Elian ouvrit les yeux sous la lumière crue de la lune.
Le ciel, noir d’encre, pesait bas sur les palmes. Elle se redressa à moitié. Du sable sous ses mains. De la chaleur. Un souffle tiède. Elle était dehors. La palmeraie. Comment… ? Aucun souvenir de sa sortie du palais. Juste… la terrasse, la méditation, puis la douleur. Foudroyante. Un cri muet dans sa chair. Et le néant.
- Ravi de te revoir parmi nous, dit une voix calme, en ruyem.
Elle sursauta. Un homme était là, accroupi. Ni jeune ni vieux. Ni grand ni petit. Une peau sans marques, ni cicatrices, ni tatouages. Des vêtements simples, un cuir fatigué, du lin froissé, une ceinture brunie par l’usage. Une dague. Une épée. Un air de rien. Un air de tout.
L’homme qu’on ne remarque pas. Et donc pas n’importe qui.
Elian eut un haut-le-cœur. Ce type faisait partie de ceux qui voulaient sa mort. Alors pourquoi l’épargner ?
Autour d’eux, le silence. Pas un pas. Pas une voix. Pas un souffle autre que celui du vent. Ils étaient seuls. La ville dormait.
Il n’avait pas bougé. Accroupi, le buste droit, parfaitement équilibré. Il maîtrisait la distance. L’angle. Le souffle. Le moindre de ses gestes semblait pesé. Réglé. Dangereux. Elian comprit qu’elle n’avait aucune chance.
Et pourtant, il n’attaquait pas.
- Que la lune et le soleil guident tes pas, Elian, reprit-il, cette fois en lambë, d’un ton courtois.
Elle déglutit, la gorge sèche comme du sable. La brûlure dans son épaule avait repris. Lente, insidieuse. Elle hocha la tête à peine. Il décrocha sa gourde et la lui tendit.
Elle hésita. Puis saisit le récipient et but à grandes gorgées. L’eau avait un goût métallique, mais elle ne pouvait s’en priver. Il récupéra la gourde sans un mot.
- Le métal noir vient des montagnes au nord de L’Jor, dit-il en amhric.
Trois langues. Il maîtrisait les trois. Qui était cet homme ?
- Tous les elfes noirs connaissaient ce détail à l’époque, poursuivit-il avec un rictus. Mais le savoir s’est perdu. Il s’avère que toute personne blessée par le métal noir ne peut plus supporter sa présence à l’état pur.
Elian cligna des yeux. Personne ne lui avait jamais dit cela.
- Et il se trouve que ma dague et mon épée sont en métal noir pur, ajouta-t-il. Alors, si je fais ça...
Il tira à peine la dague de son fourreau.
La douleur explosa. Un feu dans son épaule, puis une vague brûlante qui engloutit ses côtes, ses poumons, son cœur. Elian s’effondra, incapable de respirer. Tout cessa lorsqu’il rengaina.
- Tu as compris, on dirait. Debout.
Il se releva, souple comme un félin. Elle mit du temps à l’imiter. Il ne fit aucun geste pour l’aider.
Il marcha vers le nord-ouest.
Elle ne bougea pas.
Le ciel vibrait de chauves-souris. L’air embaumait la poussière. Aucun secours. Aucun témoin.
- Avance, dit-il.
Froid. Sans haine. Sans impatience.
La douleur l’écrasa. Il avait dégainé. Elle le sentit dans chaque cellule de son corps.
- Je peux recommencer, souffla-t-il en rengainant. Toute la nuit, si tu veux. Et puis, à l’aube, je te touche avec ma dague. Juste un peu. Tu t’écroules. Je t’emmène ailleurs. Et je recommence.
- D’accord… Je vais te suivre…
Elle n’avait pas de voix. Juste un râle. Le monde tanguait. Elle mit du temps à se relever. Il attendit. Rien d’autre. Ni mépris, ni impatience. Il lui tendit à nouveau sa gourde. Elle la vida. Il la reprit, puis repartit.
Elian suivit, le pas traînant, le souffle court, la honte plantée entre les côtes. Était-ce aussi simple ? Suffisait-il de ça pour l’enlever, la soumettre ? Elle en eut la nausée.
Dès qu’ils furent sortis de la palmeraie, Elian osa demander :
- Qui es-tu ?
- Je m’appelle Narhem Ibn Saïd.
Il n’ajouta rien. Elian fronça les sourcils.
- Qui es-tu ? répéta-t-elle, plus sèchement.
