Kayla marchait lentement dans la clairière, un livre ouvert dans les mains, murmurant des mots d’une voix calme. La lune projetait des éclats sur les pages qu’elle lisait avec passion. Trois fidèles Étoiles suivaient, leurs regards brillants captant chaque phrase comme une vérité perdue.
Leur présence renforçait l’évidence : Kayla était en retard. Sur elle-même, les autres, le sablier géant. Chaque jour dans ce monde astral l’alourdissait, faisant s’écouler le temps en sable fin insaisissable. Malgré ses efforts, elle piétinait.
Elle n’y arrivait pas.
L’aura, cette force invisible que tous semblaient dompter, lui échappait. Elle la frôlait sans la saisir. Chaque tentative s’achevait sur un échec. Pire : sa lumière, pourtant spectaculaire, ne lui apportait rien. Elle surgissait vivement, puis s’éteignait aussitôt, creuse. Un éclat de trop l’épuisait, la vidait, la crispait et la laissait seule face à un silence intérieur incompréhensible.
Alors, elle s’était tournée vers ce qu’elle connaissait. Elle plongeait dans les livres pour échapper au jugement. Plutôt que de s’acharner, elle s’y réfugiait, fuyant l’échec dans les pages anciennes aux reliures craquelées et aux titres effacés. Elle avait découvert une vitrine de grimoires anciens dans un recoin oublié de la zone d’entraînement, attirant son attention à chaque passage.
Elle ne les avait pas demandés. Peut-être était-ce une manœuvre de Faerya, son amie devenue insaisissable, qui communiquait plus par ses silences que par ses rares paroles. Sans doute l’avait-elle guidée ici. Vers ces livres. Vers un autre langage de la magie.
En feuilletant un imposant volume consacré aux légendes stellaires, Kayla vit la carte de Tekoya projetée par Valtryo. Kayla effleura l’illustration, fascinée. Elle crut percevoir une vibration sonore, comme si la page la reconnaissait. Ce n’étaient pourtant que des livres d’histoire qu’elle devait se réapproprier. Peut-être y trouverait-elle une clé, un indice, un point d’ancrage. N’importe quoi pour déchiffrer l’énigme entre elle et ses propres Étoiles.
Sa voix claire, malgré la fatigue, résonna de nouveau dans la clairière.
— “… Un Asteria ne peut pas encore lire ses Étoiles ; il puise en elles sans savoir quelle Constellation elles composent…”
Les mots s’arrêtèrent, tombant en pluie fine entre les feuilles. Kayla fronça légèrement les sourcils. Comment entrer en résonance avec ses Étoiles si on ne pouvait pas les nommer ni les comprendre ? Comment canaliser une énergie inconnue ?
Les trois petites étoiles s’animèrent soudain dans un tourbillon de lumière. Elles virevoltèrent autour de Kayla, exubérantes, amplifiant leurs émotions en une chorégraphie cosmique.
— Oh ! s’écria Na, l’étincelle dans ses yeux presque théâtrale. Serait-ce… le moment de poser tes nouvelles questions ?
— Vas-y ! lança la Lin, flottant juste au-dessus du livre. Tu sais qu’on t’écoutera toujours !
— Enfin… on peut tout écouter sans toujours tout te dire en retour, ajouta Se, un sourire espiègle dans sa lueur.
Kayla sourit à ses amies, touchée par leur petit rituel. Elle préférait lire seule, mais appréciait les moments partagés avec elles.
— Mes questions du moment ?
Elle s’abaissa à leur hauteur, les invitant d’un geste doux à s’approcher.
— Alors, dites-moi… quelle est ma Constellation ?
— On sait, on sait ! s’écrièrent-elles en chœur, trépignant d’excitation. Tu as hérité d’une des Constellations les plus belles à voir ! Elle n’apparaît qu’à chaque millénaire ! On l’attend toujours avec impatience… Nos sœurs nous manquent tellement…
Leurs regards se croisèrent, puis retombèrent. Un flottement s’installa, suivi d’une hésitation.
— En fait… on sait pas, mentirent-elles en baissant la voix.
