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Chapitre 32 : Elian – La reine humaine

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Par Nathalie

Les jumelles avaient faim. Elian s’en rendit compte, en les voyant téter dans le vide. Elle se figea. Ici, à Irin, tout le monde était allaité. Par leurs mères. Elian douta qu’aucune accepte d’offrir son sein à des enfants humains.

Les elfes ne consommaient ni lait, ni œufs, ni viande. Le beurre, la crème, le fromage n’existaient pas à Irin. Le lait maternel et le miel étaient les seules nourritures d’origine animale tolérées.

Rien à faire. Nourrir les jumelles ici relevait de l’impossible.

Elian observa les petites, paisibles dans leur sommeil. Puis leva les yeux vers la lisière, là où les frondaisons s’ouvraient sur la plaine. Là-bas, peut-être… dans les hameaux humains, elle trouverait ce qu’il fallait. Mais y aller ? Seule ? Avec deux nourrissons ? Trop visible. Trop risqué.

Elle aurait besoin de se fondre. De disparaître.

- Tu veux que je vienne avec toi ? demanda une voix douce à ses côtés.

Theorlingas. Toujours là. Toujours prêt. Un peu trop.

Elle se tourna vers lui, agacée malgré elle. Ce regard soucieux, cette gentillesse constante… Il croyait quoi ? Qu’elle avait besoin d’un garde ? Il était moins rapide qu’elle, moins fort. Elle l’écrasait en combat. Et pourtant il la suivait comme une ombre, plein de bonnes intentions.

- J’ai besoin de savoir les petites en sécurité, répondit-elle, sur un ton plus sec qu’elle ne l’aurait voulu.

- Nul ne leur fera de mal, assura-t-il. Même humaines, nous ne les toucherons pas.

- Je ne pensais pas aux elfes. Je parlais des bêtes. Des loups. Des fourmis…

- Je veillerai. Rien ne les approchera.

Il la regardait avec une tendresse qui l’irrita davantage. Elle détourna les yeux.

- Elle ne devrait pas partir, lança une voix plus rude, venue d’en haut.

Dolandar.

Juché sur une branche, les bras croisés, le regard dur. Comme s’il surveillait un gibier prêt à s’enfuir. Et cette façon de parler… « Elle ». Pas tu. Même pas Elian. Il s’adressait à Theorlingas. Comme si elle n’existait pas. Comme si elle était une chose à surveiller. À contenir.

La colère monta d’un coup, brutale, acide.

Elle leva les yeux, planta son regard dans celui de Dolandar. Elle aurait voulu le gifler. Ou hurler. Sa voix sortit froide, tranchante :

- Je suis là, tu sais. Pas un animal dont on discute entre dresseurs.

Elle marqua une pause. Il ne répondit pas.

- Je ne t’ai pas demandé ton avis, termina-t-elle.

Elle s’éloigna à grandes enjambées, dépassa les troncs immenses, franchit les premières racines comme des arches, et sortit d’Irin, les mâchoires serrées, le cœur tambourinant.

Elian ne pouvait pas se présenter dans un village habillée ainsi : guenilles elfiques, tâchées de sang. Mieux valait disparaître.

Elle repéra une ferme isolée, subtilisa un pot de lait, une vieille outre en vessie de bœuf, et fila.

Les fillettes burent goulûment avant de chouiner, épuisées. Trop froid. La tunique elfique ne suffisait pas.

Elian les déplaça près des bains, là où la terre fumait et réchauffait la mousse. Elles s’endormirent en tremblant.

Voler du lait l’avait écœurée. Elle imaginait le fermier, les mains rugueuses sur le pis, debout à l’aube. Elle le paierait. Plus tard. Mais des vêtements ? Impossible à voler. Pas à un artisan. Pas à un pauvre.

Elle explora les alentours, découvrit une petite ville tranquille, et repéra l’atelier d’un tailleur.

Elle entra par le toit. Au rez-de-chaussée, elle trouva un homme penché sur son établi. La lame effleura sa nuque.

- Ne te retourne pas, souffla-t-elle.

- Prends ce que tu veux !

- Je ne veux ni or ni bijoux. C’est ton talent qui m’intéresse.

