Elle ne frappe pas. C’est sa signature.
Les autres avaient toutes leur façon. La Mort — trois coups d’os. Le Temps — un tic-tac qui s’assoit dans ta tempe et y reste comme un colocataire qu’on ne peut plus expulser. La Victoire — deux coups secs, et regarde-moi cette suffisance, on l’entend depuis le palier du dessous. L’Immortalité — toc toc toc d’institutrice, le doigt levé, prête à corriger ta vie comme un cahier d’écolier.
La Lâcheté ? Elle est déjà dans le couloir.
Depuis combien d’années — je ne sais plus. Elle a la clé. Je la lui ai donnée moi-même, un mardi, vers seize heures, en n’envoyant pas un message que je devais envoyer. Le geste fondateur. Le pacte sans encre. La clé en double que je lui ai tendue sans la regarder, comme on tend une cigarette à un inconnu pour ne pas avoir à lui parler.
Elle gratte. Du bout de l’ongle. Pour la forme. Pour faire semblant qu’on a encore le choix.
J’ouvre.
Tfaddli. Entre.
(Une porte, c’est un mensonge à charnière. Elle prétend séparer le dedans du dehors. Demande à n’importe quel cambrioleur — il te rira au nez. Demande à n’importe quel courant d’air — il passera sans frapper. Demande au parfum de la cuisine du voisin — il te dira que les portes servent à donner aux humains l’illusion qu’ils maîtrisent leurs frontières.
La seule frontière qui tienne, c’est celle qu’on porte en soi. Et même celle-là, la Lâcheté la traverse — sans frapper, sans demander, sans dire bonsoir.)
— Fin de la digression. Reprise.
Je l’attendais en gorgone. Elle arrive en tante.
Hanches trop larges, parfum acheté à Maarif au tarif négocié bin bin — pile au milieu, à mi-chemin entre son prix et le tien —, sac en simili qui fait fwiiit quand on l’ouvre. Elle me prend par les joues. Kifach saHtek a wlidi. Comment vas-tu mon petit. Elle ne demande pas vraiment. Elle constate. Elle sait depuis toujours. Elle savait avant moi.
Elle s’assoit dans le fauteuil du fond — le mien — sans me demander. Elle connaît la maison. Elle connaît le grincement de la troisième latte du parquet. Elle connaît le tiroir qui coince. Elle connaît la photo accrochée de travers que je n’ai jamais redressée parce que la redresser serait avouer que je l’avais vue.
Elle pose son sac.
Dedans : trente-deux ans d’arrangements, une lettre jamais postée à mon père, un manuscrit que j’allais finir en mars, un boulevard d’Anfa où je n’ai pas tendu cinq dirhams au gamin qui essuyait le pare-brise parce que derrière lui il y en avait six autres et que cinq fois six font trente et qu’à trente dirhams par matin on s’installe dans un train de vie.
Elle déballe. Sans presse. Comme une voisine qui a tout son temps parce que son temps est le mien.
Je sers le thé. C’est la moindre des politesses pour une amie de trente-deux ans.
— Tu peux le laisser refroidir, elle me dit. Comme d’habitude.
On rit. Du même rire. À force d’habiter le même corps, on partage les muscles du sourire — je ne sais plus qui prête à qui.
Je verse. Le filet ambre tombe de haut, il fait pssss — c’est la seule chose qu’on m’ait apprise correctement dans cette vie : verser le thé d’assez haut pour que la mousse se forme, et la mousse monte, et la mousse couronne le verre, et la couronne témoigne qu’on a versé avec attention, avec respect, avec l’art du geste — même pour servir une lâcheté.
Le thé refroidit. Bien sûr.
(Dans toutes les langues du monde, son nom est laid. Lâcheté, en français — ça grince. Cowardice — ça siffle, ça crachine. Feigheit en allemand — ça aboie. Joubn en arabe — lâcheté donc — un mot qui ressemble à un fromage qui aurait mal tourné. Comme si tous les peuples s’étaient mis d’accord, depuis Babel, pour la défigurer par les phonèmes. Comme si le réel se vengeait : on ne peut la nommer joliment, donc on la garde dehors.
Sauf que.
Sauf que dehors elle n’est jamais. Elle est dedans. Et elle entend très bien comment on prononce son nom.)
Inventaire — ouvert, jamais clos — des fois où elle a été là quand personne d’autre n’y était.
Les fois — je ne dirai pas combien, tu compteras tout seul si tu y tiens — où j’ai voulu m’arrêter pour de bon. Elle était là. Assise au bord de quelque chose, les jambes pendantes, l’air de rien. Elle m’a tiré par la manche. Pas aujourd’hui, a wlidi. Pas aujourd’hui mon petit. Et je suis revenu m’asseoir. Elle ne m’a pas félicité. Elle savait que ce qu’elle venait de faire — ce que les hagiographies appellent sauver — elle préférait l’appeler autrement. Elle préférait que ça reste entre nous.