- Je viens de te le dire : Narhem Ibn Saïd.
Un mur. Il ne lui tendait rien, sinon un nom. Elian soupira, agacée, et annonça d’un ton plus ferme :
- Je suis Elian, reine des elfes des bois. Et toi, tu es… ?
- Reine des elfes des bois ? C’est là le seul titre que tu te donnes ?
Elian grimaça. Que voulait-il dire par là ?
- Ancien membre de la guilde des voleurs de Liennes, énuméra-t-il. Vainqueure du grand tournoi d’archerie de Falathon. Membre actuel de la guilde des assassins de Tur-Anion. Comtesse d’Anargh. Et reine des elfes des bois, je te l’accorde.
Elle serra les dents. Ces titres n’étaient que des vestiges. Ils n’avaient plus d’importance.
- Ceci dit… j’en ai oublié un, ajouta Narhem.
Elle le dévisagea, soupçonneuse. Quel jeu menait-il ?
- Gardienne de l’anneau d’Elgarath, dit-il.
Elian se figea. L’impact de ses mots l’atteignit comme une flèche. Aussitôt, la douleur dans son épaule la poignarda de nouveau. Elle serra les mâchoires, ravala son trouble, reprit la marche pour échapper à la souffrance. Le feu s’éteignit.
- Pourquoi serais-je la gardienne d’un anneau royal humain ? articula-t-elle entre ses dents.
- Parce que Bran Eldwen avait confiance en toi, répondit-il. Nie-le, si tu veux. Réfute. Oppose-toi. Ça ne rendra la suite que plus amusante.
Elle se mordit la joue, ravalant ses protestations.
- Tu sembles tout connaître de moi, lança-t-elle, tendue. Moi, j’ignore tout de toi.
Narhem sourit. Il haussa les épaules, comme si cela n’avait pas la moindre importance. Puis, contre toute attente, il commença à parler.
- J’avais tout. Tonnelier respecté, je gagnais bien ma vie. Ma femme et mes fils ne manquaient de rien. Parfait. Jusqu’à ce que ces foutus elfes noirs me capturent pour faire de moi un esclave à L’Jor.
Esclave ? Elian tressaillit. Lui, esclave ? À L’Jor ? Les elfes noirs avaient pratiqué l’esclavage ?Elian l’ignorait. Et puis, L’Jor avait disparu depuis des lustres. Impossible qu’un simple humain ait vécu cette époque. Déjà que les elfes survivants se comptaient sur les doigts d’une main.
- Je sais, murmura-t-il. Tu doutes. Laisse-moi dérouler le fil, tu comprendras.
Elle n’allait pas l’interrompre. Chaque mot pouvait offrir une clé.
- Ils m’ont jeté dans l’arène. Tué ou être tué. Alors je me suis battu. J’ai appris. J’ai gagné. Un combat après l’autre. Jusqu’à défier leur roi. Et l’abattre.
Elian s’en arrêta de marcher de stupeur. S’il avait tué le roi des elfes noirs à L’Jor alors cela faisait de lui…
- Tu es le roi des elfes noirs.
Il sourit. Lentement. Comme si c’était la chute d’un récit bien préparé. Cette "voix que les anciens écoutent", ce n’était pas un conseil obscur, ni une entité mystique. C’était lui. Un homme. Un humain. Leur roi.
- Avance, souffla-t-il avec douceur, sourire aux lèvres.
Elle obéit, le ventre serré. Voilà pourquoi les anciens refusaient de reconnaître Saelim. Cet homme était leur roi légitime. Un humain. Un ancien esclave. Comment avaient-ils pu laisser faire ?
- Les mener à leur perte a été tellement facile, avoua Narhem, les yeux dans le vague, les lèvres étirées sur un sourire satisfait. Des siècles de frustration… Il a suffit d’une étincelle pour qu’ils pénètrent en force les palais de coton, violent les femmes, fassent fuir les autres. J’ai emmené les Tewagi à leur recherche, volontairement dans la mauvaise direction. Dès mon départ, mon escouade a lancé le signal. Partout à L’Jor, les esclaves se sont rebellés, tous en même temps, avec pour ordre de tuer tout le monde, de ne faire aucun prisonnier. Ils ont fait de ce territoire le leur.
La Trolie… bâtie sur les cendres des elfes noirs. Par leurs esclaves.
- En remerciement, les Tewagi m’ont offert Eoxit. Je suis monté sur le trône de ma patrie natale.
