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Chapitre 13 : Narhem – Société

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Par Nathalie

Trois émissaires. Trois. Et pas un seul retour.

Narhem planta ses ongles dans le bois de la table. Le parchemin sous ses doigts se froissa. La Trolie restait muette, indifférente, comme si les envoyés s’étaient dissous dans l’air. Rien. Pas une plume. Pas une trace.

Un grognement monta en lui. Il se leva d’un bond, renversa son siège. Le meuble heurta une colonne dans un vacarme sourd. Il fit trois pas, revint, saisit une carafe et la lança de toutes ses forces contre le mur. Le verre éclata, l’eau ruissela sur les pierres.

- Trois hommes ! Trois ! Et je n’ai rien !

Sa voix résonna, brutale. Le silence se referma, épais. On entendit au loin des pas précipités, puis plus rien.

Il restait là, les poings crispés, la respiration saccadée. Puis, d’un geste brusque, il repoussa les tentures et ouvrit la fenêtre. L’air frais le gifla. Il ferma les yeux. Un, deux, trois souffles. Il se força à inspirer plus lentement. Ses mains tremblaient encore.

Narhem s’agenouilla devant le foyer éteint. Il ferma les yeux. Il visualisa une flamme. La laissa grandir. Reculer. Méthode apprise auprès de Khala lorsqu’il l’entraînait au combat. Sa voix intérieure s’apaisa. Respirer.

Quand il se releva, ses gestes étaient lents. Son regard clair. Il se dirigea vers la carte, déroula un autre parchemin, cette fois administratif. Il y inscrivit un nom, le raya, en ajouta un autre. Puis deux. Puis hésita.

Il sortit une pierre noire de sa tunique et la posa dans sa paume. Une méthode de choix, apprise à l’ouest d’Eoxit durant ses années de découverte. Il fit rouler la pierre sur les cercles concentriques gravés au sol. Elle s’arrêta.

- Pas lui, murmura-t-il.

Il recommença. Deux fois. Trois. Puis sourit. Ce sourire-là n’avait plus rien de colérique. Il était froid. Contrôlé.

Il appela un scribe. Sa voix était basse mais ferme.

- Rédige un décret. Frad Ibn Bretal, régent. Jusqu’à mon retour. Pouvoirs limités au strict nécessaire. Aucun décret militaire ou fiscal sans accord du Conseil restreint.

Le scribe hocha la tête sans oser poser de question. Narhem ferma les volets, reprit sa cape, et laissa tomber quelques mots, presque pour lui-même.

- La Trolie ne me fera pas attendre une fois sur place.

Il choisit la route la plus directe. Les passants s’écartaient respectueusement, parfois en inclinant la tête. Tous reconnaissaient son visage, reproduit au dos des documents administratifs. Narhem tenait à ce que nul ne puisse ignorer ses traits. Chaque salle de passage de niveau devait comporter au moins trois portraits officiels. Une manière de rappeler qui veillait sur eux.

Il s’arrêta seulement chaque matin, au lever du soleil, pour son rasage quotidien, routine ancrée, immuable, avant de reprendre la route. Il ne mangeait ni ne buvait plus par nécessité depuis longtemps - uniquement pour rassurer les autres. Malgré l’urgence, il goûta à ce moment de liberté avec une joie discrète. L’air vif, les montagnes à l’horizon, la poussière soulevée par ses pas, les odeurs de mousse et de pierre chauffée… Il avait oublié ce que c’était, avancer sans escorte, sans cortège, sans protocole. Un instant volé à son trône, et cela suffit à lui rendre le sourire.

La route devint sentier. Il croisa des patrouilles nombreuses - les attaques troliennes avaient cessé, depuis qu’Eoxit avait verrouillé ses frontières. Plus question pour eux de venir chercher femmes et enfants dans ses terres. Narhem avait mis fin à cela.

- Rien à signaler ? demanda-t-il à l’un des soldats.

- Non, Majesté, répondit le patrouilleur, raide dans sa cuirasse.

- Avez-vous vu passer un émissaire avec escorte ?

- Lequel ? Nous en avons vu trois ces dernières lunes.

Narhem serra les dents. Ils étaient donc bien arrivés jusque-là. Mais pourquoi n’étaient-ils pas revenus ? Si les troliens les avaient attaqués, pourquoi cacher les corps ? Quand on veut faire passer un message, on l’exhibe, on le clame. On ne dissimule pas. L’hypothèse ne tenait pas. Quelque chose clochait.

Il délaissa le patrouilleur et poursuivit vers le col le plus bas, le passage traditionnel vers le royaume voisin. Dès qu’il le franchit, une puanteur atroce le saisit. Là, sur l’autre versant, les cadavres des trois émissaires et de plusieurs gardes, déchiquetés par les loups. Reconnaissables à leurs tenues. Les autres avaient disparu.

Narhem recula, interdit. Le vent dispersait les preuves. Impossible de savoir ce qui s’était joué ici.

Il rebroussa chemin, redescendit jusqu’au dernier poste et lança :

- J’ai besoin d’hommes. Des corps à enterrer.