Au bureau, salle de réunion, j’ai vu passer la mauvaise décision et j’ai voté oui de la main, non de la pommette, et de la nuque j’ai fait celui qui réfléchissait encore.
Mon père, au téléphone, voix fatiguée, rappelle-moi quand tu peux. J’ai dit oui je rappelle. J’ai pas rappelé. Trois ans après il me l’a pardonné sans que je le lui aie demandé — ce qui est la pire forme de pardon, celle qu’on n’a pas méritée.
La semaine dernière, un ami m’a envoyé un texte. J’ai répondu c’est super. C’était tiède. La tiédeur dans l’amitié est la seule chose qu’un ami ne pardonne jamais — et je le sais, et je l’ai fait quand même, et c’est précisément ça la définition.
Le mendiant du feu rouge — celui qu’on appelle Hmida bien que personne ne lui ait demandé son nom — j’ai fait semblant de chercher quelque chose dans la boîte à gants. La boîte à gants. Comme si la boîte à gants avait jamais contenu autre chose que des factures d’essence et la honte tiède de ne pas vouloir baisser ma vitre.
L’éloge d’un mort qu’on m’avait demandé d’écrire — j’ai dit oui, je n’ai pas écrit, le mort est resté sans éloge, et moi sans excuse.
Chaque fois elle était là. Elle ne juge pas. C’est sa grâce.
Elle me regarde par-dessus mon épaule.
— Tu écris sur moi ?
— Oui.
— Mets-moi en italique alors. Ça me grandit.
— Tu es déjà en italique.
— Ah. Alors mets-moi en gras.
— Tu es déjà en gras.
— Alors décris-moi mal. C’est ma préférée des trahisons : qu’on me décrive bien.
J’ai essayé. Je l’ai mal décrite. Elle a souri. Elle savait que je ne savais faire autrement que bien faire — c’est ma propre lâcheté à moi, mon refus de bâcler, mon perfectionnisme qui est aussi un refus de finir et donc de juger ce qui est fini.
Mise en abîme. Elle me regarde m’écrire en train de l’écrire. Le miroir tient. La pièce tient. Le thé refroidit toujours.
Elle parle, enfin. Voix lasse de celle qui en a entendu d’autres.
“On me déteste mal. On me confond avec ma sœur snob — la Peur — et avec ma cousine qui boit — la Trahison. Moi je suis l’autre. Celle qui a permis aux espèces de durer.
Tu sais combien de tes ancêtres se sont couchés dans les hautes herbes quand le lion passait ? Tous, sans exception. Ceux qui se sont levés pour faire les héros — ils n’ont pas eu d’enfants. Tu existes grâce à une chaîne ininterrompue de prudents qui ont préféré rentrer.
Le courage est un récit. Moi je suis une économie.
Et puis regarde autour de toi. Ta ville, tes zelliges, tes médinas. Chaque tuile a été posée par une main qui n’a pas osé aller diagonale. Le Maroc tient debout sur trente millions de petites lâchetés quotidiennes — qu’on appelle politesse, ou hchouma — cette honte qui retient le geste —, ou ma3lich — ce laisse-tomber qui range les conflits dans un tiroir —, ou inshallah — ce si-Dieu-veut qui transfère la responsabilité au ciel. Si tu m’enlèves, le pays s’écroule en trois semaines.
Et toi, mon chéri, tu m’as parlé toute ta vie en croyant me détester. C’est très baroque, ça. C’est très toi. Tu as fait carrière dans la rhétorique anti-moi. Tu m’as donné des chapitres entiers dans tes essais. Tu m’as offert plus d’attention qu’à n’importe quelle femme — sauf Hajar, je te l’accorde, Hajar tient bon.
Tu m’aimes. Tu n’osais pas le dire.”
Elle boit. Toc de la tasse sur la soucoupe.
(Sisyphe pousse son rocher. Il sue. Il s’épuise. Camus en a fait un héros — il fallait l’imaginer heureux, paraît-il. Sisyphe heureux, Sisyphe absurde, Sisyphe magnifique.
Personne n’a pensé à imaginer Sisyphe lâche.
Le Sisyphe lâche, lui, regarde le rocher en bas de la pente. Il s’assoit à côté. Il sort une cigarette. Il dit : écoute mon vieux, on va laisser tomber pour aujourd’hui, le rocher ne va pas s’envoler, on reprendra demain inshallah — si Dieu veut.
Sisyphe lâche est le seul Sisyphe heureux pour de vrai. Camus n’a pas osé l’écrire. Camus lui-même avait sa Lâcheté qui buvait du thé tiède dans son salon — elle s’appelait l’œuvre à terminer, et elle ressemblait beaucoup à la mienne.)
