pris soin d’effacer les traces de sa magie.
« Pour quelle raison Matheus Finch se trouvait-il dans votre salle des lapidaires, maître Silas ?
– Il est venu me voir pour mettre ses gemmes en sécurité après le cambriolage de sa boutique. Hélas, je m’étais absenté pour me rendre au Palais d’Ambre. C’est mon assistant qui a découvert le corps.
– Ne possédait-il pas un coffre-fort ?
– Sans doute, commandant. Mais rien qui puisse lui garantir une protection aussi efficace que la mienne, je peux vous l’assurer. »
Ce disant, le pachyderme se retourne et m’indique crânement une ouverture voûtée dans le fond de la pièce, barrée d’une épaisse porte de chêne. Je m’approche de celle-ci et j’ouvre des yeux ébahis en découvrant à sa surface une serrure vivante.
« Voilà un dispositif que nul ne pourra forcer, admets-je. Quel sombre secret dissimulez-vous ici pour le protéger de la sorte ?
– Rien qu’une importante quantité de pierres, me répond Helirio d’une voix mielleuse. Les vols se multiplient ces derniers temps, alors j’ai proposé à mes confrères de mettre leurs récoltes de gemmes à l’abri dans ma chambre forte. »
Je retiens une réplique cinglante en imaginant cette pourriture d’opportuniste se frotter les mains devant une telle aubaine. Ce rapace exige certainement des sommes exorbitantes en échange de ce service.
« J’ignorais que la serrure de la Dernière Enclave avait une sœur jumelle, maître Silas. Vous avez dû payer une véritable fortune pour vous la procurer. C’est très généreux de votre part d’en faire profiter les autres négociants.
– C’est moi qui ai fait installer ce verrou ici, tranche mon père d’un ton cassant. Les cambriolages de la Main-Noire se multiplient et Morgulath gagne chaque jour en puissance. Si Jaken s’empare de ces gemmes, le démon pourra absorber la magie qu’elles contiennent et nous ne seront plus en mesure de l’arrêter. Nous ne pouvons pas prendre ce risque. »
Je me raidis en entendant prononcer le nom de Morgulath et me tourne aussitôt vers Helirio Silas. La désinvolture avec laquelle le Sérénal évoque le secret le mieux gardé de la Cité-Monde me surprend, mais le maître des caravanes demeure impassible. Il est déjà au courant de l’existence du démon, il sait que Morgulath n’est pas un mythe et qu’il est enfermé ici. Cette perspective me glace le sang. Jusqu’où va la confiance qu’accorde mon père à cet homme ? Que lui a-t-il révélé d’autre que le gros marchand n’était pas censé savoir ?
« Je ne suis pas convaincu que Jaken soit lié aux Fils de Morgulath, père, dis-je pour masquer mon trouble. Ni qu’il ait un rapport quelconque avec cet assassinat. C’est un criminel égoïste qui agit dans son propre intérêt.
– Et moi je pense que tu as tort. Le lien entre ce Jaken et les adorateurs du démon ne fait aucun doute. Pour quelle raison assassinerait-il des Façonneurs, si ce n’est pour nous priver de nouvelles Lames d’Arcane ? Quel intérêt aurait-il à dérober toutes ces gemmes d’éclat, sinon pour renforcer la magie de son horrible maître ? Et pourquoi incendier la moitié des Fosses de la Fangeuse s’il ne désire pas détruire Ambreciel ? »
Je me tais, incapable de réfuter ce dernier argument. Moi-même je ne comprends pas pour quelle raison la Main-Noire a décidé de bouter le feu aux bas-quartiers. Ça ne ressemble pas à son mode opératoire. Malgré tout, je reste convaincu de ma théorie.
« Jaken est un opportuniste qui agit par appât du gain, c’est un voleur qui emploie des gosses comme acolytes et qui aime se donner en spectacle. Il n’a pas le profil du leader d’un culte démoniaque. Celui qui dirige les Fils de Morgulath est un fanatique impitoyable, très intelligent et beaucoup plus dangereux que lui.
