Les voyages temporels existent. Seulement, ils ont leur volonté propre et la fâcheuse manie de survenir dans les moments où on les attend le moins. Au détour d’une odeur, à la faveur d’un son.
Stella coupe un oignon et a déjà les larmes aux yeux quand, à la radio, le journaliste annonce une pause musicale avec le générique de La Folie des Grandeurs. Immédiatement, elle est transportée dix ans en arrière, à ce moment précis qui a changé sa vie.
Stella attendait, sourcils froncés, devant une porte à la peinture écaillée couleur rouille, au fond d’un couloir qu’elle n’avait encore jamais emprunté en trois ans de collège.
Si elle était là, c’était à cause de la CPE. Tout ça parce qu’elle avait tapé des sixièmes. Bon, d’accord, pour la troisième fois ce mois-ci.
Mais quand même, ce n’était pas de sa faute ! Il ne fallait pas venir la provoquer si leurs petits egos n’étaient pas capables de souffrir son répondant ! Stella avait une sacrée répartie et pour cause : trouver la bonne phrase, chercher la formule la plus adaptée, c’était sa passion. Le problème était que, comme ces minus ne savaient jamais quoi répondre, ils finissaient toujours par l’attaquer physiquement pour sauver les dernières miettes de leurs fiertés (la violence, l’arme des faibles, pensa-t-elle, un sourire satisfait aux lèvres). Mais, pris dans leur jeu de « qui réussira à embêter la folle de quatrième », ils oubliaient que Stella, deux ans et deux têtes de plus qu’eux, savait autant se défendre avec ses mots qu’avec ses poings. Et elle finissait toujours par écoper d’une punition.
Stella se renfrogna. Cette fois-ci, la CPE l’avait forcée à participer au Club des Grands. Quel nom idiot ! Sans parler du code qui permettait d’entrer : pour s’identifier, il fallait frapper sur la porte le rythme du générique de La Folie des Grandeurs. La veille, Stella avait dû l’écouter au moins dix fois pour le mémoriser, ce qui, selon elle, aurait déjà largement dû suffire à expier ses fautes. Elle soupira, prit son courage à deux mains et se lança : « Toc, toctoc, toctoctoc, toctoctoc ».
Une tête encadrée de fines tresses jaillit de la porte entrebâillée. Regarda à gauche, regarda à droite.
— Euuuh, commença Stella, désabusée, c’est ici, le Club des Grands ?
— Chhhhhhht, la réprimanda la tête.
Elle attrapa Stella par les épaules et la tira dans la salle avant de claquer la porte derrière elle.
— Ça ne va pas de parler aussi fort ! Notre club est top secret !
— Je ne vois pas en quoi il est si secret, c’est Mme Zerouti qui m’en a parlé.
— C’est parce qu’elle est dans le coup, déclara fièrement la fille en ramenant ses tresses en arrière d’un geste inutilement grandiloquent. Alors, c’est quoi ton truc à toi ?
— Mon truc ?
— Ben oui, ton truc. Pour faire partie de ce club il faut forcément avoir un truc. Un objectif. Un rêve à réaliser quoi, si tu veux. Tiens, je te montre.
Elle écarta théâtralement ses bras pour présenter la salle et ses occupants. Attablée dans un coin entre des piles de livres dignes des colonnes de Buren, une imposante blonde que Stella reconnut comme une élève de troisième releva la tête de son microscope pour la saluer. Un peu plus loin, un garçon au visage lunaire qui occupait une table encombrée de pelotes de laines lui offrit un large sourire sans arrêter le cliquetis de ses aiguilles à tricoter. À gauche, deux élèves aux rondeurs enfantines l’ignorèrent complètement. Chacun tenant une feuille de papier, ils se disputaient l’espace sur les murs déjà surchargés en dessins et peintures aux styles variés et parfois discutables. Derrière eux, des tables avaient été empilées les unes sur les autres et un minuscule garçon s’évertuait à lancer un ballon de basket entre les pieds d’une chaise renversée tout en haut. Les autres ne semblaient pas dérangés par les rebonds intempestifs de ses (nombreux) échecs.
