side_navigation keyboard_arrow_up

Chapitre 52 : Bintou – Condamnation

visibility 0
article 1,5k
Par Nathalie

Produits pour Shale. Parfums pour Yarhi. Combat avec Sylenn. Massage des jumeaux. Transmission télépathique de son maître. Faire découvrir leur moi intérieur aux jeunes apprentis. Les jours s’enchaînèrent.

Bintou se tenait devant la boutique du parfumeur. Elle s’apprêtait à y entrer pour apporter à Yarhi sa dernière création lorsque du bruit attira son attention. Des cris ? Des hurlements même ? Jamais cela ne s’était produità Ketema. Les elfes noirs étaient des créatures calmes et tranquilles. Quelques disputes pouvaient avoir lieu mais elles étaient rares et jamais d’une telle violence.

Bintou vit des toiles s’effondrer et des enfants courir près d’elle, fuyant… plusieurs humainsmasculins nus qui s’avançaient. Ils étaient armés et savaient manier les lames qu’ils portaient. Ils détruisaient tout sur leur passage, tranchant dans la chair si possible. Tout y passait : homme, enfant mais également orc, bœuf ou mouton.

Bintou en compta d’abord trois, puis huit, puis quatorze puis s’arrêta. Ils étaient trop nombreux de toute façon. Bintou savait que des esclaves humains existaient à L’Jor puisqu’elle était arrivée à L’Jor en étant confondue avec l’un d’eux. En revanche, elle n’en avait jamais croisé lors de ses promenades. Elle les croyait tous travailleurs miniers. Ceux-là semblaient puissants, en pleine forme, bronzés. Ils ne pouvaient décemment pas passer leurs journées au fond d’un boyau sombre.

Les habitants, incapables de combattre, fuyaient en hurlant, appelant à l’aide des eoshen bien trop loin pour pouvoir répondre – et ceux du foyer n’en sortiraient pas - tentant parfois de sauver un objet ou un enfant. Les esclaves ne leur laissaient aucune chance. Ils massacraient avec une rage aveugle tout ce qui se trouvait devant eux.

Bintou n’eut pas le temps de s’écarter. Ils furent sur elle bien trop vite. Aveugles ? Pas tant que ça.

- Hé ! Ma jolie !

Du ruyem. Cela faisait des années que Bintou n’en avait pas entendu.

- T’as beau te cacher sous ces vêtements masculins, tu ne trompes personne, continua l’un d’eux tandis que les autres s’attroupaient, curieux de savoir ce qui attirait leur compagnon ici.

- On se la fait ! hurla un autre et ils lui sautèrent dessus.

Bintou parvint à frapper le premier qui ne s’attendait pas à une réponse correcte de son adversaire. Les suivants s’adaptèrent et Bintou fut plaquée au sol, fermement tenue par les membres. Une lame apparut sous sa gorge. Elle ne craignait pas cette blessure-là.

Elle s’opposa et il frappa, prouvant ainsi que le menace n’était pas en l’air. Sous ses yeux ébahis, la plaie se referma aussi vite qu’elle s’ouvrait.

- Sorcière ! hurla-t-il.

Les esclaves réagirent en crachant et jurant puis ils sortirent leurs armes, prêts à la larder de coups. Une blessure mortelle, deux ou trois, Bintou pouvait le supporter. Des dizaines, non. Elle était résistante, certes, mais pas immortelle !

Un court instant, elle eut envie d’appeler à l’aide puis rejeta l’idée. Personne ne viendrait. Les eoshen du foyer avaient dû, au contraire, fermer les portes pour empêcher les esclaves d’entrer. Quant aux shale, le premier n’arriverait pas avant la nuit tombée.

La première lame traversa le ventre pour déchiqueter un rein. Déjà, les autres armaient leurs bras. Mourir ici, loin de chez elle, aux mains d’esclaves humains ? Elle gémit et tenta une nouvelle fois d’échapper aux bras la maintenant… en vain.

Tandis que la première blessure disparaissait, le second rein se déchira. Bintou hoqueta tandis que les hommes criaient, hurlaient, s’invectivaient. Il ne fallait pas permettre à cette sorcière de survivre. Elle finirait bien par sombrer, la salope ! Ensuite, ils pourraient violer son corps sans vie.

Sauver sa vie était si simple. Un simple appel, un souffle et ils tomberaient. Il lui avait interdit de le faire. « Pas de shen en dehors du foyer ». Sous aucun prétexte. Et si elle le faisait, quoi ? Il la punirait ? Et alors ? Si elle ne le faisait pas, elle allait mourir. Elle accepterait volontiers de ressentir la douleur d’une Nech’i kwasi car cela signifierait qu’elle serait vivante.

Décidée, elle appela le shen. Elle aurait préféré ne pas s’opposer à sa volonté. Elle ne voyait aucune autre solution, aucune autre échappatoire, aucune autre porte de sortie.