– Foutaises ! Jaken Main-Noire sème des cadavres à chacune de ses apparitions, il défie le Guet depuis dix ans et il est suffisamment malin pour ne jamais se faire prendre. Qui d’autre que lui aurait pu dérober des Lames d’Arcane pour les offrir aux Fils de Morgulath ? »
Il se tourne vers moi et je retiens un hoquet de stupeur. Le visage de mon père est déformé par une grimace de haine et dans ses yeux brûle une lueur que jamais je n’aurais cru y déceler. La peur. Sandar Ravinel est terrifié à l’idée que le démon puisse s’échapper un jour.
« Admettons, dis-je en réfléchissant. Jaken veut se débarrasser de Matheus Finch, alors il embarque son apprentie pour fracturer son atelier. Mais le Façonneur n’est pas chez lui, et une source anonyme a prévenu le capitaine Dolan que le cambriolage aurait lieu. Nous lui tendons un piège, Fieryn capture son acolyte et Jaken parvient à s’échapper de justesse en déclenchant un incendie. Pourquoi prendrait-il le risque de venir aux comptoirs Silas pour tuer le Façonneur ? Il avait l’intégralité de mes soldats à ses trousses !
– Parce que c’est un Fils de Morgulath et que ces fous furieux ne reculent devant rien. Ils sont convaincus que le démon se réincarnera dans l’un des leurs, et ils sont prêts à tout pour y parvenir. Ils veulent nous empêcher de reforger la Première Lame, celle qui a le pouvoir de terrasser Morgulath. »
Formidable. Maintenant, Helirio Silas est au courant pour la Première Lame aussi. Un silence de mort s’abat dans la salle souterraine tandis que nous méditons les propos du Sérénal. Je dois admettre que l’hypothèse de mon père tient la route. Mais aussi féroce que soit ma haine contre Jaken Main-Noire, je ne parviens toujours pas à croire qu’il fasse partie de cette bande d’illuminés. Ça ne colle pas avec le personnage.
« Si je puis me permettre, commandant Ravinel, je suis de l’avis de votre père. Qui d’autre que ce célèbre criminel pourrait diriger une secte aussi dangereuse ?
– Je l’ignore, maître Silas. Mais il me semble que vous feriez un bon candidat potentiel. »
Le gros marchand devient livide, son quadruple menton en tremble d’indignation. Je ne peux m’empêcher d’esquisser un sourire satisfait.
« Vous plaisantez, commandant !
– Non, je suis très sérieux au contraire. Vous avez des moyens presque illimités et une pléthore de malfrats à votre service pour exécuter vos basses œuvres. Votre ambition n’est un secret pour personne et il serait facile pour un homme tel que vous de se procurer des Lames d’Arcane sans que je sois au courant.
– Mais le mort a été retrouvé dans mon comptoir ! s’exclame le maître des caravanes, au comble du désespoir.
– Un stratagème audacieux pour vous innocenter, rien de plus. Personne ne serait assez idiot pour assassiner un homme chez soi, donc vous espériez détourner mes soupçons. »
Le gros Silas s’étrangle, il est encore plus pâle qu’un boursoufleux qu’on égorge. Évidemment, je ne le crois pas coupable des meurtres qui ensanglantent la Cité-Monde, mais je ne peux résister au plaisir de le torturer encore un peu.
« Eskel, je te charge d’arrêter maître Silas pour crime de haute trahison. Conduis-le dans les geôles du Bastion, il sera exécuté demain à la première heure. »
L’intéressé se décompose et cet abruti d’Eskel danse d’un pied sur l’autre, incapable de décider s’il doit vraiment exécuter mes ordres. Je sais, c’est puéril de ma part de m’amuser à leurs dépens. Mais je viens de passer une matinée épouvantable alors j’ai besoin d’évacuer ma frustration. Hélas, la voix du Sérénal claque comme un coup de tonnerre pour mettre fin à leur tourment.
« Assez ! Foudre de Ran, Ezio ! Quand cesseras-tu de te comporter comme un imbécile ? Helirio est un allié précieux qui déploie des ressources considérables pour empêcher le démon de s’échapper. Si seulement tu pouvais apprendre de son courage au lieu de le provoquer !
