Narhem s’assit en tailleur, la pierre froide sous ses jambes. Ses paupières se fermèrent, et son souffle trouva un rythme lent, régulier.
Les images affluèrent malgré lui. Les orcs. Falathon. Eoxit. Dalak. Chaque nom pulsait dans son crâne comme une plaie encore ouverte. Trop de cibles, trop de routes.
Il força son esprit à n’en suivre qu’une. Inspirer. Retenir. Souffler. Ses doigts se crispèrent sur ses genoux, puis se relâchèrent.
Un battement de cœur, deux. La fureur recula. Il l’enferma derrière une porte invisible.
Devant lui, les visages des elfes noirs prenaient forme. Survivants. Non pas spectres du passé, mais corps vivants, chair à abattre. Son souffle se fit plus profond. Il fallait frapper sans rage, sans colère. Ses adversaires savaient durer, endurer, survivre, se battre.
Alors comment les briser ?
Un sourire étira ses lèvres. Dans le noir de ses paupières closes, des chemins apparaissaient, tunnels, passerelles, issues cachées. Ses pensées s’enroulaient comme des racines sous la terre, cherchant le passage le plus sûr pour les atteindre et les saigner à petit feu.
Il se posta devant Khala, le regard ferme, certain de la voie qu’il traçait.
- Vos terres sont mauvaises et vos ventres crient famine, déclara Narhem. Pourquoi vous obstiner à vous plaindre, quand il suffit de tendre la main vers des champs plus fertiles ? Les Falathens n’ont pas la force de vous en priver.
Khala plissa les yeux.
- Nous savons combattre, oui. Mais sans armes, notre talent ne vaut rien.
- Vous en aurez, répondit Narhem d’un ton assuré. Le moment venu, je vous conduirai vers ce qui vous revient. Du métal noir…
Khala secoua la tête.
- Cela ne fera pas le poids. Les Falathens sont nombreux, bien plus que nous.
Narhem se redressa, la voix grave.
- Le nombre n’est rien face à la stratégie. Vous ne marcherez pas seuls : d’autres surgiront pour prendre vos ennemis à revers. Alors les Falathens devront diviser leurs forces, et leur supériorité se brisera comme verre sous le marteau.
Khala eut un rictus.
- Tes soldats eoxans, n’est-ce pas ?
Narhem garda le silence, un éclat énigmatique dans les yeux. Qu’il croie ce qu’il voulait. Tant que Khala conduisait les siens vers Falathon, le reste importait peu.
- Et les elfes des bois ? lança Khala.
Narhem fronça les sourcils, irrité.
- Quoi, les elfes des bois ? Ces blonds perchés dans leurs arbres ?
- Ils sont alliés à Falathon, insista Khala. Si nous attaquons, ils viendront. Leurs flèches nous faucheront avant même que nous les voyions. On ne les atteint jamais : ils se fondent dans la cime, insaisissables.
Narhem eut un sourire dur.
- Qu’ils restent dans leurs forêts, il vous suffira de ne pas vous en approcher.
- Des arbres, il y en a partout à Falathon, rétorqua Khala. Ils ne se cantonneront pas à Irin. Ils iront de bois en bois, comme l’ombre suit le vent.
Narhem ferma les yeux un instant, redessinant mentalement la carte de Falathon. Il dut reconnaître la vérité : nul chemin ne menait du lac Lynia à Tur-Anion sans effleurer la lisière des forêts.
- Que sais-tu d’eux, exactement ? demanda-t-il.
Khala le fixa avec une expression ambiguë. Narhem précisa :
- La dernière fois que je t’ai interrogé, tu m’as répondu que tu n’en savais rien, et que je n’avais qu’à aller voir. Voilà que tu sembles bien mieux instruit, à présent.
Khala esquissa un sourire.
- C’est à moi désormais d’aller voir. Merci du fardeau ! J’aurais préféré m’en passer.
Un éclat de rire secoua Narhem. Il retrouvait en ces réparties la vivacité de son compagnon, et cela lui faisait du bien.
- Je n’en sais guère davantage, admit Khala. Mes éclaireurs ont dû se tapir des jours entiers, immobiles, pour en apercevoir seulement quelques-uns.
