- Tu es totalement inconscient ! s’écria Ceïlan à l’extérieur. Elle est malade et tu la promènes un peu partout dans Irin comme si tout allait bien.
- Va te faire foutre, Ceïlan, répondit Theorlingas.
Puis, ce fut le silence, un silence lourd, qui s’étira tandis que le vent sifflait entrait les feuilles. Elian sentit une panique sourde monter en elle. Que se passait-il entre eux ? Elle était inquiète pour Theorlingas. Cette inquiétude se muait en une peur irrationnelle qu’il ne revienne pas. Elle avait envie de le voir, de sentir sa présence rassurante, son parfum frais, de croiser son regard empli de douceur. Tout autour d’elle semblait se dérober, et ses yeux se fermaient, peu à peu, emportée dans les bras du sommeil. Les rêves vinrent, aussi doux que le vent printanier, et elle se laissa emporter.
Le rêve s’éteignit avec brutalité, comme une bougie soufflée par le vent.
- Laisse-la ! gronda la voix rugueuse de Ceïlan, pleine de fureur et de frustration. Ce n’est pas ton domaine d’expertise.
- Ça ne semble pas être le tien non plus, cingla Theorlingas, implacable.
Elian se figea, à moitié endormie, mais la tension qui s’était installée dans l’air la secoua.
- Pardon ?
Ceïlan semblait étranglé par sa propre rage, incapable de masquer la violence de ses paroles.
- Cela fait des lunes que tu tentes de la soigner, répondit Theorlingas d’un ton détaché. En deux jours, j’ai réussi à l’amener à boire, manger, marcher et sourire.
La réponse de Theorlingas ne laissait pas de place au doute : il était fier de ses actes. Ceïlan, plus furieux que jamais, ne se contrôlait plus.
- Nous savons tous la raison qui te pousse à t’occuper d’elle alors arrête de me prendre pour un con.
- Explique-toi ! grogna Theorlingas, son ton indéchiffrable.
- Tu veux la baiser, c’est tout. Elle ne te connaît pas mais nous, oui, et tu ne parviendras pas à nous leurrer. Je compte bien la protéger !
Elian se leva pour sortir, tombant sur deux adultes tentant de revendiquer un espace qui ne leur appartenait pas, tout en se battant pour ce qu’ils croyaient être juste.
- Elian ?
Ceïlan, constatant sa présence, se tourna vers elle, une pointe d’inquiétude dans ses yeux.
- Tu dois comprendre que je…
Elle leva la main gauche et, d’un simple geste, fit taire son frère. D’un autre, elle invita Theorlingas à la suivre.
Theorlingas obéit, son regard brillant d’une fierté calme alors qu’il suivait la reine, son pas léger et assuré. Mais avant de s’éloigner, il jeta un regard plein de défi à Ceïlan, qui bouillonnait de rage.
Un peu plus loin, alors qu’ils s’éloignaient des deux hommes, Elian se tourna vers Theorlingas.
- On va où, aujourd’hui ? demanda-t-elle, sa voix presque hésitante.
- J’aimerais vraiment te montrer quelque chose dans le souterrain, répondit-il, et Elian se raidit, un frisson glacé parcourant son dos. Je serai avec toi. Je ne te lâcherai pas. Tu pourras sortir quand tu veux.
Un petit tremblement traversa son corps, mais Elian, la tête pleine de doutes, décida de ne pas se laisser dominer par la peur. Elle inspira, essayant de se détendre malgré l'appréhension qui la submergeait.
- Soit, dit-elle, sa voix plus ferme cette fois.
Une fauvette, aussi rapide qu’un éclat de lumière, déposa un fruit dans la main d’Elian avant de repartir, battant des ailes comme pour lui dire à demi-mot de ne pas trop réfléchir. Elian sourit à Theorlingas, une expression à la fois malicieuse et reconnaissante, avant de croquer dans le fruit. Il était sucré et frais, un goût qui chatouillait ses papilles, réveillant ses sens.
