- Pardonne-moi, Theorlingas.
La voix, douce et contrite, effleura le sommeil d’Elian comme une brûlure.
Elle remua, encore engourdie, et tendit l’oreille. Ça venait de l’extérieur, sur les branches. Une voix féminine.
- Je me sens bête… J’ai honte. J’ai ri, avec les autres. Je n’aurais pas dû.
Un silence.
- Elle est folle, plus encore que sa mère. Tu n’y es pour rien si elle est… différente.
La gorge d’Elian se noua. Elle appréciait que Theorlingas ne soit plus désigné coupable. Haïssait le fait qu’on le lui reproche, à elle. Cet acte aurait dû rester intime, personnel. L’ensemble des elfes la jugeait sur sa réaction… son absence de plaisir. Ils ne connaissaient rien d’elle, comme osaient-ils la juger, la condamner ?
Une silhouette se glissa dans la chambre.
- Je lui avais dit de ne pas t’approcher, grogna Ceïlan.
- Il a bien fait de ne pas t’écouter, répliqua Elian sans lever les yeux. Je le remercie pour sa présence. Pour ses explications.
- Les papillons, les oiseaux, les écureuils… il fait ça avec tout le monde.
- Et alors ? cracha-t-elle. Ce n’est pas ton problème.
- Si. Parce que tu réagis. À l’instant où il est parti rejoindre Yillio, ta respiration s’est coupée. Ton cœur s’est emballé.
Il s’approcha.
- Et lui, Theorlingas, ne t’offrira jamais plus qu’à d’autres.
Parfait. Elle ne demandait rien. Ceïlan ajouta :
- Aucun elfe ne le fera. Ce n’est pas dans notre culture.
Elle serra les dents. Sa poitrine se contracta. Une brûlure remonta dans sa gorge. Ce n’était pas à propos de Theorlingas. Imaginer Ceïlan entre d’autres bras la foudroyait.
- Tu vois ? lança-t-il, triomphant. Tu as grandi chez les humains. Tu ressens quelque chose que nous ignorons tous : l’amour.
Elle blêmit. Elle avait beau enterrer ce qu’elle éprouvait, ça remontait, incontrôlable. Elle ne voulait pas en parler. Surtout pas avec lui. Et il continuait, sûr de son analyse :
- Ça n’existe pas chez nous. Je veux te protéger, Elian. De toi-même. De ces sentiments que personne ici ne pourra jamais partager.
Elle sentit ses yeux brûler. Pas un mot. Pas un geste. Elle s’enfonça dans le silence, comme on s’enfonce sous l’eau pour ne plus rien entendre. Puis, à voix blanche :
- Theorlingas et moi n’avons jamais échangé de sentiments. Juste… du contact charnel.
Il la fixa, dégoûté.
- Tu te mens à toi-même. C’est pire encore. Tu es amoureuse. Mais aucun elfe ici n’a les outils pour le voir. Ils ne savent même pas ce que c’est.
Elle l’était, oui. D’un amour immense, douloureux. Pas pour Theorlingas. Pour lui. Ceïlan. Son propre frère. Elle donnerait tout pour qu’un autre la guérisse de ce poison. Qu’un autre, n’importe qui, efface son nom de son cœur.
- Sors.
Il obéit.
Dès que la porte se referma, elle s’effondra. Une crampe lui tordit l’épaule, la douleur remonta en flèche. Sa respiration devint sifflante, ses membres se mirent à trembler. Elle avait mal partout. Surtout là où personne ne voyait rien.
- Merci de saboter mon travail, c’est super, lança Theorlingas depuis l’extérieur, d’un ton acide.
Elian cligna des yeux. Il avait fini avec Yillio ? Ou bien avait-il interrompu son interaction pour venir remettre Ceïlan à sa place ?
- Je la protège, répondit Ceïlan.
- De moi ? C’est moi le problème, maintenant ?
- Tu ne pourras jamais lui offrir ce qu’elle attend.
- Et toi, si ?
Elian tressaillit. Pourquoi cette réponse ?
- Je ne suis pas jaloux, gronda Ceïlan. Je veux juste la protéger.
- De quoi ? demanda Theorlingas. J’essaie de la soigner, de l’aider à comprendre ce monde. Si tu arrêtais de me mettre des bâtons dans les roues, ce serait déjà pas mal.
- La manière dont tu t’y prends…
- Ceïlan. Theorlingas. Ici. Maintenant, ordonna Elian.
Elle s’était redressée, le souffle court, les traits tirés. Les deux elfes entrèrent. En la voyant pâle, tremblante, les sourcils froncés par la douleur, ils firent un pas vers elle.