Cette fois c’en est trop. Je m’étrangle d’un rire cynique.
– Lui, courageux ? Vous n’êtes pas sérieux ? La seule contribution d’Helirio Silas, c’est de profiter de la situation pour s’enrichir ! Dîtes-moi, père, qui sacrifie sa magie pour que la Dernière Enclave ne s’effondre pas ? Qui doit résister au pouvoir du démon quand il parvient à projeter sa conscience à l’extérieur de sa prison ? Qui passe ses journées à lutter contre une bande de fanatiques qui menacent de mettre Ambreciel à feu et à sang ? Qui traque les enchanteurs sans relâche pour éviter que Morgulath ne s’incarne dans l’un d’entre eux ? Savez-vous ce que je faisais, avant de venir ici ? Je torturais une gamine au Bastion pour tenter de découvrir où se trouve Jaken. Une putain de gamine, père, et elle n’a même pas seize ans ! Alors ne venez pas me sermonner sur Helirio Silas et ses contributions à la cause, parce que si votre cul à tous les deux est encore installé sur un fauteuil du Palais d’Ambre, et si la Cité-Monde n’est pas réduite à un tas de cendres fumantes, c’est uniquement grâce à moi ! »
Je m’effondre à genoux, tremblant de tous mes membres. D’un pas lourd, Sandar Ravinel vient se planter devant moi et ordonne d’une voix sèche :
« Laissez-nous. »
J’ai la tête qui tourne et j’ai affreusement mal au crâne, c’est à peine si je distingue les silhouettes de maître Silas et de mon porte-Lame qui s’éloignent en échangeant des regards inquiets. Mon père s’accroupit à ma hauteur et pose sur moi un regard dénué de compassion. D’une main ferme, il saisit mon menton et m’oblige à lui faire face.
« Tu as encore fait une crise, n’est-ce pas ? Le démon t’a attaqué dans ton sommeil ?
– Pas dans mon sommeil. Il s’en est pris à moi ce matin. Il a massacré la vénérable Ibakana pendant qu’elle sculptait mon visage. Il est de plus en plus fort, je n’arrive plus à le repousser. Il me torture sans cesse, il cherche à briser mon esprit. J’ai l’impression de devenir fou.
– Pourtant, la princesse Ceara continue de résister.
– Elle est protégée par son diadème, mais ses forces déclinent. La putrescane ronge sa chair. Que se passera-t-il quand la magie du Joyau d’Ambreciel ne pourra plus contenir le démon à l’intérieur de son corps ?
– Il reste la Dernière Enclave.
– Elle ne résistera pas. Je suis presque convaincu que Morgulath l'a traversée ce matin. Pendant un bref instant, quand j’ai ouvert la porte pour ramener la prisonnière au Bastion, j’ai senti sa présence. Il a projeté sa conscience à l’extérieur pour tisser un sortilège.
– C’est impossible. Aucune magie ne peut franchir une barrière gardée par une serrure vivante. C’est l’incantation de défense la plus puissante au monde.
– C’est la plus puissante que nous connaissons, rectifié-je. Mais elle repose sur le pouvoir de nos Lames d’Arcane, et mes Sorcelames faiblissent eux aussi. Notre nombre décroît et les dangers auxquels nous devons faire face se multiplient. Bientôt nous ne pourrons plus assurer la protection des caravanes ni défendre nos récoltes de gemmes d’éclat. Les Fils de Morgulath nous tuent pour s’emparer de nos Lames, les pillards de la Dévoreuse sont mieux organisés et n’ont plus peur de nous. Je suis obligé d’affecter cinq Sorcelames à chaque convoi désormais, et leur absence se fait cruellement sentir. Lorsque les Lames s’éloignent d’Ambreciel, elles ne peuvent plus alimenter la serrure vivante. Non, père. Si Morgulath parvient à se réincarner, la Dernière Enclave ne lui résistera pas.
Je pousse un profond soupir et j’ajoute d’une voix grave :
– Il devient urgent de reforger la Première Lame ou de trouver une successeure à Ceara. C’est une question de vie ou de mort. »