- Il y a un problème entre Ceïlan et toi ? demanda-t-elle, toujours en équilibre sur la branche qu’elle foulait, ses pieds se déplaçant avec grâce.
Le vent frisquet jouait dans ses cheveux, accentuant sa sensation de liberté.
- Une différence de point de vue, répondit Theorlingas, un ton aussi calme que la brise elle-même.
Elian hocha la tête, n’insistant pas davantage. Elle préférait se concentrer sur ce qui se passait ici et maintenant, profiter de l'instant, de la légèreté de sa présence, de cette complicité sans mot dire. Tout en continuant à avancer d’une branche à l’autre, elle sentait la chaleur de la lumière filtrer entre les feuilles. La forêt, à chaque instant, semblait lui parler, l’envelopper, lui offrir la sensation d’être chez elle.
Il la prit de nouveau par les hanches pour l’amener au sol et Elian, une fois en bas, ne lâcha pas le nilmocelva.
- C’est vrai ? demanda-t-elle, ses yeux pétillants de malice.
- Quoi donc ?
- Que tu apprécierais qu’on partage un moment charnel ?
Theorlingas la regarda sans une once d'hésitation, comme si la question n’avait aucune importance. Son regard se fit plus intense, mais il répondit avec une simplicité désarmante.
- Oui.
Elian resta un instant sans voix, la bouche entrouverte par la surprise. Il avait dit cela d’une telle franchise qu’elle n’avait pas pu s’empêcher de sourire. La sincérité brute des créatures sylvestres, si déconcertante parfois, était aussi rafraîchissante qu’un vent printanier. Cela la faisait se sentir vivante, libre, débarrassée de toutes les masques que l’on portait au quotidien.
Elle se détacha de l’elfe, secouant la tête comme pour effacer la gêne qui s’était installée.
- Pas toi ? demanda-t-il, d’une voix taquine, ses yeux brillant de curiosité.
Elian n’eut pas le courage de lui répondre tout de suite. Au lieu de ça, elle lui tourna le dos, espérant que sa gêne serait masquée par son mouvement. Son visage, brûlant de honte, était devenu aussi rouge qu’une tomate mûre, mais elle ne se laissa pas envahir par cette chaleur. Elle se massa l’épaule droite, comme pour se donner un peu de contenance, puis se tourna à nouveau vers l’elfe blond.
- Tu aimes baiser les morts ? lança-t-elle.
Pour toute réponse, Theorlingas attrapa une mèche de ses cheveux et la lui montra. Blonds. Le nilmocelva avait raison. Elian allait mieux. Loin de Ceïlan. Elle se permit un léger sourire. Elle se sentait mieux.
- On y va, dans ce trou ? demanda Elian, l’envie de changer de sujet prenant le dessus.
- Nid, la corrigea Theorlingas, un sourire subtil flottant sur ses lèvres.
- Les nids sont dans les arbres, répliqua Elian, la tête haute, comme si sa logique ne pouvait être mise en doute.
- Pas tous, répondit-il, avec un air qui en disait long sur les secrets qu’il portait.
Ses yeux brillaient d’une lueur malicieuse, et Elian eut l’impression qu’un autre monde s’ouvrait devant elle, plein de mystères et de révélations à venir.
Elian suivit Theorlingas, ses pas prudents s’enfonçant dans l’obscurité. À l’entrée du boyau souterrain, elle prit une grande inspiration, sentant l’air frais et humide du tunnel caresser ses poumons. Après quelques respirations lentes et contrôlées, elle se sentit prête. Elle tendit la main vers celle de l’elfe, la saisissant avec hésitation. Ses doigts se refermèrent sur les siens, et un léger frisson parcourut son corps à la sensation de sa peau.