Je l’embrasse sur le front. C’est sa victoire et la mienne.
Plus je l’accueille, moins elle pèse. Pendant des années j’ai lutté contre elle comme on lutte contre une marée — debout, ridicule, costume trempé, en lui en voulant à elle alors que je m’en voulais à moi.
Aujourd’hui je lui sers le thé. Je lui demande des nouvelles de la famille. Je ne lui demande pas de partir.
Elle reste. Le monde ne s’écroule pas.
Étrange : depuis qu’elle est assise dans le salon, je peux la regarder en face — et c’est précisément cette possibilité, ce fait nu de la regarder, qui me rend un peu plus brave qu’hier. Très peu. Un millimètre. Le millimètre compte, parce qu’il est mien, et que les autres — les courageux de récit, les sauveurs de plateau télé, les héros LinkedIn — ne le sont jamais.
Voilà ce qu’on tait dans les manuels de développement personnel : que le courage commence là où on cesse de demander à la lâcheté de partir. Que la bravoure se reconnaît à ce qu’elle peut s’asseoir en face d’elle, lui parler doucement, la regarder dans les yeux. Et sortir quand même.
Le brave, le vrai, le seul, c’est celui qui sait sa lâcheté assise dans son salon, qui lui sert le thé, qui lui parle gentiment, et qui sort quand même.
Je sors quand même.
Aujourd’hui j’ai envoyé le message. Hier j’ai écrit la phrase. Demain je regarderai le gamin sur le boulevard, j’ouvrirai la vitre, je lui donnerai peut-être cinq dirhams qui ne répareront rien — et je le regarderai surtout. Le regarder, c’est déjà tout. Le regarder, c’est ce qu’aucune lâcheté ne fait jamais — et c’est en cela qu’apprivoiser celle-ci, dans mon salon, m’apprend à regarder celui-là, à mon feu rouge.
La symétrie est exacte. La symétrie burne.
Vers six heures, elle se lève. C’est son rituel. Elle part toujours quand on ne le lui demande pas.
— Tu reviens ?
— Je reviens demain. Et après-demain. Et le jour de ta mort. Entre temps tu auras peut-être envoyé le message. Écrit la phrase. Regardé le gamin sur le boulevard. On verra.
Elle ouvre la porte elle-même. Elle a la clé — je l’avais oublié.
Sur le seuil, elle se retourne.
“Ah — et dis bonjour à ma sœur quand elle viendra. Tu sais. Celle qui frappe fort. La Honte. Sois doux avec elle aussi. Elle a moins de patience que moi.”
Elle disparaît dans l’ascenseur. Le numéro descend. Quatre, trois, deux, un, RDC. Le câble grince. Je connais ce grincement comme je connais le son de ma propre respiration.
Chère Lâcheté,
Je ne t’ai jamais remerciée. Trop occupé à te cracher dessus pour penser à te dire merci. C’est tout.
Merci de m’avoir tiré par la manche les fois où tu sais.
Merci d’avoir laissé refroidir le thé. Le thé refroidi est la seule sagesse domestique qu’on apprend après quarante ans : qu’il vaut mieux un thé tiède bu à temps qu’un thé brûlant qu’on remet à plus tard. Tu m’as appris ça. Tu m’as appris la patience tiède des choses, la chaleur qui se range, l’urgence qui se calme.
Merci d’avoir gardé la chaise d’Abi en place sans rien dire.
Merci de m’avoir épargné les batailles que je n’aurais pas gagnées — et celles que j’aurais gagnées en y laissant trop de moi.
Merci d’avoir été là quand le Courage faisait sa diva. Le Courage — ton frère pompeux qui a toujours besoin d’un public pour exister, qui ne se lève jamais sans applaudissements, qui demande qu’on lui passe une cape avant de sortir. Toi tu travailles en sourdine. Sans Légion d’honneur. Sans nécro. Sans dossier de presse.
Merci d’avoir laissé mes enfants pousser sous un père vivant. Ça paraît rien dit comme ça. Ça paraît rien et c’est tout.
Merci de m’avoir appris que le courage sans toi est une posture, et que toi sans courage est une prison, et qu’à deux — en couple, en thé tiède, en silence partagé — vous faites quelque chose qui ressemble enfin à une vie.
Tu reviendras. Bien sûr. Tu reviens toujours. La prochaine fois, tu n’auras plus besoin de gratter du bout de l’ongle. Entre. La porte est ouverte. Le thé est prêt — il refroidit déjà.
À demain.
Ton hôte. Pour toujours.
Je pose le stylo.
Dehors, le boulevard d’Anfa hurle son embouteillage de huit heures du soir. Un klaxon. Un autre. Un troisième qui répond à personne.
Je reste assis. Je regarde l’ascenseur remonter, vide.
Je vis.
Avec elle.
Sans m’excuser.