Les royaumes maudits, supposa Elian. Le pays au nord de Falathon. Les humains ayant chassé les elfes des bois de chez eux. Pile la direction dans laquelle il l’emmenait.
- Sur la trace des femmes, je les ai entraînés sur les terres sombres. Terrassés par la puissance dévastatrice de l’endroit, ils se sont enfuis, rompant les rangs, armée sans ordre ni honneur. Un matin, j’étais seul. Ils étaient tous partis, fuyant vers une mort certaine.
Il parlait avec une légèreté écœurante. Fier. Presque lyrique. Elian eut envie de hurler. Il s’en vantait, le salopard.
Elle serra les dents. Rester calme. Écouter. Comprendre.
Le soleil se levait. Ils atteignirent un ruisseau. Elian s’agenouilla pour boire, lui se contenta de remplir son outre. Puis il s’assit.
- Donne-moi ta dague.
Elle fronça les sourcils. Pourquoi ? Il sourit.
- Je pourrais utiliser la mienne. Mais tu souffrirais. À toi de voir.
Il fit mine de saisir sa lame. Elian lui tendit la sienne, manche en avant.
- J’espère qu’elle est affûtée, siffla-t-il, la voix menaçante.
Il se rasa d’un geste tranquille, presque élégant. Quelques poils noirs tombèrent. Aucun miroir. Aucune hésitation.
Il a l’habitude. Il se rase avec ses propres armes. Ces lames-là. En métal noir pur. Mortelles.
Qui était assez fou pour prendre un tel risque ?
Une fois terminé, il lui rendit sa dague.
Il ne me désarme même pas. Quelle arrogance.
Elian la rattacha à sa ceinture, le cœur battant. Elle n’avait jamais eu aussi envie de frapper quelqu’un. Elle ne le ferait pas. Pas encore. Ils reprirent la marche. Le sable brillait, doré par un soleil rasant.
- C’est là, au milieu des terres sombres, qu’elle est apparue : une sorcière.
- Une sorcière ? répéta Elian.
Les humains avaient trop tendance à accuser n’importe quelle femme un peu différente de sorcellerie.
- Une humaine à la peau noire portant une robe blanche. Elle n’a pas apprécié que j’ai anéanti les elfes noirs.
À qui cela conviendrait-il ? songea Elian, gardant sa réflexion pour elle.
- En punition, elle m’a rendu immortel.
Elian cessa une nouvelle fois de marcher. Il stoppa lui aussi puis pivota vers elle, un sourire amusé aux lèvres.
- Pardon ? s’étrangla Elian.
- Elle m’a dit un truc du genre : « Tu te vantes d’être le plus grand meurtrier au monde. Je vais te montrer que tu n’as pas la palme et que tu ne l’auras jamais face au pire meurtrier au monde : le temps ».
- Elle t’a puni en te rendant immortel ? insista Elian pour qui cela n’avait aucun sens.
Il acquiesça.
- Immortel, répéta Elian. Qu’est-ce que cela signifie ?
- Immortel, immortel, immortel, dit Narhem d’abord en ruyem, puis en lambë et enfin en amhric.
Difficile de faire plus clair. Ce type était immortel. Il avait vraiment connu L’Jor. Il était le roi des elfes noirs. Il avait essayé de la tuer alors qu’elle n’était que la comtesse d’Anargh, des années auparavant. Pas un groupe de fanatiques. Pas une secte. Un seul homme. Vieux. Très vieux. Le roi d’Eoxit. Pas étonnant qu’il soit aussi riche et puissant.
Il lui fit signe de reprendre la marche. Elle suivit, son cerveau tentant de recoller les morceaux. Il désirait obtenir l’anneau d’Elgarath. Il avait tué Laellia pour ça. Pourquoi vouloir cette babiole ?
Cet anneau avait permis à Elgarath Faymir, princesse de Falathon, de vaincre la malédiction que sa belle-mère avait fait peser sur elle.
- Tu veux mourir ? comprit Elian.
Si c’était le cas, elle lui donnerait ce qu’il voulait à l’instant. Il tourna vers elle un regard d’incompréhension.
- C’est pour ça que tu veux l’anneau d’Elgarath. Tu penses qu’il te permettra de lever la malédiction pesant sur toi ?
Il leva les sourcils en signe de compréhension.
- Il y a eu des périodes dans mon existence où j’ai voulu en finir, admit-il. J’ai beau être immortel, j’ai des sentiments. J’ai aimé, souvent, beaucoup. J’ai eu de nombreux enfants. Tout le monde est mort. Dans ces moments de creux, j’ai tenté de contrer cette putain de malédiction. J’ai tout essayé. En vain. Le feu, la noyade, sauter depuis le haut d’une falaise, rien n’y fait, je me relève toujours.