— Au microscope, c’est Louna. Elle met au point un protocole d’observation des germes des toilettes du collège, expliqua la fille aux tresses. Celui qui tricote à côté, c’est Asuf. Son but c’est de se faire un nom dans la mode. Max et Firdaws travaillent sur une bande dessinée à quatre mains, mais ils ont du mal à se mettre d’accord sur le style graphique, ajouta-t-elle sur le ton de la confidence. Et là c’est Ethan. Il rêve de devenir basketteur pro.
Le Ethan en question s’approcha en essuyant une coulée de sueur imaginaire sur son front, comme s’il sortait d’un match particulièrement ardu.
— Je te connais, toi, s’exclama-t-il en pointant Stella du doigt. T’es la fille aux livres qui parle toute seule dans les couloirs.
— Aaaah, c’est toi qui cries des sortes de poésies dans la cour ! s’enthousiasma la fille aux tresses qui avait l’air de trouver cela particulièrement admirable.
— Je ne crie pas, je déclame, protesta dignement Stella. Mon esprit créatif a besoin de s’exprimer.
— Ouais, c’est quand même super bizarre, résuma Ethan en retournant à son jeu.
Asma attrapa la main de Stella pour la secouer avec vigueur.
— Enchantée, moi c’est Asma. Je suis en 4eC. Bientôt je serai médecin et je serai capable de guérir toutes les maladies du monde. Et toi ?
— Moi c’est Stella, 4eA, répondit cette dernière qui estimait ridicule l’ambition d’Asma et refusa de révéler qu’elle allait devenir l’autrice la plus lue de sa génération. Pourquoi ça s’appelle le Club des Grands s’il y a des sixièmes ? ajouta-t-elle en fusillant Ethan du regard.
— Ben parce qu’on rêve tous en grand, ici ! Bon allez, viens, on va trouver un coin à ton esprit créatif. Aussi, je préfère te préciser que ce n’est pas moi qui ai choisi le code de cette semaine, c’est Louna. Elle trouvait le titre adapté à notre club, va savoir pourquoi, et comme on a décidé de ne pas se juger sur nos goûts musicaux …
Au fil du temps, le coin que lui avait montré Asma était devenu son coin. Stella s’en rappelle encore chaque détail : un pouf confortable (en fait un assemblage de manteaux, tours de cou et bonnets perdus par des générations d’élèves) délimité par un massif de dictionnaires et romans en tout genre (empruntés avec une prolongation plus ou moins assumée). Elle y avait passé des heures inoubliables. Jamais vraiment calmes, cependant. L’agencement de la salle était régulièrement remis en cause par les ballons destructeurs d’Ethan. Les disputes de Firdaws et Max surgissaient comme des tempêtes et disparaissaient aussi rapidement. Et puis le temps était rythmé par les auscultations abusivement fréquentes d’Asma qui, au-delà de son aspiration à garantir la santé de tout le monde, s’inquiétait réellement du bien-être de chacun. Mais peu importait ce joyeux chaos, Stella avait trouvé un endroit avec à sa disposition un impressionnant tas de ressources pour ses recherches littéraires. Un endroit où elle pouvait réfléchir à voix haute, jouer les scènes qu’elle voulait écrire et laisser sa frustration éclater quand elle ne trouvait pas le bon mot, sans que personne ne la trouve bizarre. Un endroit où elle était acceptée, respectée, considérée pour ce qu’elle faisait et qui elle était. Un endroit à elle. Et plus encore :
Un jour de grisaille, Stella lisait sur un banc de la cour quand un groupe d’élèves de troisième l’aborda. Ils s’ennuyaient peut-être, et avaient décidé de s’offrir une petite distraction en venant se moquer d’elle.
— Alors l’intello, toujours pas célèbre ? ricana un long garçon au nez pointu. T’as arrêté de crier pour attirer l’attention ? P’t’être qu’un jour tu comprendras qu’il faut montrer ton cul pour que ça marche !
Les rires gras qu’engendrèrent sa tirade ne troublèrent pas le moins du monde Stella qui ne disait jamais non à une petite joute verbale. Elle ferma son livre, planta ses yeux dans ceux du garçon et riposta :
— Et toi, tu n’as toujours pas trouvé de solution à la déficience de ton cerveau ? Peut-être est-ce parce que tu es trop occupé à chercher un moyen de te débarrasser de l’acné qui ronge ta face ?