En bas, la même substance blanche luminescente couvrait les murs du tunnel. Fascinée, Elian s’approcha et tendit la main vers elle, fascinée par l'éclat doux de la lumière.
- Ne touche pas à ça, prévint Theorlingas d’un ton calme mais ferme.
- C’est dangereux ? demanda Elian, son doigt restant suspendu à un souffle de la couche laiteuse.
- Non, c’est collant, répondit Theorlingas. Tu n’arriverais pas à t’en débarrasser. Ses sœurs et elle le tissent.
L’elfe désigna son propre bras du menton, et Elian tourna la tête. Une énorme araignée mauve, presque aussi grande que sa main, s’était installée sur la peau de Theorlingas. Ses pattes immenses semblaient enchevêtrées dans ses cheveux. Elian s'immobilisa, prise de terreur à la vue de la bête.
- Une seule morsure est mortelle, murmura Theorlingas d’une voix tranquille. Et les talents de Ceïlan ne serviraient à rien. La mort survient en un claquement de doigts.
Elian se figea, ses yeux fixant la créature sur le bras de l’elfe. Elle déglutit difficilement.
- Fais-la partir, demanda-t-elle d’une voix tremblante.
En un instant, l’araignée s’éloigna, se glissant avec agilité sous la couche blanche, disparaissant dans les ombres. Elian prit un moment pour reprendre son souffle.
- Pourquoi m’as-tu amenée ici ? demanda-t-elle, la voix tremblante, mais curieuse.
- Les araignées tissent ici parce que ma brigade de nilmocelva le leur demande.
Theorlingas la guida plus loin dans le tunnel, ses pas légers et sûrs malgré l’obscurité.
- Comme tu peux le constater, la toile est propre, immaculée. Aucun insecte ne s’y laisse prendre.
- Parce qu'ils ne viennent pas jusqu’ici ? supposa Elian.
- Parce qu’on leur indique le chemin pour les éviter.
- Pourquoi ? s’étonna Elian.
- Pour qu’ils parviennent à la salle suivante.
Theorlingas lui adressa un regard énigmatique en poursuivant son chemin.
À chaque pas, Elian ressentait une résistance, comme un poids qui se faisait plus lourd. Mais sa curiosité la poussait à continuer, même si une part d’elle voulait fuir cet endroit à la fois étrange et oppressant. Ils pénétrèrent dans la seconde salle, beaucoup plus sombre, les ombres se resserrant autour d’eux comme un manteau lourd.
- Tu sais voir dans le noir ? demanda Theorlingas, son regard scrutant les ténèbres.
Elian secoua la tête, un peu honteuse de son ignorance.
- Entre en contact avec la nature, détends-toi, et imagine une chouette ou un chat. Tu peux faire ça ?
Elian hocha la tête, la tête pleine de questions, mais décidant de suivre l’indication. Elle ferma les yeux, se concentrant sur l’appel de la forêt, ressentant les battements du monde naturel autour d’elle. En quelques instants, une chaleur douce envahit son corps, et les ténèbres perdirent leur emprise. Peu à peu, la lumière semblait venir de l’intérieur, éclairant le monde avec une clarté toute nouvelle. Les ombres se dissipèrent, et Elian put distinguer les formes autour d’elle.
- C’est incroyable ! s’exclama-t-elle, fascinée.
- Tu es une elfe, répondit Theorlingas d’un ton presque paternel. Tous les enfants apprennent à faire cela étant petits. Tu as beaucoup à rattraper, mais tu es douée. Cela ira vite.
Les mots de Theorlingas, bienveillants, furent comme une caresse. Mais en elle, un tourbillon de doutes se leva. Elle était une elfe… une elfe qui ignorait tout de sa propre communauté. Une étrangère parmi les siens, rejetée, méprisée, abandonnée. Elle n’était rien de plus qu’un déchet jeté dans un monde qui ne l’accepterait jamais, peu importe ses efforts.