Elian comprit que cet homme était fou. Aucun humain ne pouvait vivre aussi longtemps et rester sain d’esprit.
- J’étais prêt à mourir, jusqu’à ce que je découvre que les elfes noirs n’étaient pas tous morts dans les terres sombres. Que certains avaient survécu, à Dalak. Que quelques femmes subsistaient. Que l’engeance du mal perdurait.
Elian frémit. Cet homme nourrissait une haine sans égale à l’égard des elfes noirs.
- Je veux vivre, pour les voir disparaître, assura-t-il.
- Alors pourquoi veux-tu l’anneau d’Elgarath ? demanda-t-elle, abasourdie.
- Parce que la sorcière m’a doublement maudit.
- Comment ça ?
- Je porte la fidélité à la terre.
- J’ignore ce que cela signifie.
- Quiconque m’est fidèle ne peut quitter mes terres sans mourir, expliqua Narhem.
- Tu ne peux pas envahir tes voisins, comprit Elian. La manipulation, la politique, les intrigues, le marchandage, la corruption sont tes seules armes.
- J’ai une immense quantité de soldats très bien formés, à pied, à cheval, sur mer, sur terre. Ils protègent mes frontières de… rien, en fait. Je suis allié avec les Troliens et Falathon m’ignore. Ils s’ennuient. Je pourrais envahir Falathon et de là, enfin raser Dalak sauf que…
- Ta belle armée tombera à l’instant où elle posera le pied en terres ennemies.
- Tu as compris.
- Sauf si tu portes l’anneau d’Elgarath. Tu deviendras mortel mais tes armées iront où bon leur semble.
- Une fois Falathon conquis, je retire l’anneau pour me requinquer puis on repart vers Dalak, où j’exterminerai les elfes noirs jusqu’au dernier, prenant enfin ma revanche.
- Tu n’avais pas prévu que les elfes noirs prennent Falathon. Tu voulais qu’ils meurent en essayant, accusa Elian.
- Qu’ils prennent Falathon m’aurait convenu. Khala m’aurait cédé le trône à l’instant où je le lui aurais demandé. Ça ne serait pas la première fois que les Tewagi m’aideraient à réaliser un coup d’état.
L’attaque avait échoué. Elian avait tué Khala, mettant à mal un plan séculaire. Les elfes noirs n’avaient pas fini exterminés sous les remparts de Tur-Anion. Ils étaient sagement rentrés chez eux, sous les conseils de Saelim, à qui Elian venait de donner le pouvoir. Pas étonnant que Narhem ait une dent contre elle.
Elle l’avait empêché d’obtenir l’anneau d’Elgarath en le reprenant à Narco, le chef de la guilde des voleurs de Liennes. Elle avait ensuite servi de messager entre Liennes et Tur-Anion, permettant aux armées Falathens de se mettre en route. Elle avait rallié les elfes dissidents, empêchant les orcs de pénétrer par le sud, offrant des bras pour garder à distance de flèches les elfes noirs venus par l’est. Elle avait guidé Bran dans sa cachette de l’anneau d’Elgarath, le conseillant de le laisser sous bonne garde, de désigner un faux gardien. Elle avait libéré Beïlan et tué l’alchimiste créant un poison contre les elfes.
Elian plissa des yeux. Cet homme voulait l’anneau, certes, mais pas seulement. Elle n’avait eu de cesse de lui mettre des bâtons dans les roues. Il comptait la torturer et y prendre beaucoup de plaisir. « Nie autant que tu veux. Au contraire, réfute, oppose-toi. Ça n’en rendra la suite que plus distrayante » se souvint Elian. Elle était son ennemi autant qu’il était le sien et la rencontre était en sa défaveur. La haine que cet homme lui portait était immense et personnelle.
- Que tu m’aies pris en grippe, je le conçois. Mais les elfes des bois ? Qu’ont-ils fait pour…
- Rien, la rassura Narhem. Je n’ai rien contre eux et je ne souhaite en aucun cas m’en prendre à eux. Lorsque j’attaquerai Dalak, je le ferai en contournant le lac Lynia par l’est afin d’éviter toute rencontre avec les elfes des bois. S’ils interviennent dans ce conflit, je serai obligé de les réduire au silence mais ça ne sera pas de gaieté de cœur. Je préférerais autant qu’ils restent bien à l’abri en haut de leurs arbres.
