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♪ Des yeux qui refusent de se fermer ♪ (1/2)

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Par Syanelys

— Toujours endormie, notre princesse ? Ce n’est plus du retard qu’elle accumule… c’est une déclaration d’abandon.

L’Épreuve Lunaire approchait. Ce rite de passage permettait de s’harmoniser avec ses Étoiles et de découvrir sa Constellation, pour pouvoir prétendre au titre d’Astromancien et inscrire chaque Asteria dans la trame de Tekoya. Lyphan avait du mal à comprendre l’attitude de Kayla. Son détachement apparent ressemblait à une fuite, un éloignement face à une échéance sans délai ni indulgence. Lui-même n'aurait jamais pu ignorer l’appel des Étoiles.

— Tu ne pourras pas la prendre sous ton aile, Faerya, insista-t-il. Parfois, il vaut mieux renoncer.

Faerya esquissa un sourire. Un vieil adage émergea dans son esprit.

— Choisir, c’est renoncer, oui… mais le choix de Kayla a été fait depuis longtemps.

Toujours ces détours, ces réponses évasives qui ne révélaient rien. Faerya transmettait à Lyphan ce qui lui revenait de droit, point. Elle restait sincère, mais ses vérités incomplètes s’étiraient dans le silence, donnant parfois l’impression d’illusions. Chaque mot semblait cacher un poids qu’elle ne pouvait partager ni abandonner.

Lyphan percevait des chaînes là où d’autres ne voyaient que de la maîtrise de soi. Il devinait le poids de cette Qity née pour s’élever, mais retenue par des serments. Derrière l'imprécision de ses réponses, quelque chose se fissurait.

— Ces petites Étoiles et ces grimoires ne serviront à rien pour l’Épreuve Lunaire, reprit-il, son regard glissant un instant vers Kayla. Ne devrait-elle pas rester ici, au sanctuaire d’Eas ? Nous la protégerons comme convenu…

Le jeune Kaisen récolta un refus net.

— Kayla est prête à communier avec toutes ses Étoiles, corrigea Faerya. Toi, en revanche… il te reste encore des Étoiles à atteindre. Combien en distingues-tu, maintenant ?

Lyphan baissa les yeux, comme si la question allait révéler une vérité qu’il n’était pas encore prêt à affronter.

— Six ou sept seulement. Grâce à toi. Je doute que ma Constellation atteigne la douzaine.

— Ta constellation dépasse la vingtaine. Elle est de premier rang.

Il leva la tête, la fixant avec incrédulité, masquant mal son trouble face à cette assurance qui précédait toujours la réalité.

— Tu es toujours aussi sûre de tout. Comme si tu savais à l’avance. Tu ne devais pas tout me dire ?

— Tout ? Certainement pas, répondit-elle. Mais je peux t’expliquer mon regard.

Faerya se pencha vers Kayla, endormie à leurs pieds. Repliée sur elle-même, paisible, elle respirait lentement, étrangère à ce qui se jouait au-dessus d’elle, comme si Tekoya, pour un temps encore, lui était refusé. Cette conversation aurait été aussi futile que les précédentes pour l’Élue, qui ignorait tout, ou peut-être qui était tenue à l’écart de certaines informations.

— Et si tu la réveillais, cette fois ?

— Pardon ?

— Avec ton vent. Fais-la léviter… puis laisse-la tomber. Le choc devrait suffire.

Encore une de ces idées déroutantes dont Faerya avait le secret, formulée avec une simplicité désarmante. Lyphan grimaça, incapable de masquer le tiraillement qui l’habitait, partagé entre l’absurdité apparente de la proposition et l’inquiétude sincère qu’il éprouvait pour Kayla — une inquiétude qui, désormais, ne s’arrêtait plus à elle seule.

Faerya lui adressa un clin d’œil pour adoucir ses mots.

— Je te rassure : tu n’y arriveras pas. Elle ne se réveillera pas à cause de toi. Parce qu’aujourd’hui, Kayla va te servir à me comprendre. Si elle gagne sa course dans l’eau, par contre… tu réussiras à mieux la comprendre, elle.

Ses paroles s’envolèrent, à la fois claires et énigmatiques. Lyphan les retint, percevant l’avertissement sans en saisir le sens. Il se prépara, son aura se canalisa, une brume légère se déployant autour de lui. Faerya se plaça devant Kayla, les bras croisés, dans une posture délibérément relâchée. Elle hocha doucement la tête pour indiquer qu'il pouvait commencer.

À la première incantation, une rafale s’élança. Faerya l’intercepta d’un geste fluide qui fendit l’air, dissipant l’attaque avec une aisance déconcertante. Lyphan ne se découragea pas. Il enchaîna d’autres déferlantes de vent, surgissant de directions variées, modulant leur vitesse, leur densité, cherchant la faille dans cette défense qu’il sentait inébranlable. Il prit de la hauteur, traça des arcs rapides, saturant l’espace de bourrasques pour la contraindre à l'erreur.

Faerya était toujours là.