Silence. Elle fit glisser devant lui son pendentif d’assassin. Il pâlit.

- Je veux exercer ici. Mais pas avec ces vêtements. Je veux… passer inaperçue.

- Tu veux… que je t’habille ?

- Exact.

Il se détendit, presque amusé.

- Je n’ai pas d’argent, précisa Elian.

- Tu paieras plus tard. Ça me va.

- Je dois rester anonyme, insista-t-elle.

- Cache-toi derrière ce paravent. Je ne te verrai pas.

Hésitation. Puis elle recula, lame en main, jusqu’à disparaître.

- Tu peux venir.

Des cordelettes passèrent au-dessus du panneau.

- Tour de taille.

Elle resta figée.

- Regarde entre les lamelles, dit-il. Comme ça.

Il fit la démonstration. Elle comprit. Long moment rythmé par les mesures, les allers-retours silencieux.

- T’as un corps parfait, lâcha-t-il enfin. Juste… parfait.

Elle rougit malgré elle, un rire lui échappa.

- Noir intégral ? Ou un peu d’audace ?

- Classique. Capuche, masque, cuir, lin, bottes silencieuses. L’assassin de base.

- Pour les bottes, faudra voir le cordonnier.

Elian grimaça. Le tailleur dut le sentir.

- Je l’enverrai quand j’aurai fini tes atours.

- Délai ?

- Une lune.

- Merci, maître tailleur.

- À bientôt, assassin.

Elle repartit par les toits, vola deux couvertures chaudes et quelques pots de lait, laissa le pot vide à sa place. Elle paierait. Promis. Mais pas aujourd’hui.

Elian retrouva les petites seules en train de pleurer. Nul ne s’intéressait à elles. Elian les prit dans ses bras et les câlina, les nourrit, les lava dans un bain chaud avant de les recoucher. Dès qu’elles furent endormies, Theorlingas apparut, des vêtements à la main. Il les lui tendit. Un ensemble neuf, comprit Elian.

- Pose-les. Je vais d’abord me laver.

- Souhaites-tu que je t’accompagne ? proposa-t-il.

Baiser ? Sous leurs yeux ? Risquer leurs moqueries ? S’offrir à Theorlingas tout en pensant à Ceïlan ?

- Non, répondit-elle d’un ton sec.

Theorlingas s’inclina.

- À ta guise, ma reine.

D’un bond agile, il grimpa dans un arbre proche pour disparaître dans la frondaison. Elian profita du bain chaud pour se détendre. Porter des habits propres et solides lui regonfla le moral. Lasse, elle se régénéra un peu avant de réfléchir, tournant en boucle la situation, ne trouvant aucun allié sur lequel se reposer.

Elle était censée être reine d’Irin. Cela impliquait quoi ? Elle n’entendait même pas les siens discuter. Elle se sentait bien entre ces arbres, chez elle même si elle aurait préféré se trouver là-haut, dans la canopée, plutôt qu’au sol mais les hauteurs auraient été bien trop dangereuses pour les petites qu’une chute tuerait à coup sûr.

Quelles étaient ses obligations ? Régner sur Irin signifiait sûrement agir mais comment et sur quels éléments ? La forêt se passait bien d’elle. Chaque elfe semblait savoir ce qu’il avait à faire. Nul ne venait lui demander quoi que ce soit. Elian n’avait pas la moindre idée de ce qu’elle devait faire.

La lune passa, et toujours aucun elfe n’était venu la voir. Tous les jours, elle volait du lait, rendant les pots vides en échange. Le fermier, désormais habitué, laissait le récipient plein sur le rebord de la fenêtre, comme une offrande à un visiteur invisible.

- Voici Héményel, annonça le tailleur.

Elian ajustait les derniers pans de sa nouvelle tenue. La coupe tombait parfaitement, sans un pli.

- C’est l’assistant du cordonnier, ajouta-t-il.

- J’ai apporté des bottes en conformité avec les mesures transmises par Raphaël : femme de petite taille, fine et bien proportionnée, déclama le garçon.