Narhem eut un sourire complice : la méthode rappelait la sienne.
- Leur langue est d’une simplicité ahurissante, poursuivit Khala.
Narhem se raidit. Ainsi, les elfes noirs parlaient le lambë. La nouvelle l’ébranla.
- Ils chantent, ils dansent… et surtout, ils s’adonnent à la chair, ajouta Khala avec dégoût. C’est une obsession chez eux.
- Une obsession ? répéta Narhem, intrigué.
- Ils s’y consacrent la moitié de la journée, hommes comme femmes ! s’exclama Khala. À croire qu’ils n’ont rien d’autre à faire.
Il eut une moue de dédain.
Narhem ne put s’empêcher de sourire. Il voyait dans ces excès un luxe, non une faute. N’avait-il pas, durant ses longs hivers d’oisiveté, passé des nuits entières à s’y abandonner ? Il en gardait un souvenir plaisant, dénué de honte comme de remords.
- Peut-être… souffla Narhem, songeur. Que sais-tu d’autre ?
Khala détourna un instant le regard, comme s’il hésitait à avouer une faiblesse.
- Que j’ai eu tort…
Narhem arqua un sourcil.
- Tort ? Quand donc ?
- Le jour où je t’ai dit que les humains avaient mis dans un même mot, « elfes », deux peuples qui n’avaient rien de commun. Je croyais vrai. Je me trompais. Nous sommes bien plus proches que je ne voulais l’admettre.
Il marqua une pause, puis ajouta plus bas :
- Eux aussi peinent à se perpétuer. Leurs femmes conçoivent rarement, et les naissances de filles sont presque inexistantes.
Narhem croisa les bras, sa voix grave résonna dans le silence.
- Alors leur débauche n’est qu’une tentative de conjurer l’impossible… Ils se donnent à l’acte sans mesure, dans l’espoir de forcer la vie à naître.
Khala eut un rictus amer.
- Folie. Mieux vaut s’unir moins souvent, mais au moment juste, avec un partenaire choisi pour sa vigueur.
Narhem garda pour lui la réflexion qui s’imposait : les elfes noirs, malgré toute leur prudence, n’obtenaient guère plus de fruits que ces elfes des bois abandonnés à leurs excès.
- Ce n’est pas le pire, maugréa Khala.
Narhem haussa un sourcil, curieux, mais se contenta d’un signe du visage.
- Ils ont placé une femme sur le trône. Tu te rends compte !
Narhem ne voyait pas là matière à scandale, mais la véhémence de Khala l’intriguait.
- Elle est si accaparée par ses devoirs qu’elle n’a jamais conçu d’enfant, reprit Khala. Jamais ! Pas une naissance, depuis toujours. C’est une perte immense. Si seuls les hommes deviennent rois, ce n’est pas un hasard. Quand la survie de l’espèce est menacée, il faut des mesures claires : les femmes n’ont pas à se disperser dans les lourdeurs du pouvoir. Leur force doit se tourner vers la perpétuation du peuple. Leur choix me dépasse.
Narhem resta silencieux, l’air songeur.
- Que sais-tu d’autre ?
- Rien, admit Khala en haussant les épaules. Sois déjà satisfait que j’en sache tant. Ces forestiers vivent tapis dans les hauteurs, invisibles. Il m’a fallu bien des saisons pour arracher ces maigres bribes.
- Il nous faut un informateur infiltré, conclut Narhem.
Khala secoua la tête.
- Aucun elfe n’acceptera ni l’or ni la menace.
Narhem acquiesça. À Eoxit, les femmes elfes avaient supporté des siècles de tourments sans jamais livrer un secret.
Il parla à mi-voix, comme s’il se parlait à lui-même :
- Les elfes n’ont jamais rien tenté, car elle les a trop souvent repoussés…
- Qui donc ? demanda Khala.
- Ariane, la reine des elfes.
Khala écarquilla les yeux.
- Tu connais son nom ?
Narhem sourit en coin. Le regard méfiant de Khala se plissa : il venait de comprendre que son roi en savait bien plus qu’il ne l’avouait.