Beïlan avait eu une échappatoire. Dalak, son père, les elfes noirs. Mais elle, qu’avait-elle ? Elle secoua la tête, chassant la pensée qui lui brûlait les lèvres. Elle ne pourrait jamais revenir auprès des humains. Ils la rejetteraient. Les elfes la regardaient déjà comme une paria. Elle ne serait jamais l’une des leurs, jamais acceptée, jamais comprise.
Une immense mélancolie s’empara d’elle, lourde et douloureuse. Elle était coincée entre deux mondes. Un monde d’humains qui la haïssait, un autre d’elfes qui la reniait. Elle n’appartenait à aucun d'eux, flottant entre deux eaux, perdue.
- Reviens vers moi, murmura Theorlingas, sa voix douce mais ferme, coupant court à ses pensées tumultueuses.
Elian sourit mais ne put soutenir le regard de son guide. La fragilité qui l’habitait la rendait trop vulnérable. Elle baissa les yeux. Theorlingas la força à lever le menton, ses doigts doux mais fermes sur son visage. Lorsqu’elle plongea dans ses yeux, un flot de force et d’assurance s’immisça en elle. Ses larmes montèrent, incontrôlables.
Il ne demanda rien. Il la prit dans ses bras, sans un mot, acceptant ses larmes sans condition. Elian pleura, laissant toute la souffrance s’échapper d’elle. La douleur dans son épaule droite explosa, violente, prête à la submerger. Elle serra les dents, refusant de céder. Elle repoussa la douleur, la comprimant, l’enfermant dans la blessure. Elle ne voulait pas que sa faiblesse s'échappe.
Finalement, elle s’éloigna des bras de Theorlingas, s’obligeant à regarder autour d’elle. Des araignées recouvraient les murs noirs, leurs corps massifs se mouvant dans l’ombre. Des petits points blancs parsemaient le décor comme des étoiles filantes suspendues dans une nuit sans fin.
- Voici la nurserie, annonça Theorlingas d’une voix calme. Ce que tu vois sont les cocons reproductifs des araignées. Les insectes viennent jusqu’ici et se suicident dans la gueule des araignées.
- Pourquoi faites-vous cela ? Quel est votre intérêt ? Obtenir un poison surpuissant ?
- Poison ? répéta Theorlingas, une légère touche de confusion dans sa voix. Non, nous n’avons jamais prélevé leur venin. Viens, je vais te montrer.
L’elfe ramena Elian dans la première chambre. Il détacha un bâton de sa ceinture, le plongea dans la toile et tourna, manœuvrant avec une étonnante aisance. En quelques instants, un gros œuf de fils, presque translucide, se forma au bout du bâton. Il sortit, prenant la main d’Elian dans la sienne.
La remontée dans les frondaisons fut un véritable défi. Les pieds d’Elian glissaient sur les parois des arbres, mais avec l’aide de Theorlingas, elle parvint à retrouver Irin, cachée là-haut, invisible depuis le sol. Leur progression se fit ainsi, de branche en branche, dans un labyrinthe naturel où les arbres formaient une ville sans chemin clair. Le sol n'était qu'un souvenir lointain, invisible, et Elian sentit la vérité : un étranger, même guidé par les meilleures intentions, ne trouverait jamais son chemin ici. Elle-même se perdit, incapable de retrouver sa chambre sans l’aide de son guide.
Ils passèrent près d’un groupe d'elfes qui jouaient, riant aux éclats, leurs voix se mêlant aux chants des oiseaux. Elian n’en comprenait pas les règles, mais une furieuse envie de participer naquit en elle. Une envie de les rejoindre, de s’intégrer, de briser la distance qui la séparait de ce monde.
- Que la lune et le soleil guident vos pas, lança Theorlingas, sa voix sereine et pleine de cette douceur qui caractérisait l’elfe.
- Que la lune et le soleil guident tes pas, Theorlingas, répondit l’un des elfes avec un sourire.
