side_navigation keyboard_arrow_up

Chapitre 5 : Les enveloppes bleues

visibility 3
article 2,6k
Par &douard

Les mots de Gretja avaient ébranlé ma conviction, mon envie de fuir. Tout ce que j’avais vécu jusqu’à ce jour confirmait ses croyances sur le monde extérieur. Il n’y avait qu’avec Hinnes et parfois avec Arèle que je m’étais sentie en sécurité, à l’abri du Château. Lors des nuits suivantes, je cauchemardais des cadavres de noyés autour de mon lit. Je les oubliais au réveil, ne me les rappelait que plus tard dans la journée, en bêchant le potager ou en nourrissant les canards. Des réminiscences de la piscine, son parquet, les plongeoirs blancs, se mêlaient dans mon esprit, mais je refoulais le souvenir de ce qui avait suivi ma chute.

Chaque nouveau jour atténuait un peu plus ma volonté de combat ou de résistance. Malgré leur rudesse, leur méchanceté avec Givke, Gretja et Daawie me nourrissaient tous les jours, me laissaient dormir dans une chambre spacieuse et confortable, me laissaient utiliser l’eau chaude chaque soir pour me laver. Je me prenais aussi à apprécier le rythme de vie soutenu du travail manuel, dicté par le soleil. Réveil aux aurores, travail jusqu’à ce que la chaleur devienne insupportable, repas, travail jusqu’au rougissement du ciel. Je préférai la sueur de ces tâches pénibles à l’ennui qui m’avait habitée pendant tant d’années. J’étais enfin bonne à quelque chose.

Au début, Hinnes me manqua. Aux heures où j’aurais dû me trouver avec lui, j’abandonnais quelques instants ma tâche en l’imaginant près de moi. La douceur de ces illusions était bien éphémère, brisée par un cri de Daawie ou l’aboiement des chiens. Dans les instants qui suivaient, je ressentais un sentiment désagréable de solitude qui me poussait à me remettre au travail avec une ardeur renouvelée.

Je trouvai de nouveaux compagnons. Ils n’avaient ni l’intelligence d’Hinnes ni sa répartie, mais ils partageaient sa douceur. Isister la chatte blanche qui se couchait au pied de la gouttière tous les matins, attendant que je lui apporte les restes de viande. Saven, Adris et Copéa, les perruches de la volière à l’entrée du jardin. Ased, le chiot que je vis naître et grandir jusqu’à m’atteindre le genou. Odis, la plus grosse cane du poulailler, qui pondait autant d’œufs que l’ensemble de ses compagnes. Et Didion, le vieil étalon à la robe alezan dont la tête dépassait dans la cour de ferme. Mon favori. Je pouvais le voir du couloir de ma chambre par la fenêtre. Il ne bougeait jamais, se contentant de regarder devant lui avec un regard épuisé par le temps. Gretja le possédait depuis plus de vingt ans.

Tous les soirs, je lui rendais visite pour l’aider à se nourrir. Je passais ma main sur son poil et son dos à la douceur extrême. En le voyant, je repensais toujours au vieux cliché en noir et blanc affiché dans le salon, où une Gretja jeune cavalière galopait avec lui sur l’eau. Ses muscles saillants avaient fondu, laissant sa peau pendre. Sa crinière avait perdu de son lustre et les mouches l’assaillaient à longueur de journée. J’évitais de regarder ses pattes arrière, avec leurs sabots fendus par une vieille chute.

Le matin, Givke m’imitait, restant avec Didion jusqu’à son départ à la ville. Elle y restait jusqu’à la nuit, pour un travail que Daawie et Gretja n’évoquaient qu’à demi-mots, comme s’il était honteux. Givke n’en parlait elle jamais. Elle ne me parlait d’ailleurs presque plus depuis le jour de mon arrivée. Parfois, j’allais épier ses monologues auprès de Didion, espérant en apprendre plus sur ma mystérieuse compagne. Elle répétait au vieil étalon les mêmes souvenirs d’une enfance heureuse au bord de la mer, dans une ville au nom incompréhensible. Lorsqu’elle décrivait sa collection de coquillages, je me demandais ce qui avait pu arriver pour que sa vie se délite à ce point. Je pensais aussi à Emisal et je regrettais les rêves que je n’avais pu réaliser.