- Pendant que tu tues leurs frères ?
- Frères ? répéta Narhem. Qu’avez-vous en commun ? Un peu de pointe sur les oreilles ? C’est bien peu pour vous considérer comme appartenant à la même famille.
Elian fronça les sourcils et préféra ne pas entrer dans le sujet. Plus elle passait de temps avec les elfes noirs et plus elle se sentait proche d’eux. Les points communs étaient bien trop nombreux pour être balayés d’un revers de la main. Pour la première fois, elle était en désaccord avec son agresseur. Il venait de lui confirmer vouloir anéantir les elfes noirs et elle comptait bien l’en empêcher. Il fallait trouver un moyen de mettre un terme à sa bien trop longue existence afin de protéger les elfes, tous les elfes, mais comment ?
Immortel. Il marchait plus vite qu’elle, ralentissant souvent pour l’attendre. Depuis leur départ la veille, il n’avait ni mangé, ni bu – l’eau était pour elle, pour l’aider à tenir le rythme malgré la douleur dans son épaule - ni dormi. Son visage ne portait aucune ride de vieillesse.
- Les Troliens ne sont pas surpris de voir le roi d’Eoxit ne jamais vieillir, ne jamais manger, ne jamais boire, ne jamais dormir ?
- Je mange, je bois et je disparais dans ma chambre pour donner le change. Quant à ne pas me voir vieillir, je viens assez peu souvent, je change de vêtement, je laisse pousser ma barbe ou mes cheveux et comme mes interlocuteurs changent, cela passe inaperçu.
- Tu ne peux pas leurrer ton peuple…
- Mon peuple sait que je suis immortel.
- Ça ne les dérange pas ?
- Ce pays était une ruine à mon arrivée. Les guerres intestines le rendaient faible. Les nobles contre les paysans, les habitants de l’ouest contre ceux de l’est. Les brigands s’en donnaient à cœur joie dans ce foutoir. Aucune politique commune. Des inégalités. Des injustices. J’ai rétabli l’ordre, l’équité, la sécurité, l’hygiène. Mon peuple apprécie que je sois immortel. Il aime savoir qu’aucun abruti ne risque un jour de monter sur le trône et détruise ce paradis que j’ai crée ici.
Elian n’osa rien répondre. Où se situait la limite entre l’affabulation et la vérité ? Il construisait son mythe, brique après brique. Elle ne savait plus si elle marchait aux côtés d’un sauveur ou d’un tyran. Elle préféra taire ses doutes.
Le désert vaincu, les montagnes suivirent. Le temps passant, Elian se remit de la morsure du métal noir. La douleur s’émoussa, ne lui brisant plus chaque souffle. Il en profita pour accélérer la cadence. Épuisée par le rythme infernal, Elian trébuchait souvent sur les pierres glissantes.
Narhem avançait comme s’il ne pesait rien. À croire que la terre se retirait sous ses pas pour le pousser en avant. Il marchait plus vite qu’elle, bien plus vite. Chaque enjambée semblait le porter au lieu de l’user. Ni pause, ni plainte, ni sueur. Il ne buvait pas, ne mangeait pas, ne dormait pas.
Il l’attendait. Ralentissait sans un mot quand elle faiblissait, lui tendait sa gourde d’un geste tranquille. Elle peinait. Malgré sa nature elfique, Elian devait forcer ses jambes à ne pas plier, contracter ses abdominaux pour ne pas vomir, inspirer par le nez, expirer lentement, lutter contre la nausée, contre les battements de son cœur qu’elle sentait cogner jusque dans ses tempes. Chaque jour, ses pieds s’alourdissaient davantage, ses muscles la lançaient comme des fils trop tendus, prêts à rompre.
Seule pause : le rasage à l’aube. Un rituel silencieux. Lame effleurant la peau, gestes précis, concentrés, sacrés. Elle profitait de ces minutes volées pour s’asseoir à même le sol, reprendre son souffle, calmer les tremblements de ses jambes. Mais à peine le dernier poil tombé, il se relevait déjà. Repartait. Elle suivait.
Le paysage changea. Le désert était loin derrière, les montagnes aussi. À présent, les plaines s’étendaient à perte de vue, grasses, fécondes, vivantes. Champs labourés, rivières domptées, sentiers battus. Les humains avaient modelé cette terre, l’avaient faite leur. On y voyait des silos ventrus, des arbres fruitiers plantés en ligne, des rangées d’oignons ou de maïs qui s’étiraient jusqu’à l’horizon. Les villages ponctuaient l’étendue comme des grains de beauté, les villes hérissaient l’espace de tours carrées, les campements éclaboussaient le paysage de toiles blanches et les forts dressaient leurs murs de pierre rugueuse comme autant de dents de géant.