- Que la lune et le soleil guident tes pas, Majesté, dit un autre, son ton respectueux, solennel.
Elian se figea. Majesté. Ce titre la prit de court, la faisant frissonner. Reine. Elle était reine. La simple idée d’être associée à ce mot, à ce rôle, la bouleversa. Tout cela à cause d’une simple demande, sous les remparts de Tur-Anion, une lame de métal noir de Khala sous sa gorge, son désir de prendre le trône.
Elle avait été naïve. Comme si un titre pouvait réparer quoi que ce soit, comme si l’on pouvait effacer un passé de souffrance et de solitude avec un mot. Elle n’avait rien d’une reine. Rien de ce qu’elle imaginait avant. Rien de ce qu’elle avait vu à Falathon. Son propre peuple, ces elfes, lui donnaient ce titre, mais elle n’avait aucune idée de ce qu’il signifiait. Elle n’avait aucune légitimité. Elle n’était qu’un imposteur parmi les siens.
Majesté... Elle s’étonna de la façon dont le mot la dérangeait. Cela lui semblait stupide. Elle ne connaissait rien à la royauté elfe, à part ce que Ceïlan avait daigné lui en confier. Comment pourrait-elle espérer gouverner un peuple qu’elle ne comprenait pas ? Qu’est-ce que cela signifiait vraiment, ce rôle ? Elle le soupçonnait à peine, mais une chose était sûre : ce n'était pas la même chose qu’à Falathon. Elle n’avait accepté cette place que pour évincer Beïlan. Le détrôner, lui retirer cette autorité malsaine qu’il exerçait sur eux, ce pouvoir qui rongeait tout. Il devait disparaître. Mais où était-il, maintenant ?
Une grimace déforma ses traits. Ce titre, cette couronne, personne n’en voulait. Nul ne le réclamerait. Ceïlan l’avait avertie : aucune femme ne voudrait de ce fardeau. Trône maudit. La pensée de sa mère fit surface. Ma mère, qui avait tout sacrifié, tout donné... et pour quoi ? Elle en était morte dans l’indifférence la plus totale.
La douleur dans son épaule se réveilla. Elle la repoussa aussi vite qu’elle était apparue, se concentrant sur ses respirations, sur la guérison. La souffrance, comme les pensées sombres, ne devait pas avoir de place ici. Pas maintenant.
Plus tard, les responsabilités, pensa-t-elle, en essayant de se convaincre qu’elle pourrait y faire face. Plus tard.
- Que la lune et le soleil guident vos pas, salua Elian.
- J’aimerais que vous montriez vos talents à notre reine, annonça Theorlingas, son regard sérieux et lointain.
Il tendit le bâton recouvert de toile d’araignée. Un des elfes s’en saisit, sa main fine et assurée, tandis qu’un autre, avec une grâce surnaturelle, attrapa un petit bâtonnet vide. Un gros ver se matérialisa à côté du premier elfe. Il émit un léger gargouillement avant de vomir une substance gluante, translucide et épaisse, puis de disparaître dans une anfractuosité du bois. La vision de cette matière, si étrangère à ce qu’elle connaissait, fit grimacer Elian, un malaise grandissant dans sa gorge.
Le premier elfe, avec une concentration hypnotique, plongea sa main dans la masse visqueuse, provoquant une nausée chez Elian. D’un geste expert, il récupéra un peu de toile de l’étrange matière. À ses côtés, l’autre elfe plongea ses mains dans le vomi du ver, et commença à enrouler le fil autour du bâtonnet.
- La bobine de fil ainsi obtenue est ensuite trempée dans la même substance pendant une lune, expliqua Theorlingas d’un ton détaché. Cela permet d’enlever tout son collant à la toile. Le fil sèche ensuite pendant trois lunes. Viens.