Parfois, Givke lui posait des questions où seul répondait le silence. Parmi elles, une revenait inlassablement, une phrase qui me donnait la nausée et dont le souvenir me fait encore tressaillir, après toutes ces années :

— Toi non plus, tu n’as plus envie de vivre ?  

*

Trois mois passèrent. Mon quotidien se dégrada peu à peu. Les travaux de ferme qui m’avaient d’abord animée ne servaient plus qu’à me distraire. Semage, jardinage, élevage, ramassage, entretien, peinture, nettoyage, cuisine, lessive ne formait plus qu’un grand tout répétitif. Givke demeurait distante, Daawie et Gretja me rudoyaient chaque jour davantage. Elles ne cessaient de me rabaisser, de tenter de me faire comprendre que je n’étais pas à la hauteur de leurs attentes. J’envisageais à nouveau un départ, une fuite pour retrouver Hinnes au Château. Cependant, cela ne demeurait qu’une vague possibilité, une illusion destinée à me donner espoir.

Le Château était loin et on m’en chasserait dès mon arrivée. Du temps avait passé depuis mon départ. Je n’oubliais pas avoir menti à Hinnes pour Emisal. Il devait m’en vouloir s’il ne m’avait oubliée. Nous nous étions connus si peu de temps. Penser à cela m’attristait et je tentais de songer à d’autres choses. Je rêvais d’autres vies, avec d’autres gens, dans d’autres endroits. Je me rêvais aussi belle, intelligente et aimée qu’une héroïne de bande dessinée. Cela m’aidait à trouver le sommeil.

Didion mourut au milieu de l’automne. Nous ne sûmes jamais comment. Givke trouva son corps inerte contre le mur du box, son œil blanchâtre survolé de mouches. J’accourus en entendant ses cris, pour voir Givke fondre en larmes. Je ne l’avais jamais vue tant pleurer, pas même la fois où Gretja l’avait giflée après une omelette ratée. Je restai calme. Cette mort soulageait la douloureuse vieillesse de Didion. J’aurais dû m’en réjouir, mais je ne pouvais m’empêcher de lui en vouloir pour cet énième abandon.

Lorsque Daawie apprit le décès, elle nous interdit d’approcher le corps. Elle demeura imperturbable. Cette femme ne semblait rien ressentir.  À son retour, Gretja se montra plus démonstrative. Elle sanglota toute la soirée contre le corps de son vieux compagnon. Lorsqu’elle se releva, ce fut pour nous réprimander pour un prétexte obscur. Comme si nous étions responsables de la mort de Didion. Le lendemain, la photographie qui la représentait avec lui avait disparu. À ma fenêtre, je vis deux hommes le tirer avec peine jusqu’à leur remorque. Jamais les traits du vieil étalon n’avaient paru si apaisés. Lorsque le véhicule sortit de la cour de ferme, une étrange pensée me traversa l’esprit : l’envie de mourir pour partir à mon tour. Je me hâtai de la chasser, effrayée d’avoir pu envisager une telle éventualité.

Des semaines qui suivirent, je ne garde qu’un souvenir confus. Givke retournait tous les jours à la ville, Daawie sortait moins, continuellement enrhumée par les pluies, Gretja restait le plus souvent silencieuse, sauf pour nous réprimander. Un rendez-vous quotidien m’offrait un peu de répit : le passage du train.

Tous les matins, je me réveillais à la même heure, lorsque Givke descendait les escaliers. Il ne me fallait attendre que quelques minutes pour voir passer le premier train de la journée. Le voir dessiner sa longue traînée de fumée à travers champs m’apaisait. La locomotive s’élançait vers un ailleurs illusoire, une liberté lointaine.