Deux soldats obéirent. Les autres restèrent en poste pour ne pas dégarnir la tour de surveillance. Narhem et ses deux accompagnateurs gravirent le col, résolus.

- Offrons-leur une sépulture digne, ordonna Narhem, une main sur la garde de son épée.

Les deux hommes s’avancèrent… et l’un d’eux s’effondra.

Le second hurla, se jeta sur lui, tenta de le ranimer. Narhem l’écarta avec fermeté. L’autre était mort. Sans blessure. Sans bruit. Narhem cligna des yeux. Le vivant se redressa, hors de lui.

- C’est de la magie ! rugit-il. C’est vous ! Sorcier !

Avant que Narhem ne réagisse, la lame jaillit. Il sentit l’acier percer sa chair, lui traverser les entrailles. L’épée vibra dans son ventre. Il la saisit à deux mains, l’arracha.

Les autres gardes, entendant les cris, accoururent à son aide. Ils tombèrent à leur tour à peine le col franchi. Un à un. Sans un cri.

- Sorcier ! répéta l’unique survivant, déjà en fuite.

Narhem resta figé. Il observa les cadavres. Le silence lui vrillait les tempes. Puis la phrase lui revint, comme un couperet :

« Toute personne qui te sera fidèle devra rester sur tes terres ou mourir. »

Elle l’avait dit. La magicienne. Cette sorcière noire vêtue de blanc. Il comprenait à présent. Ces gens étaient morts par sa faute.

Narhem passa en revue chaque visage figé. Des fidèles. Des loyaux. Victimes de la magie d’une femme perfide. Elle avait piégé son royaume. Elle avait détruit ses hommes.

Narhem leva les yeux vers le chemin de fuite de l’unique survivant. Déloyal. Aisément corruptible. Seul à même de survivre.

Alors soit. Il déléguerait l’extérieur à d’autres. À des traîtres, s’il le fallait. À des mercenaires. Mais il protégerait ses fidèles. Ils resteraient à Eoxit. Là où ils vivraient. Là où il pourrait veiller sur eux.

La colère monta. Elle lui rongea le ventre plus encore que la lame. Offrir une sépulture digne à ses loyaux sujets ne suffit pas à le calmer. Il redescendit vers Bellast, les poings fermés. La rage au cœur. La marche lui permit de se calmer. Contre la sorcière et sa malédiction, il ne pouvait rien. Il allait devoir faire avec. Des chemins se dessinèrent, des possibles, des axes de contournement. Elle croyait l’avoir piégé. Elle se trompait. Il existait bien des moyens d’atteindre son but. Elle venait juste de le priver d’une route pavée. Il passerait par les chemins détournés.

- Lok Ibn Mir, je te nomme émissaire d’Eoxit auprès de la Trolie, déclara Narhem au conseil suivant.

L’assemblée en eut le souffle coupé. Lok lui-même resta figé, la bouche entrouverte.

- Ton rôle sera de tisser un lien solide entre nos peuples, d’ouvrir des négociations commerciales. Une escorte d’une dizaine d’hommes te rejoindra à la prochaine lune, au fort de Matam.

Dès que Lok eut quitté la salle, en sautillant de joie, le ministre des Armées lâcha d’un ton sec :

- Très mauvais choix.

Je sais, pensa Narhem qui serrait les poings de rage devant une telle impuissance. Il n’avait malheureusement pas le choix. Fort heureusement, Lok fut très investi dans sa mission. Certes, il se mettait une belle partie de chaque échange monétaire dans la poche et profitait de sa présence en Trolie, où il n’était pas connu, pour monter des affaires lucratives sur lesquelles il pouvait ne pas payer d’impôt. Cependant, cela permit de faire évoluer les relations entre Eoxit et la Trolie de manière forte et rapide.

Narhem put se concentrer sur l’intérieur, ravi de la tournure que prenaient les accords commerciaux. Il rendit visite à Monsieur Galmod, le coordinateur des échanges.

- Henry ! s’exclama Narhem entrant dans son office sans frapper.

- Bien le bonjour, Majesté, répondit un homme d’âge mur assis derrière un bureau, les mains maculés d’encre.

- Alors, les agriculteurs se sont mis d’accord ?

- Ils ont fini par trancher : quatre catégories. Céréales, légumes, fruits et champignons. Cela nous semble acceptable.

- Je valide, approuva Narhem.

Jusqu’ici, chaque agriculteur exigeait une échelle spécifique à sa culture. Narhem avait imposé qu’ils se regroupent en catégories, pour une harmonisation des niveaux.

- Les éleveurs, en revanche… ils en viennent aux mains, râla Henry Galmod. Pour eux, élever un cochon n’a rien à voir avec un mouton. Ou un cheval. Ou une vache. Ou une poule. Ou un canard.

Narhem soupira.

- Doucement. C’est nouveau pour eux. Si le consensus ne vient pas, renvoie-les réfléchir, on les reconvoquera l’an prochain. Pendant ce temps, les niveaux agricoles seront en place. Quand ils verront leurs voisins toucher un salaire, ça devrait aider.