Les mots flottèrent dans l’air, comme s’ils étaient naturels, mais pour Elian, ils n’avaient aucun sens. Comment cela pouvait-il être un processus normal ? L’étrangeté du monde elfique la frappa en plein cœur. Pourquoi fallait-il que tout ici soit si… différent ?
Ils quittèrent les fileurs pour un endroit voisin, un petit espace laissé libre entre les arbres. Des bâtonnets étaient plantés un peu partout, en attente.
- Ce fil est ensuite tissé pour faire vos vêtements ? supposa Elian.
- Tout dépend ce que tu entends par "tissé", répondit Theorlingas.
Il laissa sa question flotter dans l’air, avant de lui faire signe de le suivre. Un peu plus loin, un groupe d’elfes dansait. Ce n’était pas une danse ordinaire. Non. C’était un spectacle, une chorégraphie qui dépassait la compréhension humaine. Les elfes exécutaient des acrobaties ahurissantes, virevoltant dans les airs, leurs mouvements d’une fluidité et d’une harmonie parfaites.
Elian observa, ébahie. Sans sa blessure, elle savait qu’elle aurait pu les imiter. Mais ce qu’elle voyait n’était pas simplement la danse ; c’était la manifestation d’une culture qui défiait l’entendement humain. Chaque mouvement était une poésie, chaque vol dans les airs une déclaration d’étrangeté.
Elle soupira, un peu nostalgique. Si je n’étais pas brisée… Mais ce n’était pas le moment de se laisser aller à de telles pensées. Elle se força à se concentrer sur ce qu’elle voyait, à essayer de comprendre, de ressentir cette différence. Un monde auquel je n’appartiens pas.
- Que la lune et le soleil guident vos pas, lança Theorlingas.
Les elfes cessèrent leur danse et leur chant, leur attention se focalisant sur les nouveaux arrivants. Elian, encore plongée dans l’étrangeté de l’endroit, salua à son tour. Un malaise croissant envahit son esprit en même temps que les regards se tournaient vers elle.
- Sa Majesté a besoin de vêtements, annonça Theorlingas, comme si de rien n'était.
L'instant d’après, Elian se rendit compte de ce qu’elle portait. Un frisson de honte la traversa. Les morceaux de tissu lacérés par les coups de dague de Khala se collaient à elle, souillés de sang séché. Elle rougit, son visage prenant une teinte cramoisie, horrifiée par sa propre apparence. Une mendiante. Une poupée de chiffons. Voilà ce que je suis devenue. Une nausée monta en elle. Elle détourna le regard. L’animation devant elle parvint à capter son attention.
Des dizaines de créatures – écureuils, pics-verts, petites bêtes agiles – apparurent comme surgies de nulle part. Leur arrivée, silencieuse mais précipitée, forma un petit cortège autour d’un énorme morceau de bois que portait un ours brun, aussi rapide qu’inattendu. Avant qu’Elian n’ait eu le temps de saisir le pourquoi du comment, les animaux se mirent à l’œuvre. Ils travaillaient ensemble, leurs petites mains agiles se déplaçant avec une précision étonnante.
Ce qui se forma sous leurs gestes était une silhouette. Un corps, sans tête, mais indéniablement féminin. Un corps aux formes qu’Elian reconnut. Non. Elle rougit, détournant le regard. Est-ce... moi ?
Les créatures ne s'arrêtèrent pas, continuant leur danse frénétique autour de ce morceau de bois. Les écureuils et pics-verts disparurent, cédant la place à des milliers de fourmis, dont les mandibules s’activaient avec une synchronisation parfaite. Elles apportaient du fil – Elian reconnut les bobines montrées plus tôt par Theorlingas, les fils d’araignées – et commençaient à tisser autour de la forme. Elles se déplaçaient sans relâche, frénétiques, leur tâche tout entière gravée dans l’instant. Un ballet hypnotique se forma autour de l'objet.