À la fin de l’hiver, un évènement brisa la monotone répétition des jours. Un objet, une couleur. J’étais descendue plus tôt qu’à l’habitude pour manger quelques fruits avant d’aller ranger la grange. J’avais vu Gretja trier quelques enveloppes sur la table et l’une d’elles avait attiré mon regard. Elle était bleu azur, avec un timbre de la même couleur, dentelé de blanc. Arèle avait les mêmes sur son bureau, au Château. Elle utilisait les mêmes timbres. La lettre ne pouvait être adressée qu’à moi. Le cœur battant, je vins m’asseoir en face d’elle, espérant qu’elle me tende le papier, qu’elle me lise le courrier. Pourquoi Arèle m’avait-elle écrit ? Que pouvait-elle me dire ? Se pouvait-il qu’elle contienne l’échappatoire dont j’avais tant rêvé ?

Gretja se contenta de mettre l’enveloppe au milieu de la pile et se leva. Elle marcha vers la cheminée et les jeta sur les braises. Je réprimai un cri tandis que mon cœur s’enflammait. L’espoir de nouvelles d’Hinnes se consuma en quelques secondes. L’enveloppe disparut si vite que je me demandai si je n’avais pas imaginé cette vision pour me réconforter. J’y repensai tout au long de la matinée, hésitai à en reparler à Gretja. Je ne pus me résoudre à l’affronter : il était trop tard.

Cette enveloppe raviva les souvenirs de mon dernier printemps au Château. Les plus heureux avec la rencontre d’Hinnes, les histoires qu’il m’avaient lues tous les soirs, la perspective du départ à Emisal, la visite de Daanio. Les plus douloureux avec la longueur des journées d’oisiveté, ma chute à la piscine, les remontrances d’Arèle. Je ne savais s’il fallait regretter ou haïr mon ancien foyer, mais j’étais sûre de vouloir revoir Hinnes. Notre relation avait été passagère, comme une fleur emportée par l’hiver, mais il demeurait l’humain avec lequel j’avais partagé la plus grande connexion de ma vie. Le seul avec qui le mot amitié avait pris sens. Un an avait passé depuis mon départ, mais de lui, je n’oubliais rien.

Je savais que penser à Hinnes ne pouvait que me faire regretter ma situation actuelle alors j’essayais de l’éviter. Je chassais de mes journées tous les temps de creux, tous les interstices où le souvenir de son visage pouvait se glisser. Seule l’activité physique prolongée me libérait de ces ruminations. Les semaines suivantes, je réparais et renforçais le grillage du poulailler, autant entamé par les éléments que le passage des renards. Le brouhaha environnant des caquètements, cancans, glougloutements et cacardements limitait l’activité de mon cerveau. Le soir cependant, je me retournais longuement dans mes draps moelleux avant de trouver le sommeil.

*

La deuxième enveloppe bleue arriva en plein l’été, alors que les moissons battaient leur plein. Les fermiers des champs alentour battaient la campagne en nombre avec leurs grosses machines bruyantes. Ils travaillaient jusqu’à la tombée de la nuit, accompagnés de dizaines de saisonniers. Les environs de la ferme reprenaient vie. Daawie accueillait certains travailleurs le midi. D’abord aimables, ils devenaient bruyants après avoir engloutis plusieurs litres de vin. Chaque après-midi, je passais une bonne heure à ranger leur désordre, incapable de comprendre pourquoi nous continuions de les inviter. Sans doute payaient-ils.

Alors que je ramassais un verre renversé sous la table, j’aperçus du bleu. Un coin d’enveloppe déchiré accroché sur les bûches. Une enveloppe. Bleue. Mon imagination s’emballa. Si Arèle m’avait envoyé une deuxième lettre, c’est qu’elle avait des choses à me dire. Elle ne m’avait pas oublié, elle se souciait de moi. Cela me réchauffait le cœur. Quant à Gretja, elle brûlait une enveloppe au moins pour la deuxième fois. Ce ne pouvait être une erreur. Ma crainte se mua en ressentiment.  

Je résolus alors de me lever chaque matin plus tôt, avant tout le monde. Dès le lendemain, je m’installai dans l’entrée à l’aube, guettant l’arrivée du facteur. Ce jour-là et les suivants, mon cœur s’emballa au grincement de sa vieille bicyclette. À peine les enveloppes tombées sur le parquet, je les fouillai déjà, à la recherche de bleu. Puis j’allai me rallonger sur mon lit, le regard fixé sur le plafond, pensant déjà à l’expédition du lendemain.