Elle secoua la tête. Ils restèrent debout, dos raidi, à bonne distance l’un de l’autre.
- C’est quoi, votre problème à tous les deux ?
- Il est jaloux, dit Theorlingas sans détour.
- Ta gueule, grogna Ceïlan.
- Tu l’as rencontrée en premier. Tu voulais la sauter avant moi. J’ai été plus rapide et tu me le fais payer.
- Je ne te permets pas ! rugit Ceïlan.
Elian les regardait, les mâchoires serrées. Les mots, crus. Les insinuations, crasses. Comme si elle n’était pas là. Comme si tout tournait autour de ça : qui aurait le droit de la toucher, qui l’aurait "en premier".
Un haut-le-cœur la prit.
- Fermez-la, tous les deux, souffla Elian.
Silence immédiat.
- Vous êtes chacun maître dans votre domaine. Ceïlan, la flore. Theorlingas, la faune. D’où vient votre désaccord, exactement ?
Les deux hochèrent la tête, raides, comme des écoliers réprimandés.
- La connexion entre la guérison et le lien aux plantes, dit Theorlingas.
- Les deux sont liés, grogna Ceïlan.
- Tu ne peux pas t’empêcher d’être hautain…
Elian leva la main. Theorlingas se tut aussitôt.
- Ceïlan, commence.
Il redressa le menton.
- La nature se divise en trois niveaux. D’abord la terre. Elle porte la force primordiale, inaccessible. Vient ensuite la flore, nourrie par cette énergie souterraine. Puis la faune, qui dépend de la flore. Plus on s’éloigne de la source, plus l’énergie s’affaiblit. La guérison ne peut venir que d’un lien avec les plantes. Les animaux n’ont pas assez de puissance pour ça.
- Combien de guérisseurs elfes, dissidents inclus ?
- Sept. Moi compris.
Sept. Donc six autres. Ce n’était pas énorme, mais ce n’était pas rien.
- Sont-ils tous botanistes ?
- Oui.
- Très bien. Tais-toi maintenant. Theorlingas ?
- Pour Ceïlan, soigner revient à éradiquer. Il expulse la maladie comme une mauvaise herbe, sans se soucier du terrain. Il oublie que le corps et l’esprit sont liés. Il oublie toi. Pour moi, soigner, c’est restaurer un équilibre. Les animaux ne se soumettent pas à la contrainte. Il faut les comprendre. Négocier. Créer un accord. C’est une communication d’esprit à esprit. Je ne t’impose rien. J’essaie de t’aider à guérir par toi-même.
Elian les fixa, longuement.
- Vous parlez de la même chose, mais vous utilisez des chemins différents. Est-ce que c’est si fou d’imaginer que vos approches pourraient se compléter ? L’un pour repousser, l’autre pour soutenir ? Est-ce que c’est vraiment impossible de travailler ensemble ?
Un grognement à droite, un souffle mécontent à gauche.
Mais ils se turent.
Enfin.
Ils sortirent tandis qu’elle se laissa aller contre l’oreiller, la poitrine douloureuse à chaque respiration. Son regard se perdit au plafond. Son propre corps était devenu un champ de bataille, et elle devait arbitrer, alors qu’elle ne tenait même plus debout.
Pour prendre la place de Beïlan, elle avait accepté une fonction qu’elle n’avait jamais voulue. Reine. Un mot creux. Un trône sans sens. Irin vivait très bien sans elle. Elle ne servait à rien.
Ceïlan avait parlé de "guide". Elle n’était même pas capable de se laver sans aide. Voir dans le noir, s’habiller, se tenir droite - tout avait dû lui être appris.
Comment guider un peuple dont elle ignorait tout ?
Elle voulait prendre du recul, réfléchir. Mais la douleur l’y ramenait sans cesse. Chaque souffle arrachait une pointe dans sa poitrine. Chaque pensée se noyait dans la fièvre. Impossible de s’éloigner. Impossible d’oublier.
- Il me fait chier, gronda Ceïlan au-dehors. Ne peut-il pas comprendre que j’ai une mission plus importante à remplir ici ?
- Ceïlan ? appela-t-elle d’une voix pâteuse.
Le guérisseur entra, un parchemin à moitié déroulé dans la main. Sa mâchoire était contractée, ses yeux fatigués.
- Tu as besoin de moi ? demanda-t-il en tentant un ton neutre.
- Que se passe-t-il ? interrogea-t-elle, le regard accroché au document qu’il tenait.