Les fourmis se glissèrent dessous, dessus, tirant, tendant, tissant, jusqu’à ce que, sous les yeux d’Elian, le vêtement prenne forme. C’était d’abord le haut, des manches longues, un col qui se fermait sur le torse. La matière se resserrait autour du corps de bois, un manteau protecteur s’étendant du nombril jusqu'aux chevilles. Le vêtement se poursuivait, moulant chaque courbe sans jamais être contraignant. Le tissu était léger, mais solide. Une tunique sans manches, sculptée à même l’air, s’ajustait aux hanches avant de s’étirer jusqu’au sol. L’élément central de la robe s’ouvrait sur les côtés, laissant une grande liberté de mouvement.
Les fourmis se reformèrent et disparurent aussi soudainement qu’elles étaient apparues. Le vêtement, qui semblait impossible à réaliser en un instant, était là. Parfait. Sans défaut. Elian, interdite, ne pouvait qu’observer.
Cela ne se peut pas... pensa-t-elle, son esprit accablé par l’impossibilité de ce qu’elle venait de voir. Pas même le plus rapide des tisseurs de Falathon n’aurait pu accomplir cela.
- C’est splendide ! souffla-t-elle, bouche bée.
- C’est blanc, corrigea Theorlingas. Quelles couleurs souhaites-tu ?
Elle resta figée, prise de court.
- Des couleurs ? Je dois… choisir ? Je… je ne sais pas…
- Tu as choisi celles que tu portes ? demanda-t-il, plus doux.
- Non, admit-elle. Je voulais surtout… convenir. À Falathon, les habits montrent ton rang.
- Et tes couleurs préférées, tu les connais ?
Elian fronça les sourcils. Il lui fallut un instant. Elle releva la tête vers lui.
- Comme toi ?
Un sourire passa sur le visage de Theorlingas.
- Honnêtement… ton vêtement est superbe. J’adore.
- Vert donc, conclut-il. Comme tous les elfes.
Elle n’arrivait pas à savoir s’il la taquinait ou s’il trouvait au contraire qu’elle avait bien fait de s’accorder à eux.
- Ton vêtement n’est pas seulement vert, objecta-t-elle.
- Avec des touches de jaune et de mauve, soupira-t-il, presque agacé. Ne t’inquiète pas, ils savent ce qu’ils font. Personne ne veut d’un vert plat.
Il détourna les yeux. Elle suivit son regard. Les artisans sortaient des sortes de pots ovoïdes, alignés avec soin. On aurait dit des fruits.
- Les herboristes les font pousser ainsi. Les coques nous servent de récipients.
- Et dedans ?
- De la teinture. Verte, jaune, mauve.
- Vous vendez ça à Falathon, se rappela Elian.
- En échange de pointes de flèches en acier, précisa Theorlingas. Nous n’avons pas de fer à Irin. Et même si nous en avions, nous refuserions de le travailler.
- Pourquoi ?
- Il faut le faire chauffer. Aucun feu n’est toléré à Irin. Un incendie serait bien trop grave.
Elle répéta, plus pour elle-même que pour lui :
- Vous ne faites jamais de feu…
C’était inconcevable. À Falathon, le feu trônait au centre de chaque foyer, tel un cœur battant. Ici, il n’y avait rien. Pas de braise, pas de flamme. Pas même un tison.
- Nous n’en avons pas besoin, répondit-il.
Elle le fixa, interdite. Puis, sans réfléchir :
- Mais… vous savez en faire, quand même ? Vous n’êtes pas...
Elle s’interrompit net. Trop tard. Theorlingas la regardait. Son expression ne changea pas, mais quelque chose dans ses yeux s’était éteint. Comme si une frontière invisible venait d’être tracée entre eux.
- Certains ont appris, dit-il. À Falathon.