Narhem saluait les gens. Il connaissait leurs noms parfois. Et tous lui répondaient. Les paysans relevaient la tête, les soldats tapaient leur poing sur la poitrine. Aucun ne le craignait, tous semblaient… soulagés de le voir.
Les curieux croisés en chemin se firent de plus en plus nombreux. Elian comprit que ce n’était pas pour voir Narhem mais… elle.
Les éclaireurs à cheval, lancés en avant, annonçaient leur venue. À chaque croisement, Elian voyait des visages s’illuminer à sa vue. Elle, l’étrangère. L’elfe.
« Ange », souffla une voix dans la foule. Puis d’autres.
Elian grimaça, reculant d’un pas. Elle en trembla de rage. Son cœur battait à tout rompre, son souffle devenait haché. Elle aurait voulu les faire taire, tous. D’un mot, d’un regard, d’un couteau bien placé. Égorger, étriper, faire couler leur sang pour qu’ils apprennent à se taire.
- C’est un compliment, tu sais, de te comparer à un ange, indiqua Narhem d’un ton neutre.
Elle grogna, les poings serrés. Il sourit. Un sourire léger, amusé.
Heureusement, leur allure effrénée empêchait quiconque de les suivre longtemps. Les plus robustes s’écroulaient après quelques lieues, le visage cramoisi, la bouche grande ouverte, les mains cramponnées à leurs flancs. Ils tombaient comme des feuilles trop lourdes pour leur branche.
- Nous sommes arrivés, dit Narhem.
L’air changea. L’humidité, la fraîcheur salée, le bruit lointain des vagues. Elian sentit l’océan avant de le voir. Ils étaient à l’ouest, au bout du continent. Ils l’avaient traversé de part en part en une lune à peine.
Le fort surgit, solide et austère, ramassé sur lui-même comme un animal prêt à mordre. Érigé en pierre noire, flanqué de tours, hérissé de pics, gardé par des soldats en armes, il semblait imprenable. Même elle, avec son passé de monte-en-l’air, doutait d’y pénétrer sans y laisser la vie.
Ils franchirent les portes. Des soldats s’écartèrent. Des intendants saluèrent, d’autres s’inclinèrent brièvement. Nul ne questionna Narhem, nul ne le retint. Il allait où il voulait, comme si la pierre elle-même s’écartait sur son passage.
Elian le suivait, jalousant cette autorité qu’il n’avait même pas à imposer. Elle, la reine des elfes, n’était jamais obéie sans contestation. Ici, Narhem n’avait pas besoin d’élever la voix.
Ils descendirent plusieurs volées de marches en spirale, humides, glissantes. Le silence s’épaississait à mesure qu’ils s’enfonçaient.
- Entre, dit-il.
La porte grinça. La cellule était nue, froide. Une meurtrière laissait entrer un filet de lumière, blafard. Les murs suintaient d’humidité.
- Au fond, contre le mur, précisa Narhem.
Elian obéit, sans comprendre. Elle n’eut pas le temps de réagir. Une douleur fulgurante transperça son épaule. Elle cria. Il avait sorti sa dague. Sous ses yeux, il la posa à terre, juste devant la porte.
- Chaque jour, la distance entre elle et toi se réduira. Elle ne s’en ira que lorsque j’aurai l’anneau d’Elgarath dans la main.
- Va voir dans une tanière d’ours. Il s’y trouve sûrement.
Narhem sourit. Puis il s’éloigna sans un mot de plus, la laissant là, sans fermer la porte, sans se retourner.
Elian chancela jusqu’à l’entrée, grimaçant. Elle tendit la main. La douleur la frappa, brutale, comme une corde invisible tirée d’un coup sec. Elle s’écroula.
Elle recommença. Plusieurs fois. Jusqu’à devoir ramper, le souffle court, les mains trempées de sueur. À chaque tentative, la même sanction : une vague de souffrance qui la ramenait, la clouait, l’écrasait.
Elle revint s’asseoir au fond, les jambes tremblantes, la peau pâle, les dents serrées.
Elle regarda, immobile, la dague posée là, à quelques pas, comme une insulte. Un simple objet. Qui la privait de sa liberté.