Elian esquissa un sourire. Même sans connaître ses traits, le tailleur avait dû la reconstituer en imagination. Elle remonta le masque sur son nez, glissa sa chevelure sous le col du manteau, laissa pendre bien en évidence le pendentif d’assassin contre la tunique de lin noir puis rabattit la capuche.

Elle apparut dans l’encadrement de la pièce, rayonnante.

- Magnifique, murmura-t-il, tandis que l’assistant blêmissait à vue d’œil. Ah, je ne lui ai pas précisé que tu étais assassin. Juste une cliente.

Elian ne répondit pas. Elle savourait la tension dans la pièce, amusée. Le silence était un tissu plus redoutable que la soie noire qu’elle portait.

Raphaël se rapprocha et commença à lui tourner autour, touchant les coutures, pinçant un ourlet ici ou là.

- C’est un peu lâche, là, indiqua-t-il, avant de sortir son matériel.

Elian se laissa faire, figée, statue. L’assistant devenait pâle comme un linceul.

- J’ai terminé. Les bottes te conviennent-elles ?

- Non, trancha Elian. Trop rigides. Trop basses. La semelle fait trop de bruit. Il me les faut plus souples, montant jusqu’aux genoux, avec des semelles silencieuses. Je dois pouvoir me déplacer sans être entendue.

Le tailleur acquiesça.

- Cela se comprend. Héményel ? Tu as noté ?

L’adolescent restait figé.

- Héményel ? insista Raphaël.

Il sursauta, balbutia :

- Souples, hautes, silencieuses. Je transmets. Je… je reprends celles-là ?

- Non, répondit Elian. Tu auras les autres en échange. Pas avant.

Elle ne voulait pas qu’on découvre ce qu’elle portait dessous. Les vêtements elfiques ne devaient être vus de personne.

L’adolescent s’inclina maladroitement, puis fila, les joues blêmes et la nuque raide.

- Ça va faire sa soirée, glissa Elian avec un sourire en coin.

- Et la mienne, souffla Raphaël, avant de redevenir grave. Assassin ?

Elle leva un sourcil sous sa capuche.

- En échange du vêtement…

Son regard se durcit. Avait-il un contrat à proposer ? Un simple tailleur ?

- À chaque nouvelle lune, un homme de Crasp vient me soutirer une partie de mes bénéfices. Protection, dit-il. Contre lui-même, évidemment.

Une magouille. Une de plus. Elian sentit l’agacement monter.

- On a déjà demandé l’aide du royaume. La milice est venue, a bien profité… et est repartie.

Elle ricana. Corruption. Classique.

- Je suppose qu’il ne s’en prend pas qu’à toi.

- Non. Toute la ville te sera reconnaissante. Je ne manquerai pas de faire savoir que c’est grâce à toi.

Elle cilla. Elle venait pour un vêtement. Et la voilà en passe de devenir la patronne officieuse du quartier. À Irin, elle n’arrivait même pas à être reconnue. Mais ici… ici, les choses étaient simples. Une menace. Un coup à porter. Un effet immédiat.

- Je vais t’aider.

- Je te remercie… assassin.

Elian sourit puis disparut par la fenêtre de toit, laissant le tailleur à ses tissus. Une veille discrète la mena sans effort à la taverne du coin. Quelques hommes de main, ivres, bruyants. Trop faciles à suivre. Encore plus simples à tuer. Dix corps, dix gestes nets. Pas un de trop.

Elle échangea les pots de lait vides contre des pleins et retourna à Irin. Retira ses vêtements humains, heureuse de s’alléger d’un rôle trop étroit. Reprit sa tunique elfique. Elle retrouva les jumelles. Les embrassa. Obtint leur sourire.

Une nouvelle lune passa. Elle ne reparut pas au tailleur. Son ventre avait pris du volume. Les coupes ajustées ne convenaient plus. Les tissus elfiques, eux, s’adaptaient. Ils respiraient avec elle, accompagnaient chaque transformation.

Elle restait aux aguets. Un œil sur le village. Un nom rayé, dix autres qui tentent leur chance. Elle les égorgea sans cérémonie, les laissa dans des fossés.

Les rumeurs grandissaient. L’assassin invisible rôdait. Elian sourit. On parlait d’elle. Elle n’avait plus besoin d’être là pour exister.

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