Pas particulièrement rapide, mais parfaitement au bon moment. Une précision glaciale dans laquelle chaque mouvement était prédéterminé. Chaque  déplacement latéral, chaque geste était empreint d’une confiance affirmée, et sa main se levait toujours au moment opportun, captant l’éther, le dissipant, l’annulant, pour empêcher Lyphan d’approcher Kayla.

Les minutes s’étiraient sous l’effort. La sueur coulait sur le front de Lyphan, son souffle s’accélérant, mettant à mal sa détermination. Au fil de ses vaines tentatives, quelque chose changea. Il n’attaquait plus Kayla. Il affrontait Faerya.

Elle, l’énigme qu’il ne parvenait pas à percer, la perfection incarnée. Il réalisa que non seulement elle contrait ses déferlantes venteuses, mais qu’elle se retenait d'en faire plus que nécessaire. Faerya le dominait toujours, sans arrogance, avec une supériorité toute naturelle. Il ne pouvait l’ignorer, ni pour Kayla… ni pour elle. Elle utilisait un pouvoir stellaire qui le dépassait et dont il ne pouvait comprendre le secret.

— C’est seulement une fille endormie, dit-elle entre deux incantations parées. Imagine si elle bougeait ? Ta cible est pourtant inerte, à mes pieds.

Lyphan esquissa un sourire et retrouva sa détermination face à cette provocation. Ses mains se resserrèrent, concentrant une masse instable de vent. Il appelait la tempête, prêt à emporter tout sur son passage, y compris leur amie endormie.

Faerya était déjà derrière lui.

Un coup de pied léger et précis derrière ses genoux suffit à le faire chuter. Lyphan fut déstabilisé non pas par la force, mais par l’évidence brutale de l’anticipation de Faerya. À peine avait-il songé à déployer toute son aura qu'elle était déjà intervenue.

— Et après, c’est toi qui me dis de ne pas céder à la violence, souffla-t-elle.

— Mais… comment as-tu su que j’allais…

— "… utiliser cette incantation pour te forcer à contre-attaquer alors qu'il s'agissait d'une diversion ?", termina Faerya, d’un ton neutre.

Alors, elle lui révéla ses yeux illuminés, ses deux pupilles énigmatiques qui glaçaient les Asteriae les plus aguerris. Ce n’était plus un regard. C’était une présence. Deux étoiles en fusion. Deux soleils brûlants enfermés dans ses iris. Une lumière d’or vive et insoumise. Elle brûlait. Elle consumait, sans jamais se dissiper. Affronter ces yeux exigeait plus que du courage. Son regard, simplement, suscitait un malaise diffus et persistant.

— Laisse-moi te raconter une vieille légende, dit-elle en reprenant place devant lui. Une vérité effacée... ou un rappel à l'ordre pour ceux qui ont oublié la peur.

Lyphan serra les poings, fixant le sol, pour ne pas soutenir un regard aussi dérangeant. Faerya menait encore la danse, et, cette fois, elle avait daigné utiliser ce pouvoir qui inquiétait jusqu'aux Célestes de la Tour.

— Certains Célestes ont hérité de Constellations dites maudites, qui défiaient les Lois Astrales. Elles étaient conçues non pour protéger, mais pour écraser et régner sans partage. Les Zascios les accordèrent à chaque Clan Astral, ce qui donna lieu à la première Guerre des Immémoriaux. Un pouvoir divin sans responsabilité.

— Les Kaisen ont payé pour leurs excès, coupa Lyphan.

— Ne sois pas si prompt à revendiquer les fautes des tiens, répliqua-t-elle. Ce n’est pas ton Clan que je vise. Je parle du mien. Des Qity. De ma lignée.

Les Étoiles, rassemblées autour de Kayla, quittèrent leur protégée pour entourer Faerya. Elles exprimèrent leur soulagement en voyant leur sœur dévoiler sa vraie nature.

— Une de ces Constellations maudites fut offerte à un Qity. Un pouvoir qui, depuis, se transmet... selon le bon vouloir de sa double Étoile. Cette Constellation est la plus petite de tout Tekoya et n’obéit à aucun cycle. Elle existe en dehors du temps et peut disparaitre comme resurgir sans prévenir.

Faerya invita Lyphan à lui faire face et à affronter ses yeux incandescents.

— Ce n’est pas un don, Lyphan. C’est un fardeau. Je perçois les gestes avant qu’ils ne naissent, les intentions avant qu’elles ne s’ancrent. Je vois les failles… avant même qu’elles n’existent.

Elle matérialisa deux sphères aqueuses pour illustrer ses propos.

— Ce n’est pas de la clairvoyance, reprit-elle. C’est… une fracture avec le présent. Je suis toujours en décalage. Toujours ailleurs. Trop en avance. Trop en retard. Cette connaissance universelle et sans fin me permet aussi de reproduire des essences stellaires qui ont existé et d'autres qui ne demanderont qu'à exister plus tard. Je ne suis jamais en phase avec la réalité présente, Lyphan. Et cette omniscience me ronge...