- Rien, assura-t-il, glissant le parchemin dans son dos d’un geste fluide. Repose-toi.
- Ceïlan ! gronda-t-elle alors qu’il faisait déjà demi-tour. Donne-moi ce parchemin.
Il se figea, la main crispée derrière lui. Un long silence s’installa. Puis, à contrecœur, il tendit le message, sans un mot. Elian le saisit, les doigts tremblants.
La missive venait de Tur-Anion. Bran le suppliait de venir : la grossesse de sa femme se passait mal. Il implorait l’aide du guérisseur elfique.
Elle leva les yeux, peinant à masquer son trouble.
- Je suis consciente que tu es libre d’utiliser ton don comme tu le souhaites, dit-elle, marchant sur des œufs. Pourquoi refuses-tu de venir en aide à ton ami ?
Bran avait gagné la confiance de Ceïlan. Malgré leurs différences, une amitié sincère les liait. Ce refus paraissait incohérent.
- Parce que ma reine avait besoin de moi. Et qu’entre une reine humaine et une reine elfique, je choisis la mienne, répondit Ceïlan d’un ton sec. Tu as besoin de soin. Je suis le maître guérisseur d’Irin. Il est normal que je reste à tes côtés… même si tu refuses mes soins.
L’accusation la piqua comme une aiguille sous la peau. Elle ne refusait pas les soins. Elle refusait qu’il la touche.
Elle se redressa un peu dans le lit, ce qui suffit à réveiller une douleur sourde dans son flanc. Il suffisait qu’il s’approche trop, qu’il tende la main, et tout vacillerait. Déjà son odeur - herbe coupée, cannelle, sève chaude - emplissait la pièce, envahissait ses poumons. Elle serra les dents.
- Nous avons besoin de nos alliés humains, dit-elle. Il faut que tu y ailles.
- Je ne quitterai pas tes côtés, grogna-t-il.
Elle pencha la tête. Voilà un dilemme facile à trancher.
- Soit, dit-elle en se redressant lentement. Je t’informe que je me rends à Tur-Anion, afin d’entretenir nos relations diplomatiques avec les falathens.
- Quoi ? s’étrangla Ceïlan.
Échec et mat. Elle sourit en coin, la main sur le bois du lit pour garder l’équilibre. Ce simple mouvement lui coûta un effort énorme.
Ceïlan ouvrit et referma plusieurs fois la bouche, avant de s’emporter :
- Tu tiens à peine debout !
- Tu as donc tout intérêt à m’accompagner. J’aimerais également le soutien de Theorlingas.
- Je vais où tu veux que j’aille, ma reine, fit la voix douce du nilmocelva depuis l’extérieur de la chambre royale.
- Tu ne peux pas te rendre à Tur-Anion. Tu es la reine ! Ta place est ici, à Irin ! cria Ceïlan, hors de lui.
- Irin ne sera pas ma prison, gronda Elian en se redressant un peu plus. Ariane avait raison. Nous devons tisser des liens avec les humains. Aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin d’eux.
- Pourquoi ? s’écria Ceïlan.
Elle inspira. L’air lui semblait plus dense, plus lourd. Son cœur battait vite.
- Notre ennemi rôde, dit-elle. Qui sait ce qu’il prévoit ?
- Notre ennemi ? répéta-t-il, interdit. De quoi parles-tu ?
- Beïlan et Khala parlaient de lui. Leur allié.
Il voulait la mort d’Elian. Il avait mis sa tête à prix. Un montant exorbitant. Qui ? Elle porta une main à son front. Les souvenirs revenaient par à-coups, comme des éclats dans une eau boueuse.
- Il leur avait promis des renforts, murmura-t-elle. Des orcs. Oui… Ils devaient les rejoindre en passant par… la trouée. La trouée que vous avez rebouchée.
Elle se figea, prise d’un frisson glacé. C’était là. C’était ça. Elle avait anéanti un plan d’invasion sans le savoir. Et c’était pour cela qu’il voulait sa mort. Elle leva les yeux vers Ceïlan, la gorge nouée.
- Il ne s’arrêtera pas. Quelqu’un capable de manœuvrer à si grande échelle… trouvera une autre voie. Une autre arme. Un autre moment.
Un souffle, presque imperceptible, caressa sa nuque. Elle frissonna. Elle aurait juré le sentir, là, tout près, caché dans l’ombre.
- Nous devons nous unir, dit-elle. Ensemble, nous serons plus forts. Allons à Tur-Anion.
Elle rassembla ses forces et se leva.
- Maintenant ? s’étrangla Ceïlan. C’est du suicide ! Tu tiens à peine debout !