L’adolescent au nez pointu perdait déjà de sa superbe et commençait à rougir.
— Honnêtement je te conseillerai d’abandonner, l’acheva Stella dans un sourire. De toute façon il n’y a rien à sauver sur ton visage.
Le garçon s’élança vers elle. Stella dressa ses bras au-dessus de sa tête pour se protéger, mais le coup ne vint pas. Lorsqu’elle se redressa, le large dos de Louna lui barrait la vue : la scientifique du club s’était interposée entre elle et le groupe de troisièmes.
— Dégage, Louna, ou c’est toi que j’défonce, menaça le garçon.
Mais sa voix tremblotait. Louna était l’élève la plus grande de tout le collège et personne n’osait s’attaquer à elle, bien qu’elle fût certainement la plus douce d’entre eux.
— Toi, dégage, cracha Firdaws.
Jamais loin de Max, elle les avait rejoints. Le troisième au nez en pointe pâlit en la reconnaissant. En effet, Firdaws était la dernière d’une grande fratrie qui avait su imposer le respect au collège. La jeune adolescente aurait évidemment préféré qu’on l’estime pour elle-même, mais ne crachait pas non plus sur la petite dose de charisme supplémentaire qu’apportait la réputation persistante de sa famille. Il n’y avait donc que Max pour accepter de se disputer avec elle.
Le garçon au nez pointu et sa bande finirent par s’éloigner en marmonnant quelques injures pour la forme. Asuf apparut aux côtés de Stella pour lui offrir une tape amicale sur l’épaule, suivi d’Asma à l’enthousiasme bien moins discret qui se jeta sur elle en s’exclamant :
— Alors la team des Grands ! On se serre les coudes !
Dans la cuisine, Stella sourit. Entrer dans le Club des Grands avait grandement amélioré son quotidien. Elle avait dû se faire une raison : elle s’était fait des amis. Des vrais.
Et puis elle avait tout gâché.
— Tout ce que vous savez faire c’est parler et vous congratuler les uns les autres ! hurla-t-elle un midi aux membres du club. Vous vous extasiez pour un rien, vous dites juste que tout ce qu’on fait c’est génial et à cause de vous je ne progresse pas ! A quoi ça me sert de vous avoir pour amis si c’est ça le résultat !
Stella venait d’essuyer un quatrième échec à un concours de nouvelles et le supportait difficilement. Asma s’approcha. Son air compatissant ne fit qu’accroître l’aigreur de Stella qui la rembarra :
— Toi laisse-moi tranquille ! Tout est ta faute avec tes idées de grandeurs ! Je n’aurais jamais dû venir dans ton crétin de club !
— Arrête, Stella, tu parles sous le coup de la colère, dit Louna d’une voix calme mais ferme.
— Je pense tout ce que je dis ! On n’est pas le club des Grands, on est le club des Fous ! Toi à la limite, tu tiens la route Louna, tu bosses et tout. Mais regarde-nous ? Asuf vient clairement ici pour fuir la récré, Firdaws et Max sont incapables de finir un projet et Ethan a tellement peur des autres qu’il préfère jouer au basket dans une salle pourrie absolument pas adaptée !
— T’as pas le droit de nous parler comme ça ! s’insurgea Asma. On a des objectifs ambitieux, c’est tout ! Et on est les seuls à pouvoir se comprendre les uns les autres.
— Des objectifs ambitieux, mais bien sûr ! C’est sûrement ce que tu préfères t’imaginer, Asma ! C’est bien mieux que de regarder tes sales notes en face et tout le travail que tu devrais vraiment abattre pour réaliser ton rêve ! Soigner toutes les maladies … Non mais t’as quel âge ? C’est si puéril ! T’arrives même pas à rendre tes devoirs d’SVT en temps et en heure !
Louna posa une grande main sur l’épaule de Stella.
— Maintenant, tu arrêtes, murmura-t-elle la mâchoire crispée.
Une voix légère, tremblante, s’éleva du fond de la salle.
— Non Louna, elle a raison, balbutiait Asuf. On est des ratés.
Puis il quitta la salle en courant. Max se précipita derrière lui. Firdaws gratifia Stella d’un regard assassin avant de le suivre. Ethan, le menton dans les chaussettes, partit à son tour. Asma ouvrit la bouche sur une protestation qui se transforma en un couinement tremblant, abandonna et finit par s’enfuir elle aussi.