Elle visualisa le cœur d’un de ses agresseurs et l’appela dans sa main, comme elle l’aurait fait d’une simple pierre. L’homme hoqueta, toussa du sang puis sa poitrine s’ouvrit dans un craquement abominable et la main de Bintou serra l’organe chaud et dégoulinant.

Elle avait volontairement réalisé un acte atroce, ignoble et terrifiant. Elle ne pouvait pas tous les tuer. Elle ne le désirait pas. Elle voulait juste qu’ils s’en aillent et lui fichent la paix. Elle espérait bien ne pas avoir à refaire ça. Elle fut servie.

Les esclaves la lâchèrent avant de s’éloigner dans toutes les directions en hurlant de terreur. Bintou repoussa le cadavre à moitié tombé sur elle, jeta l’amas de chair infecte dans ses doigts qu’elle secoua pour tenter, en vain, d’en retirer le liquide rouge collant.

Elle avisa un homme tenant un de ses amis blessé. Elle s’approcha d’eux, prête à les soigner, lorsqu’elle reçut un appel télépathique. Elle s’attendait à se prendre les foudres de son maître.

« Ne perds pas de temps à t’en occuper. Va-t-en ! »

« Sylenn ? » répondit Bintou, surprise de l’identité de l’interlocuteur. « Je sais que je ne suis pas censée utiliser le shen en dehors du foyer mais maintenant que c’est fait, un peu plus ou un peu moins, autant que je soigne ce pauvre homme ! »

« Tu ne comprends pas ! Tu viens de tuer quelqu’un en utilisant le shen. Ce crime est puni de mort. Ils t’exécuteront à l’instant où tu mettras les pieds au foyer. »

« Hein ? Mon maître n’a pas arrêté de poignarder des gens et j’ai commis un crime ? »

« Aucune de ses victimes n’est morte » fit remarquer Sylenn.

Bintou grimaça.

« Ensuite, il a utilisé une dague, pas le shen. Ce n’est pas tuer qui est interdit, mais d’utiliser le shen dans ce but. »

Bintou n’en revenait pas. Avec le shen ou pas, ça changeait quoi ?

« La présence d’esclaves en cavale rend toute sortie des eoshen du foyer trop dangereuse. Ils attendront l’arrivée des shale. Ils sont en route. Dépêche-toi de partir tant qu’il est encore temps. Fuis ! Rentre chez toi ! »

Chez moi ? répéta Bintou. Sa respiration devint rauque, sifflante, dure. Chez elle, c’était le foyer désormais. Elle avait enfin réussi à s’y trouver une place, à être reconnue, acceptée, respectée. Elle y avait ses habitudes, sa routine, sa vie tranquille. Elle trouvait son bonheur dans cet équilibre.

Partir ? Retourner à M'Sumbiji ? S’éloigner de lui ? L’idée de ne jamais le revoir lui déchira le cœur.

« Sylenn... » murmura Bintou, le visage couvert de larmes.

« Va, mon amie » lui répondit-il, ne lui refusant pas le droit de l’appeler par son prénom.

Elle regarda vers le sud, sa patrie. Retourner chez elle. Le voulait-elle seulement encore ? Soudain, sa mère, son père, ses frères et sœurs, sa tribu, sa terre, tout cela lui manqua intensément.

Elle jeta un œil vers le nord et le foyer, puis coupa tout lien avec le shen, espérant ainsi disparaître un peu. Elle puisa au fond de son moi intérieur et partit en courant plein sud. Le soleil et les étoiles la guideraient. Sud puis un peu vers l’ouest.

Elle courut sans s’arrêter, sans boire, sans manger, puisant dans ses réserves. Elle avait la mort aux trousses. Les shale étaient capables des même prouesses. Elle espéra que rompre avec le shen leur rendrait la vie suffisamment compliquée pour qu’elle atteigne la frontière sans en croiser un. Une simple rencontre et elle perdrait.

Le lac Lynia se dévoila sous ses yeux. Elle le contourna par le sud et se retrouva à l’endroit même où elle avait été enlevée. À l’époque, elle sortait à peine de l’adolescence. Aujourd’hui, elle était une adulte complète. Si elle avait vécu à M'Sumbiji, elle aurait eu le temps d’être mère plusieurs fois.

Elle ne s’arrêta pas. Aucune nostalgie ne la détourna de son objectif. Pas le temps de s’apitoyer. Les eoshen s’arrêteraient-ils à la frontière ou bien oseraient-ils pénétrer les territoires voisins ? Bintou n’en savait rien et comptait bien mettre le plus de distance entre eux et elle.

Elle traversa Eoxit en longeant le fleuve estival. Les pêcheurs la regardèrent passer avec curiosité mais aucun ne se montra agressif.

Finalement, des arbres immenses se dressèrent devant elle. La chaleur et l’humidité ne laissaient aucun doute : elle était de retour chez elle. Elle cessa de courir et s’écroula sur le sol, vidée.

Commentaires

forum Impressions
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.