Et, dans cet aveu, quelque chose se fissura réellement, suffisant pour dévoiler la douleur contenue derrière cette maîtrise constante. Plus qu'une faiblesse, une usure ancienne et persistante contre laquelle Faerya luttait sans relâche.

— Voilà pourquoi tu ne peux pas me surprendre. Voilà pourquoi tu ne peux pas me vaincre. À moins que tu n’arrives à créer un avenir qui m’échappe. Alors, Lyphan Kaisen… seras-tu celui qui acceptera de me sauver ? Celui qui me surprendra ? Celui qui me ramènera enfin dans l’instant présent ?

— Ta place n'a jamais été parmi les Asteriae...

— Non. Ma place ne se situe nulle part et partout à la fois. Je suis une Étoile qui sert d’hôte à ses sœurs. Ma Constellation compte uniquement deux Étoiles. Une dans chacun de mes yeux. Elles ne vivent pas réellement en moi. Elles sont moi.

Elle laissa ses mots retomber, puis son regard dériva brièvement vers Kayla, toujours plongée dans son sommeil paisible. Ses traits se radoucirent, et elle lui adressa un sourire doux, avant de revenir à Lyphan.

— Alors… tu perçois tout, n’est-ce pas ? s’enquit-il, tiraillé entre émerveillement et crainte.

— J’ai déjà assisté à cette conversation, répondit-elle. Je sais ce que tu en feras. Ce qui t’attend dans quelques instants. Le futur, pour moi, est un rêve que je traverse les yeux ouverts… et je t’ai déjà connu, Lyphan, à travers tous les « toi » que j’ai croisés dans d’autres temporalités.

Un frisson remonta l’échine de Lyphan, plus profond que la simple appréhension. Comme si les mots qu’elle venait de prononcer avaient trouvé en lui un écho qu’il n’était pas prêt à entendre.

— Et… toutes tes visions ? questionna-t-il. Les subis-tu constamment sans fin ?

— Elles s’arrêteront au moment… de ma propre fin. De mon extinction.

Faerya porta doucement un doigt à ses lèvres, appel discret au calme : Kayla remuait enfin. Ses paupières frémirent, puis s’ouvrirent sur ses émeraudes éclatantes, encore voilées par les brumes persistantes de ses rêves. Linsena profita de ce moment d'égarement pour ensorceler les yeux de Faerya, qui retrouvèrent leur teinte normale.

— Combien de temps… cette fois ? marmonna Kayla, la voix encore lourde de sommeil.

— L’équivalent de huit jours, répondit Faerya avec une douceur. Prête à reprendre l’entraînement ?

Kayla étouffa un grognement, se frottant le visage pour chasser les derniers vestiges de son engourdissement.

— Je ne sais même plus à quelle leçon on était… Le Doyen Valtryo m’épuise déjà assez dans mes songes. À quel moment suis-je censée me reposer ? On ne pourrait pas juste… se poser quelque part et papoter un peu avant ?

— Si ça peut t’apaiser, allons-y, proposa Lyphan. Prends tes précieux livres. Je sais que tu refuses de les laisser derrière toi.

Kayla haussa un sourcil, surprise par cette initiative, inhabituelle chez lui. Pendant qu’elle se redressait avec l’aide de Linsena, Lyphan se pencha vers Faerya, abaissant la voix :

— Prévisible ?

— Totalement.

— On reparlera de ça. Tu sais déjà l’état dans lequel tu me laisses… et je me doute que tu me laisseras le temps de digérer tout ça...

Son regard glissa vers Kayla, qui s’éloignait déjà, portée par une énergie retrouvée. Elle l'invita à porter ses livres à sa place.

— Le temps d’aller « papoter », continua-t-il.

La perception qu’il avait de Faerya venait de se fissurer et il distinguait désormais sa lutte silencieuse contre une force qui la dépassait. Cette vérité, précieuse et lourde à la fois, n’avait été confiée qu’à une poignée d’âmes, et il en faisait désormais partie — non pour ce qu’il avait accompli, mais pour ce qu’elle attendait encore de lui, pour ce qu’il n’était pas encore capable d’incarner.

Lyphan la fixa, les lèvres closes, une question brûlante suspendue entre eux. Il n’eut pas besoin de la formuler.

— Quand Kayla quittera le Temple de la Pixie, répondit-elle.

Au loin, Kayla éclata de rire, s’élançant droit devant elle avec une vivacité nouvelle, suivie par ses trois Étoiles qui virevoltaient autour d’elle avec la même frénésie lumineuse. Son attitude de plus en plus enfantine contrasta avec la gravité du moment.

— Et si je pouvais changer ton avenir ? demanda Lyphan.

— Tu portes en toi tous mes espoirs, Lyphan.

Faerya se détourna de lui. Sans un mot de plus, elle s’éloigna, le laissant seul avec ses pensées, qu’elle connaissait déjà. Il saurait désormais qu'elle vivait avec cette condamnation depuis toujours.

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