Le ton n’avait rien de blessé. Juste une constatation. Elian sentit le sol se dérober sous elle. La honte la submergea. Venait-elle vraiment d’insulter par sous-entendu celui qui prenait sur son temps pour la guider dans cet univers chaotique ? Elle s’en voulait à mort. La culpabilité la rongeait. Comment se faire pardonner chez les elfes ?
- Je… je ne voulais pas dire ça comme… enfin, je ne vous prends pas pour des…
- Des sauvages ignorants ? lança-t-il sans colère.
Elle secoua la tête, les joues en feu. Theorlingas se détourna, sans hâte, et regarda les mouches tourbillonner autour des pots.
- Ce n’est pas grave, dit-il.
Il ne lui en voulait pas. Et c’était peut-être pire encore.
Elle resta là, figée, incapable de répondre. Theorlingas n’avait pas haussé le ton. Il ne s’était même pas montré froid. Et pourtant, elle se sentait minuscule, aussi déplacée qu’une flamme au milieu d’Irin.
Il observa les mouches sans rien dire, les yeux fixés sur leur ballet méticuleux.
Elles entraient et sortaient des pots, se posaient sur le mannequin de bois. La couleur naissait là où elles passaient. Des nuances de vert, de jaune, de mauve, par petites touches, d’abord désordonnées, puis harmonieuses. Un motif commençait à se dessiner.
Elian ne savait plus où regarder. Son vêtement prenait forme, somptueux, inattendu… mais tout en elle criait qu’elle ne le méritait pas. Pas après ce qu’elle venait de dire. Pas avec ce regard de Theorlingas encore dans sa mémoire.
- Même mouillé, il ne perdra pas ses couleurs, dit-il, comme si rien ne s’était passé.
Elle sursauta en l’entendant reprendre la parole. Sa voix était douce. Trop.
- Les vers offrent cette particularité, ajouta-t-il. Ce que les humains n’ont pas.
Elle acquiesça, un peu trop vite.
- Ce qui les oblige à nous acheter la teinture. Encore, et encore, et encore, indiqua le nilmocelva.
Le ton n’était pas moqueur. Juste lucide. Elian aurait voulu répondre, mais quoi dire ? Que les humains gâchaient tout ? Qu’ils brûlaient, coupaient, extraient, souillaient, pour mieux racheter ensuite ce qu’ils avaient détruit ?
Elle avança une main vers la robe, hésita, laissa ses doigts frôler l’air.
- Non, l’arrêta Theorlingas d’une voix sèche.
Elle recula, comme une enfant prise en faute.
- Il est hors de question que tu touches cette merveille avec une main aussi sale.
Rouge de honte, elle baissa les yeux. Même sa peau lui paraissait souillée.
- D’abord, tu te laves. Après, tu t’habilles, dit-il. Simple respect.
Il marqua une pause.
- Pour ce qui a été fait. Pour ceux qui l’ont fait. Et pour toi.
Cette dernière phrase lui coupa le souffle. Elle y entendit tout. Son erreur. Son ignorance. Ce qu’elle pouvait, peut-être, devenir ici.
Elian fit la moue, mais un sourire lui échappa face au clin d’œil malicieux de l’elfe blond. Theorlingas ôta à gestes mesurés les vêtements du mannequin, puis tendit la main vers elle. Elle la saisit sans hésiter.
Il l’attira à lui et se pencha à son oreille.
- C’est ta main droite que tu viens de me tendre.
Il n’y avait ni surprise ni ironie dans sa voix. Juste un constat tranquille.
Elian écarquilla les yeux, baissa le regard vers son bras… et la joie lui explosa dans la poitrine. Elle avait retrouvé l’usage de son bras droit. Sans même s’en rendre compte.
Son cœur bondit. Elle serra un peu plus fort sa main dans celle de Theorlingas puis le suivit avec entrain jusqu’à la liane servant à descendre.
Les elfes restaient dans les hauteurs. Ils ne descendaient que rarement.
Elle nota deux exceptions : les araignées et la toilette.