Kayla leva un sourcil. Elle savait comment elles éludaient les sujets trop précis. Elle tenta donc une autre approche.
— D’accord. Alors… qui vous a demandé de me cacher mon passé ?
— Maître Syae, bien évidemment ! s’exclamèrent-elles, comme si c’était une évidence. Enfin… « demandé », c’est beaucoup dire. Il a juste suggéré de ne rien dire. Si possible. Il est bien trop gentil pour ordonner quoi que ce soit.
Kayla s’assit, le livre sur les genoux.
— Alors… qui est ce Syae ? Est-ce que je le connais ? Que représente-t-il pour moi ? Pourquoi souhaite-t-il me garder dans l’ignorance ?
Les Étoiles furent déstabilisées par les nouvelles questions de Kayla. Elles papillonnèrent en tous sens, murmurant entre elles. Puis, lentement, elles se replacèrent devant Kayla avec un air complice, prêtes à contourner la réponse.
— On a trouvé comment répondre à toutes tes questions d’un seul coup ! lança Lin.
— Et c’est… ajouta Se, le rire déjà contenu dans sa voix.
— Un secret, conclut Na, les bras imaginaires croisés sur sa minuscule poitrine.
Leur rire cristallin résonna dans la clairière, moqueur et léger. La magie qui les unissait ne cessait de surprendre Kayla.
— Bon… reprenons, souffla-t-elle en feuilletant son ouvrage à toute vitesse. Déployer son aura permet d’accéder au réveil de ses Étoiles. Ce que je suis toujours incapable de faire. C’est censé être la première étape de la Voie des Étoiles…
Elle passa plusieurs pages avec agacement, évitant le chapitre sur l’aura. Elle en avait assez de relire ce qui lui échappait.
— “Les incantations stellaires…” murmura-t-elle enfin.
Elle croisa les jambes dans l’herbe, et écarta une double page sur laquelle s’étalait un diagramme d’une complexité vertigineuse. Des cercles enchâssés, des courbes entrelacées, des symboles aux formes étranges : tout semblait organisé, mais selon une logique inaccessible. Rien à voir avec les schémas méthodiques de ses anciens traités d’alchimie. Elle pensa à Madame Qity. Elle, sûrement, aurait su déchiffrer ces runes enfouies dans le tissu du temps… cette langue ancienne qu’on appelait Sala.
— Je suppose que vous ne m’aiderez pas à traduire ce passage ? lança-t-elle en coin, un sourire amer sur les lèvres.
Linsena et Kayla échangèrent un regard complice et sifflotèrent en chœur. Kayla avait posé une question hors rituel, une tricherie presque innocente…
Pourtant, Lin répondit d’un ton posé après un court silence :
— Il y a les Étoiles, celles qui forment les Constellations. Elles dessinent les lignes astrales créées par les Zascios, nos Mères créatrices.
— Et de l’autre côté, il y a les Asteriae, enchaîna Na. Eux forment ce qu’on appelle des Clans Astraux.
— Chaque Clan a ses propres incantations stellaires, uniques. Un langage à part, caché dans l’héritage de leurs Étoiles endormies, ajouta Se.
Kayla toucha les symboles gravés. Ils n’étaient pas imprimés, mais incisés, ancrés dans la page. C’était une nouvelle cartographie astrale. Elle se concentra sur un motif particulier.
— Et… ce symbole, là. Il représente un Clan Astral ? demanda-t-elle, l’air détaché.
Na se posa sur le diagramme et projeta un mince voile d’ombre, une brume délicate tissée autour du symbole. Des flèches apparurent, pointant vers d’autres branches du schéma.
— Magnifique coup de chance, chuchota-t-elle. Tu viens de trouver le Clan des Qity. Faerya est leur petite dernière !
Kayla ne se sentait pas particulièrement chanceuse. Le symbole qu’elle avait choisi semblait relégué aux marges du diagramme, une note dissonante dans une partition trop bien ordonnée. Cela avait attiré son attention.
Pourquoi ce symbole était-il ainsi mis à l’écart ? S’agissait-il d’une simple hiérarchie graphique… ou d’un indice laissé de côté dans l’histoire des Clans astraux ?