— T’es fière de toi ? assena durement Louna.
Non, Stella n’était pas fière d’elle. Mais elle était trop orgueilleuse pour l’admettre.
— Oh cette musique !
Stella a tout juste le temps d’essuyer les larmes qui perlent sur ses joues avant qu’Asma ne la rejoigne dans la cuisine.
— Toi aussi tu te souviens ? demande Stella.
— Oui ! C’était la belle époque quand même.
— Je ne sais pas … J’étais vraiment arrogante. Tu te souviens de ma crise crétine et du bazar que ça avait déclenché ? Le club avait dû s’arrêter à cause de moi.
— Ah bon ? Ce n’est pas le souvenir que j’en garde. Je me rappelle surtout du moment super épique là …
— Stella ! Stella ! Ethan a parlé du club aux gars du basket ! Ils vont dans notre salle !
— Et alors ? Laisse-moi tranquille, Max, va plutôt voir Asma.
— C’est ce que j’ai fait, mais elle a dit qu’elle s’en fichait ! Elle est trop déprimée depuis ce que tu as dit la semaine dernière !
Stella sentit la culpabilité gratter sa conscience. Elle soupira, mais se leva pour se rendre dans le couloir abandonné. Là-bas, elle trouva la porte de leur salle ouverte. La voix du garçon au nez pointu s’en échappait :
— C’est trop miteux ici ! C’est la zone de la bande d’aigris ? Allez, on leur défonce.
— Dans tes rêves, déclara Stella.
Droite dans l’encadrement de la porte, les poings sur les hanches, elle avait parlé avec toute la morgue dont elle était capable. Un élève qui avait commencé à donner des coups de pieds dans les piles de livres s’arrêta net. Le garçon étira ses lèvres dans un rictus conquérant.
— Super, l’intello est dans la place. On va pouvoir régler nos comptes.
— Je vous attends, aucun souci.
En réalité, Stella se préfigurait tout de même quelques soucis. Notamment liés au fait que le groupe de nez pointu était constitué d’au moins sept troisièmes et qu’elle était seule.
— Et cette fois, il n’y aura pas ta bande de débiles pour te sauver, se délecta le garçon en faisant craquer ses jointures.
— Que tu crois !
Stella se retourna : le club des Grands était là, rameuté par Max : Firdaws, Asuf, Louna et Asma en tête de ligne. Stella ne put empêcher un frisson de parcourir son échine.
— Maintenant, vous allez prendre vos cliques ainsi que vos claques et dégager de là !
Un large sourire s’épanouit sur le visage de Stella. Elle ne put cependant s’empêcher de rouler des yeux et de remarquer :
— Vos cliques ainsi que vos claque, Asma … Sérieusement ?
Toute trace de suffisance quitta le troisième pour ne lui laisser que de la hargne.
— Vous rêvez ! s’écria-t-il. On va vous apprendre la vie !
Les membres du Club des Grands se jetèrent des œillades entendues. Oui, ils rêvaient. Et ils étaient prêts à se battre pour ça.
— C’est vrai que votre arrivée était sacrément épique, admet Stella. Je m’en suis même servie pour un texte. Mais la raclée qu’on s’est prise !
— Dans mon souvenir, on s’était pas mal défendu ! rigole Asma qui avait entrepris de piler de l’ail avec les oignons émincés par Stella.
— N’empêche qu’après ça, on n’a plus eu le droit de se réunir pour le Club des Grands …
— Et non ! Mais on a continué de tout donner pour nos objectifs ! Tu te souviens de quand on avait harcelé le prof de SVT pour qu’il nous encadre ? Ah là là, la jeunesse, soupire Asma, les yeux dans le vague. On était vraiment des gamins avec nos rêves de dingues.
— Des rêves de grands, la reprend Stella. Et puis regarde-toi ! En passe de devenir médecin. Et sûrement la meilleure que notre génération ait connu !
— N’importe-quoi ! sourit Asma. Si je survis à mon internat je serais déjà contente. Mais ne t’oublions pas, Stella, toi qui es devenue …
— Heureuse, la coupa Stella. Et c’est tout ce qui compte.