- Elle ne peut plus s’offrir à personne, poursuivit Narhem. Le jour où elle cédera, elle essuiera des murmures : « Ce n’est pas trop tôt… »
- Je n’aimerais pas ça non plus, murmura Khala.
Narhem s’approcha, sa voix se fit plus lourde.
- Mais si la proposition vient d’un étranger… pas d’un humain incompétent, mais d’un elfe aux oreilles pointues, à la peau d’ombre…
Khala perdit son sourire, son visage se figea.
- Non… non. Tu n’oses pas me demander cela…
- Tu n’as pas le droit de toucher aux femmes de ton peuple, rappela Narhem. Mais cet interdit ne s’étend pas aux autres lignées.
- Non ! répéta Khala, farouche.
- Elle rejettera un humain, reprit Narhem sans s’émouvoir. Mais la singularité d’un elfe noir… Cela peut éveiller sa curiosité.
Khala gronda :
- Pourquoi moi ? Pourquoi ferais-je cela ?
- Pour donner un enfant à cette reine, répondit Narhem posément.
Khala secoua la tête, incrédule.
- Leurs femmes sont aussi stériles que les nôtres. Mille étreintes n’y changeraient rien.
Narhem soutint son regard, la voix grave.
- Elle n’a jamais porté la vie. Son corps l’attend. Tu verras : elle répondra aussitôt. Et lorsque l’enfant viendra, tu devras aller le chercher. Lui révéler qui il est. L’accueillir à Dalak comme un prince. L’entourer d’amour et de reconnaissance, pour qu’il s’épanouisse dans sa double identité. Qu’il parle, qu’il t’apprenne la vie des siens. Un jour, je reviendrai… et je t’interrogerai. J’aurai besoin de réponses.
Khala resta muet un instant, le souffle lourd.
- Quelles réponses ? finit-il par demander.
Narhem détourna les yeux, comme s’il contemplait déjà plus loin.
- Je ne le sais pas encore.
Khala soupira.
- Je suis censé la trouver comment ? Irin est inaccessible !
- Il suffit d’aller à Tur-Anion, au solstice d’automne, répondit Narhem. Elle y sera.
- Vraiment ?
Narhem l’observa avec attention, les yeux plissés. Une inquiétude sourde lui nouait la gorge. Falathon ne lui appartenait pas. Or la malédiction était implacable : quiconque lui était fidèle mourait en quittant ses terres. Dalak lui revenait de droit, car il était le roi légitime des elfes noirs ; Khala y était en sécurité. Mais s’il franchissait la frontière, s’il posait le pied sur Falathon, Narhem craignait de le condamner.
Il se pencha vers lui.
- Dis-moi, Khala… T’es-tu déjà rendu au lac Lynia depuis la fondation de Dalak ?
- Oui, répondit l’autre sans hésiter. Chaque année, je traverse ces maudites terres sombres pour aller encourager nos pêcheurs.
Un souffle échappa à Narhem. Le danger qu’il redoutait venait de s’éloigner. Khala survivait hors de Dalak. Mais pourquoi ? Où s’arrêtait le domaine que la malédiction jugeait « sien » ? Les terres sombres en faisaient-elles partie ? Ou bien Khala échappait-il au sortilège parce que sa loyauté ne se donnait pas à lui, Narhem, mais à son peuple ?
L’idée le troubla. Il en fut soulagé - son compagnon ne mourrait pas en quittant Dalak, il pourrait accomplir ce qu’il attendait de lui. Mais il en fut aussi écœuré. Son second n’était pas lié à lui par la fidélité qu’il croyait.
Narhem refoula ces pensées avec violence. Khala restait un elfe noir, destiné comme les autres à combattre, à saigner, à expier. Il ne méritait ni pitié, ni amitié.
Il se redressa et reprit d’une voix ferme :
- Cela me rassure. Nous partirons au début de l’été. Je ne veux pas risquer de manquer le rendez-vous. L’approche de Falathon sera difficile. Tu ne dois, en aucun cas, être vu. Les Falathens haïssent les elfes noirs.
Khala hocha la tête avec une grimace, manifestant son désaccord sans détour. Il n’aimait pas ce plan, pas du tout. Narhem y voyait une ouverture inespérée : enfin, une porte vers Irin.
Parfait.