— Hum… et Lyphan ? demanda-t-elle en relevant la tête. À quel Clan Astral appartient-il ?
Se s’éleva, tournoya avec élégance, puis projeta une toile d’ombres scintillantes sur le diagramme. Les lignes frémirent légèrement, avant qu’un nouveau symbole ne s’illumine.
— Lyphan est un Tia Kaisen, déclara-t-elle avec un sourire satisfait. Il fait donc partie du Clan Kaisen.
Kayla acquiesça sans un mot. Ses yeux glissaient déjà vers les autres signes. Il y en avait une dizaine, tous différents. Chacun dessinait une Constellation unique, un écho des cieux d’Eas, tissé dans le grain du papier. Seul le symbole des Qity était mis à l’écart.
— Et là ! s’exclama soudain Lin, pointant d’un doigt imaginaire un autre symbole. C’est ton Clan ! Le Clan Elsan ! Comme Ayako !
Lin tournoyait autour de Kayla, exaltée, évoquant Ayako avec une admiration intacte. Ses sœurs s’approchèrent et formèrent un cercle autour d’elle, troublant l’harmonie. Un grincement plus aigu remplaça le bruissement céleste, marquant une limite franchie et la fin de l’équilibre entre elles. Le nom d’Ayako, lié à la révélation du Clan Elsan, avait ouvert une brèche.
Les trois Étoiles se figèrent sur Kayla. Elles craignaient que son esprit ne relie les indices qu’elles tentaient de dissimuler. La chance bascula alors.
Sans prévenir, Kayla s’affala. Ses paupières se fermèrent brusquement, comme si elle s’endormait instantanément. Le livre tomba de ses mains et son corps s’étendit doucement sur la mousse.
— Nos sœurs continuent de veiller sur elle, murmurèrent les Étoiles.
Elles éclatèrent de rire. Un rire clair, cristallin, qui se répandit dans la clairière astrale. Ce n’était pas qu’un soulagement. C’était aussi le reflet de leur jeu, cette danse constante entre ce qui était dit… et ce qui ne l’était pas. La catastrophe avait été évitée. Pour cette fois.
Les Étoiles fredonnèrent en voyant le visage apaisé de leur chère Asteria. Kayla était recroquevillée, semblable à un chaton perdu dans un rêve. Depuis son retour dans le monde astral, elle s’endormait ainsi sans prévenir. C’était devenu une habitude, pour une autre raison.
— Heureusement que le vieux nous observe dans ces moments-là ! s’exclama Se.
— On ne devrait pas plutôt l’appeler le Doyen comme tout le monde ? questionna Lin.
— Le vieux Doyen Valtryo ? Je ne sais pas si on a le droit de le nommer ainsi... termina Lin.
Cette dernière sauta sur Kayla. Une lueur fine et limpide torsada des cheveux célestes sur le corps endormi.
— Bon, réunion stratégique ! ordonna Lin. Nous devons faire attention ! Kayla est pire que sa sœur pour nous faire parler ! Je savais bien que ses questions innocentes servaient à détourner l’attention ! Nous devons garder le secret !
— Oui ! continua Se. Le papy Valtryo le Doyen risque de nous en vouloir, sinon ! Notre mission est de la guider avec les phrases énigmatiques des vieux sages quand elle ne s’entraine pas avec lui dans son sommeil !
— Oui ! Oui ! Nous sommes la gardienne du secret et on doit la maintenir dans le mystère ! Je suis sûre que Kayla fera semblant d’être toute perdue au réveil… mais, en vrai, elle scrutera le moindre indice comme une petite renarde maligne ! Alors on doublera les énigmes, on épaissira la brume… et hop ! Plus elle progressera dans ses songes, plus elle se réveillera dans un joli brouillard !
Flottant autour d’elle, les lueurs de Linsena dessinèrent des motifs éphémères dans l’air avant de s’éloigner, endormant la clairière avec leur protégée.
Leur plan malicieux étant en marche, Faerya et Lyphan les attendaient.
Tekoya, elle, ne dormait jamais.