Malheureusement, ce jour-là comme les suivants, rien ne vint.

*

Un nouvel automne chassa l’été à grand renforts d’averses et de brises. Les pommiers du jardin rougirent, les hêtres de l’allée jaunirent. À la première éclaircie, Daawie m’ordonna de repeindre le portail d’un noir éclatant. Il me fallut trois jours pour terminer ce travail sous un soleil timide. Le dernier soir, alors que je laissais sécher mon ouvrage, j’entrepris de rassembler les feuilles amassées dans l’allée avec un grand râteau. Je me lançai dans l’ouvrage avec vigueur, m’arrêtant seulement parfois pour admirer la chute délicate des couleurs de l’automne.

Le vrombissement lointain d’un moteur me surprit. En levant la tête, je découvris la longue décapotable bleue qui gravissait l’allée pavée. Je n’avais jamais vu une automobile aussi bruyante et imposante. Son capot brillait comme une pierre précieuse tandis que ses roues soulevaient les flaques avec fracas. Derrière la vitre avant, je pouvais discerner la silhouette d’un barbu au crâne lisse. Deux femmes se tenaient à l’arrière. L’une criait.

Fascinée par la course de la décapotable, je ne reculai qu’au dernier moment. Le klaxon du véhicule retentit tandis que le conducteur donnait un coup de volant. Effrayée, je manquai de tomber sur les genoux, me retenant à la branche d’un hêtre. Le véhicule poursuivit sa course jusqu’au bout de l’allée avant un coup de frein brutal. Le conducteur sortit et voulut ouvrir le portail. Il enleva sa main trop tard de la peinture fraîche et jura. Il cria dans ma direction :

— Viens ouvrir !

Plus que sa colère, sa voix signifiait l’urgence et je courus pour venir l’aider. En arrivant à la hauteur de la voiture, je compris que l’une des passagères était Givke. L’autre était plus âgée, avec une longue natte dans le dos. Elle gémissait en se tordant de droite à gauche. De longues coulées de sueur striaient son maquillage abondant. Une tache pourpre maculait son manteau blanc. Elle pressait la blessure à deux mains, tentant de retenir le flot pourpre qui coulait entre ses doigts. La vie semblait déjà s’échapper de son flanc.

Je n’avais jamais vu autant de sang. Tétanisée, j’oubliai ce que je devais faire. La voix de l’homme me rappela à l’ordre :

— Plus vite ! C’est urgent !

Je le rejoignis en quelques foulées, me hâtant de dénouer la chaîne du portail. Je ne prêtai pas garde à la peinture poisseuse qui collait à ma peau, consciente que de la nécessité de chaque seconde. Dès que j’eus ouvert la grille, l’homme remonta sur son siège et appuya longuement sur ses pédales avant de grimper jusqu’à la cour de ferme. Je suivis l’automobile en courant, curieuse de l’accueil que recevrait cet étranger, inquiète du destin de la compagne de Givke. Gretja ne travaillait pas et devait tricoter dans le salon : elle serait la première dehors.

Quand j’arrivai à mon tour dans la cour, Gretja se tenait en face de l’homme. Ils étaient si proches que leurs visages semblaient se toucher. Elle criait tandis qu’il contenait sa colère en se mordant la lèvre. Je ne prêtai pas plus attention à leur échange, préférant me rapprocher de la blessée. Malgré ses cris, Givke lui faisait mettre un pied à terre. Au lieu de l’aider, je la fixai, hypnotisée par son visage. Ses lèvres rebondies, ses cheveux aux teintes caramel, ses yeux marron clair et surtout sa cicatrice au-dessus des cils m’étaient familiers. J’avais déjà vu cette femme des années plus tôt, j’en étais persuadée.

La blessée me regarda à son tour et la surprise envahit ses traits. Elle s’arrêta de crier en arrivant à ma hauteur et murmura de sa voix faible :

— Hildje ?

Commentaires

forum Ortho-typo
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.