Elian plongea au fond d’elle-même. La douleur lancinante dans son épaule, là où le métal noir l’avait frappée, pulsa violemment et, comme à chaque fois, elle fut envahie par cette certitude insupportable : elle n’irait jamais mieux. Ceïlan avait repoussé la mort, certes. Il avait fait des miracles, soulevant des ombres invisibles pour en chasser la mort, mais la guérison ? Cela ne viendrait pas. Ce mal, elle devrait apprendre à vivre avec. Pour le reste… Elle n’avait pas le choix. Il fallait agir. Maintenant. Les jours avaient filé sans qu’elle puisse les rattraper. Trop de temps déjà. Leur adversaire ne leur accorderait aucun répit.
Elle sortit de la chambre, le pas lourd, et retrouva les frondaisons, l’air frais qui l’accueillit. Les elfes la fixaient, leurs visages se serrant en une même expression. La reine partait. Elle franchirait les frontières d’Irin. Leur désapprobation était palpable, imprégnant l’air autour d’elle, écrasant.
Elle n’avait pas le choix. Elle devait y aller.
- Tu as besoin d’une escorte, prévint Theorlingas, s’avançant dans son sillage.
Elle tourna le regard vers lui. Le nilmocelva n’était pas armé. Non. Il n’était pas celui qui la protégerait, pas plus que Ceïlan, qui ne savait manier qu’un arc, et encore, il fallait le monter avant de l’utiliser. Une pensée glacée traversa l’esprit d’Elian : sa tête avait été mise à prix. Ces deux-là ne seraient pas d’une grande aide si la situation venait à dégénérer. La blessure… Elle était handicapante. Et cet argument-là ? Il n’y avait rien à y redire.
- Tu devrais emmener Dolandar, proposa Theorlingas, comme une voix plus calme dans ce tumulte intérieur.
Ceïlan grogna. Il n’avait pas besoin de dire plus. Il aurait préféré que le nilmocelva se taise, et Elian le comprit.
- Dolandar ? répéta Elian, les sourcils froncés, certaine de n’avoir jamais entendu ce nom.
Un frémissement, et une silhouette se détacha de l’ombre des branches au-dessus d’eux. L'elfe descendit avec souplesse, comme une apparition furtive. Blond, yeux bleus, oreilles pointues. L'apparence d’un autre. Mais sa manière de se mouvoir, sa posture… C’était une autre vérité qu’il portait. Ses yeux. Ses armes. Une épée et une dague brillaient à la ceinture humaine qui ceignait ses hanches. Sa manière de se mouvoir, d’observer… Un tueur… aguerri, solide, puissant.
- Je ne cherchais pas à te faire peur, dit-il, d’un ton rassurant.
Elle frissonna en l’entendant. Elle reconnut sa voix. C’était lui. Il l’avait protégée. Contre Ceïlan qui s’acharnait à la toucher pour la soigner.
- Que la lune et le soleil guident tes pas, Elian, salua-t-il.
Sa voix, cristalline mais marquée d’une petite fissure, portait des émotions qu’elle n’arrivait pas à démêler. Un peu de tristesse, de la joie, peut-être aussi du remords ? C’était trop complexe, trop caché dans son visage impassible.
- Que la lune et le soleil guident tes pas, Dolandar, répondit-elle d’un ton ferme. Tu es capable d’assurer ma protection.
Ce n’était pas une question. C’était une certitude. Il acquiesça, sans hésiter.
- Contre une attaque extérieure, oui. Mais contre ça, non, précisa-t-il en désignant l’épaule d’Elian, sa blessure qui ne voulait pas guérir.
Elle observa la douleur s’étendre dans son bras, le souvenir vif de la morsure du métal noir. Elle hocha la tête, lassée.
- C’est trop tôt, répéta Theorlingas, le regard sombre, inquiet.
Elle fixa son guérisseur, le cœur battant plus fort, comme si son corps entier refusait l’idée même de s’admettre faible.
- C’est peut-être trop tard, murmura-t-elle. Qui sait ce qu’il a pu faire en trois lunes ?
Le poids de la certitude, l’angoisse qu’elle ne pouvait noyer, la conduisit à tourner les talons et à se diriger vers la liane la plus proche. Elle sentit Theorlingas l’aider à s’accrocher, à se maintenir debout, sa main dans la sienne. Il n’avait jamais été aussi silencieux. Ils descendirent, et Dolandar, en toute discrétion, les suivit, ses pas furtifs mais assurés. Ceïlan, un peu plus loin, maugréait. Elle l’entendait à peine.