Henry Galmod hocha la tête.

- Espérons que ça marche aussi pour les forgerons. Pour le moment, ils veulent sept catégories : hache, épée, faux, couteau, heaume, bouclier, armure.

Narhem soupira une fois de plus.

- Donnons le temps au temps, insista Narhem. Je ne m’attends pas à un succès saisonnier. Je sais que cela prendra des années… des dizaines d’années. Tu n’en verras probablement pas le bout… et ton successeur peut-être non plus. Ne te mets pas martel en tête.

Henry Galmod sourit.

- Brigand, murmura-t-il.

- Quoi brigand ?

- La dernière demande d’autorisation de métier.

Ils éclatèrent de rire.

- Ils ne reculent devant rien. On avait eu quoi avant ? Arnaqueur, c’est ça ?

- Il n’en démordait pas, se souvint Henry Galmod tout sourire, argumentant sur les compétences nécessaires pour vendre à un prix exorbitant un objet banal et inutile.

Les deux hommes s’amusèrent un moment, jusqu’à ce qu’Henry Galmod ajoute :

- Nous avons aussi reçu « fille de joie », tu y crois ?

Narhem se redressa.

- C’est un métier, dit-il.

Henry Galmod s’étrangla.

- Quoi ? Non, Majesté, voyons… Quelle compétence ça demande, à part écarter les cuisses ?

Narhem grimaça et dut user de méditation pour ne pas exploser.

- Ces femmes écoutent, rassurent, apaisent. Elles donnent du plaisir, ce qui demande apprentissage et maîtrise. Elles savent être discrètes, gérer le rythme d’un client, s’adapter. Les meilleures sont caméléons : compagnes dans les bals, conversatrices fines. Diriger une maison close demande rigueur, protection des filles, gestion des risques. Si on interdit, elles continueront - mais sans sécurité.

- Nous les traquerons. Cela cessera !

- Et les viols exploseront. Parce que certains ne se contenteront pas de rentrer chez eux. Ils prendront. De force. Où ils le pourront.

Galmod grimaça.

- Je vais transmettre vos directives.

- Parfait. Les membres du groupe de réflexion ont-ils trouvé une solution pour les marchands ?

- Nous avons une proposition… fit Henry, l’air hésitant.

- Elle ne va pas me plaire ?

- Marchand n’est pas un métier à proprement parler, expliqua-t-il. Tout le monde vend quelque chose, du paysan au tanneur. Même le danseur vend ses mouvements.

Narhem hocha la tête.

- Nous pensons donc que le métier de marchand ne devrait pas exister. En revanche, le droit de vendre, lui, serait accessible sous conditions.

- Je t’écoute.

- Il faudrait au moins un niveau deux dans un métier pour prétendre à ce droit.

- Ça me semble juste.

- Mais ce ne serait pas suffisant. Il faut aussi comprendre ce que veut dire "un quart des revenus revient au royaume", savoir fixer des prix justes, ni trop bas ni trop élevés, et maîtriser quelques bases d’économie. Le futur vendeur devra intégrer le rôle des taxes : leur fonctionnement, leur utilité.

- Excellente idée. Mais… une fois ce droit obtenu, on peut vendre n’importe quoi ?

- En principe, oui. Pourquoi ?

- Parce qu’il y a des limites à poser. Ce que tu proposes est très bien. Lançons la procédure. De mon côté, je vais voir le chancelier. Il faut légiférer : on ne peut pas vendre n’importe quoi.

- Je ne comprends pas. Pourquoi n’aurais-je pas le droit de vendre quelque chose ?

- Parce que ce quelque chose ne t’appartient pas, par exemple.

- Pourquoi irais-je vendre les biens de mon voisin ?

- Tu irais te faire reconnaître en tant qu’arnaqueur ?

Henry éclata de rire.

- Non, admit-il.

- Tu es trop honnête, le taquina Narhem.

Il quitta son coordinateur et alla trouver le chancelier. Ensemble, ils posèrent trois règles simples :

1. La vente d’objets volés est interdite.

Le chancelier refusa que l’acheteur soit puni, estimant qu’il ne pouvait pas vérifier l’origine de chaque pomme ou chaque bout de tissu. Mais les revendeurs, eux, devraient se montrer prudents.

2. La vente et l’achat de sorcellerie sont interdits.

La magie devait être traquée, jamais encouragée. Restait à faire la différence entre une potion magique et un onguent médicinal… Une tâche confiée aux médecins.

3. La vente, l’achat ou la possession d’êtres humains sont interdits.

Narhem acquiesça. La loi serait posée, même si personne ne serait jamais condamné, l’esclavage n’existant pas à Eoxit.

Il fallut du temps mais finalement, les éleveurs et les forgerons finirent par plier, comme toutes les castes.

Un jour, Narhem observa son œuvre. Ce n’était peut-être pas aussi parfait que L’Jor, mais cela se tenait. Même sans magie. Comme quoi, les eoshen n’étaient peut-être pas si nécessaires.

Narhem put enfin souffler.

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